LA MORT DE PIETRO STROZZI
et à réparer la perte causée par cette mort". » Monluc n’était pas présent à la mort de Strozzi. Il est, avec les Memoires de l’estat de France, le seul historien qui fasse entendre où le maréchal fut tué”. IT avait, dit-il, le soir du r9, repassé la Moselle pour aller à ses tentes, à Yütz, «se reffreschir et changer de chausses et de chemise, car nous estions tous terre ». Il avisait, lorsqu'il fut tué, à mettre en batterie les quatre coulevrines de la rive droite, qui tout le jour tirèrent contre la plate-forme et dont lune était commandée par un ami de Monluc, Rafin Poton, sénéchal d’Agenais. La méchante mousquetade qui eut raison de Strozzi lui fut tirée « d’ung petit boulovard, qu’estoit tout au coing de ha ville qui üre vers Metz, au long de la rivière », c’est-à-dire de l'angle de la courtine parallèle à la Moselle, à gauche du bastion du Belvéder. Monluc, superstitieux et fataliste, a curieusement insisté sur les pressentiments de Strozzi la veille de sa mort. Il a raconté avec émotion les dernières heures de cet extraordinaire aventurier, devenu par son mérite autant que par la faveur de Catherine de Médicis maréchal de France, et dont il avait été, pendant le siège de Sienne et à Rome, le confident et Pauxiliaire. Il n'oublie pas de noter que Strozzi dit, le matin même, à Adriano Baglione et au comte Teofilo Calcagnini : « Monsieur de Monluc n’est pas bien congneu du Roy et de la Royne, encores bien que le Roy l’ayme fort; mais si je eschappe de ce siège, je feray congnoistre au Roy et à la Royne ce qu’il vault. » Et il avoue ingénuement que, pour cette raison d’in-
1. Michieli au doge et au sénat, 22 juin (B. N., f. ital. 1720, Fos Ag ro -50 vo). Voir aussi la relation sans date du mème, déjà citée (rbrd., Fo 56 vo). — Cf. les dépèches de Suriano, du 24 juin, qui dit que l'ambassadeur du duc de Florence, depuis qu’il a su la mort de Strozzi, ne se possède pas de joie (State papers, Venice, VI, 3e part., pp. 1508-1509), et de Pero Pelido, du Q juillet (Négoc. de la Fr. av. la Tosc., II, 383).
>. Les Memoires disent que, le matin du 20, le duc repassa Peau «€ pour veoir l’effect de la batterie. Ayant laissé monsieur le duc de Nevers pour commander de ce costé et monsieur de Bourdillon avec luy, et monsieur de Montluc avec les bandes françoyses qui estoient là, n’attendant que le signal pour aller à l’assault, et estant de l’autre costé de l’eau il fist continüer ce que luy sembla à propos et changea certaines choses. Et comme la batterie se commença de la plus grande furie qu'il est possible, regardant si elle fesoit l'effect qu'il desiroit, monsieur le mareschal Strossy, à qui il avoit une main sur l’espaulle, eust un coup de mousquet au dessus du tetin gauche, dont il mourust incontinent après... » (B. N° Cing-Cents Colbert, vol. 26, fos 188 vo-189 ro.)
térêt personnel, la perte d’un tel protecteur lui fut sensible.
Tandis que Strozzi et le due de Guise faisaient commencer le feu contre la plate-forme par la batterie de la rive droite, Monluce attaquait directement la Tour-aux-Puces. Les sapeurs logés au pied avaient enfin ouvert un trou dans le roc; on avait amené la veille, au fond du fossé, un canon qui, en quinze ou vingt coups, dit Mouluc, au bout de deux heures, dit Ballard, élargit l'ouverture. Le moment décisif était arrivé, Par le trou béant, il s’agissait de pénétrer dans la tour et de s'emparer des casemates occupées encore par lPennemi. Il fallait pour cela franchir une zone dangereuse, essuyer le feu d’enfer de la plate-forme et celui des casemates : € Et homme ne pouvoit s’aprocher du trou sans estre blessé où mort. » Monluc explique très bien les efforts divers et infructueux qui furent faits pour éteindre le feu de l’ennemi : quatre cents hommes, commandés par Sarlabous, se coulèrent entre la tour et le ravelin, avec mission de tirer force arquebusades contre les défenseurs de la plateforme, qui ne pouvaient les voir". Lui-même était entre la tour et la Moselle, abrité par des mantelets *. L’artillerie de la rive droite tonnait et les coulevrines de Rafin Poton blessaient à la tête tous ceux des assiégés qui montraient le haut du corps au-dessus de la muraille pour tirer sur les arquebusiers qui étaient au pied. Le feu de lennemi ne se ralentissait pourtant pas. Monluc essaie d'élever un épaulement pour abriter ses tireurs : les hommes chargés de poser les gabions tombent à mesure qu’ils se découvrent. [Il tente alors de faire ouvrir une tranchée de la rivière au ravelin : l’entreprise apparaît impossible; le capitaine La Bourdaisière et son enseigne sont tués en reconnaissant l’endroit
1. BarranD confirme ce détail, mais son récit est moins net et plus vague. — La relation non datée de Michieli dit que le duc de Guise plaça lui-même les colonnes d'assaut : €... doi 0 300 archibuseri drento in una trincea que havea fatto fare su l’orlo della fossa, et quattrecento et 500 in un altra parte, tre et 400 in una altra, tutti i qualit stavano cost à proposito,.. » (B. N., f. ital. 1720, f 56 vo.) — L'ambassadeur vénitien raconte, d’une façon d’ailleurs peu claire et peu précise, la journée du 20 dans une dépêche du 24 : les nouvelles avaient été apportées au roi à La Ferté-Milon, le 23, par Milet, secrétaire du duc (B. N., f. ital. 1720, fo 52 ro).
2. « Ains [le duc de Guise] fist faire grande quantité de manteletz pour sauver les soldatz des coupz de pierre et des artiffices de feu, quand ils seroient au pied du rempart... » (B. N., Cinq-Cents Colbert, vol. 26, fo 188 ro.)