L' AFFAIRE DAMVILLE. PREMIÈRE LETTRE AU ROI
royale se terminait par ces lignes significatives : « Ce faisant me ferez plaisir et service très agreable et effacerez Poppinion de tant de plaintes que journellement me sont faictes de vous me pourroient imprimer » !. Monlue, tout « hault à la main » qu'il fût, savait plier le dos quand il le fallait. Il subit l’affront sans mot dire et se vengea maladroitement sur les Bordelais en leur déclarant que, puisqu'on lui Ôôtait tout moyen d’agir, il ne les délivrerait pas de la crainte que leur inspiraient les huguenots de Blaye *. Il y gagna de se brouiller avec les conseillers au Parlement de Bordeaux, qui lui reprochèrent de ne rien faire pour le salut de la province.
Les affaires de Monluc se portaient, on le voit, assez mal lorsque ses violents démêlés avec Damville achevèrent de les gâter 3. Furieux d’avoir été traité de la façon la plus dédaigneuse par le gouverneur du Languedoc qui, pendant toute la campagne de juin-septembre 1569, avait refusé de le considérer comme un de ses pairs, il dépêcha à la cour le sénéchal d’Agenais, François de Durfort, baron de Bajamont, avec des instructions, où il se permettait de donner son avis sur la façon dont il fallait mener la guerre en Languedoc. C'était déjà faire preuve d’un zèle qui pouvait paraître indiscret. Il aggrava sa maladresse et satisfit sa rancune en chargeant verbalement le sénéchal de représenter au roi que Narbonne était perdu par suite des complaisances de
1. Charles IX à Monluc, Metz, 12 avril 1569 (Bibl. de Carpentras, ms. 490, fo 241 v°-242 vo, copie du temps). Le roi faisait, sans doute, allusion aux démêlés tout récents de Monluc avec le général de l’armée de mer en Guienne Ottavio Fregoso, qui l'avait accusé formellement d’avoir, de connivence avec l'avocat général Du Sault, accaparé tous les blés de la province. Voir les lettres de Fregoso dans les Arch. hist. de la Gir., VU, 325; X, 329, 331, 334, et une lettre du duc d'Anjou au roi, camp de Châtillon-sur-Indre, 27 juillet 1569 (B.N., fr. n. acq. 6003, fo 32, copie moderne), qui donne raison à Fregoso.
2. Discours de Monluc au Parlement de Bordeaux, prononcé le 8 juin 1569 (Bibl. munic. de Bordeaux, reg. secr. du Parlement, ms. 369, 3, fo 167). — Il est piquant de constater que le lendemain même du jour où il adressait à Monluc cette lettre sévère, Charles IX écrivait au président de Thou pour lui recommander un procès pendant entre le vidame de Chartres et l’auteur des Commentaires à l’occasion de la terre de Chabanais, et le priait d’en presser l’issue, « ayant, disait-il, d’icelluy de Montluc son bon droit en justice pour FOpOTE mandé, ainsi que ses bons et fidelles services le merittent. » Charles IX au président de Thou, Metz, 13 avril 1569 (B. N., Dupuy, 8or, fo 14, orig. sign.
autogr.) C 3. Pour le détail de ces démêlés, voir plus loin, chapitre xr.
Damville pour le gouverneur de la place, qui était huguenot ; c'était, du moins, ce qu’affirmait l’évêque d'Agen". L’insinuation était grave. Damville y répondit par un démenti violent, où il traitait Monluc de menteur et, ramassant contre lui les accusations portées depuis longtemps, l’accusait d’avoir été un déloyal serviteur du roi, d’avoir dilapidé ses finances, pillé son peuple, enfin « d’estre un forceur de filles » *. Monluc bondit sous Pinsulte : il écrivit au roi une grande lettre où il présentait point par point sa défense. Il y rappelait ses services depuis le commencement des troubles, sa résistance aux tentatives de corruption des huguenots, Toulouse conservé en mai 1562, Bordeaux préservé de la famine, en juillet, par la victoire de Targon, la Guienne reconquise et tout récemment Agen défendu avec succès contre l’armée des princes. Le plaidoyer était habile, digne, mesuré, éloquent même; dans les dernières lignes, Monluc dénonçait avec un accent quasi plébéien la cause originelle de:sa mésintelligence avec Damrville, le mépris du grand seigneur pour le simple capitaine : « Je porteray honneur à lestat qu'il tient comme mareschal de France, mais non comme sieur de Dampville. Il n’est filz que d’ung gentilhomme non plus que moy, sauf
1. Monluc à lui-même analysé ses instructions à Bajamont dans sa lettre au roi en réponse aux accusations de Damville (V, 269-270) et dans son livre (IT, 300-394). Le 25 janvier 1570, Bajamont passait à Civray, où se trouvait le duc de Montpensier. Le duc de Montpensier à Charles IX, camp de Civray, 25 janvier 1570 (B. N., fr. n. acq. 6009, fo 28, copie moderne).
2. La lettre de Damville est datée du 27 février 1570. L’original se trouve à la Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, portef. 257, fo 35. De nombreuses copies en furent faites. Elle a été imprimée dans les Mémoires de Castelnau, IT, 130, et reproduite dans l’Æistoire de Languedoc, éd. Privat, XII, 935. — Damville écrivit aussi au duc d'Alençon et sollicita son gouverneur Jean Hébrard de Saint-Sulpice de le bien disposer en sa faveur (Damville à Saint- Sulpice, Toulouse, 18° mars 1570, dans Canié, Guerres de religion dans le Sud-Ouest, 1906, pp. 132-1383).
3. Monlue au roi (V, 269-277). La copie d’après laquelle cette lettre a été publiée ne porte pas de date. Ce document fut rédigé à Agen, au début d’avril 1570. Il dut être porté à la cour par l’un des fils de Monluc. Le 15 avril, l'ambassadeur florentin Petrucci écrivait d'Angers : « Con M. de Biron è venuto un figlio di Monluc; stimasi per le differenze sono fra suo padre e il marescial] Danville. » (Négoc. de la Fr. av. la Tosce., MT, 622.) Le 27 mai, l'ambassadeur anglais Norris écrivait que la querelle entre Damville et Monluc s’est encore plus aigrie en raison de la réponse du second. (State papers, 1569-1571,