VOYAGE DE MONLUC A LA COUR (DÉCEMBRE
ceulx qui se présenteroient pour leur estre contraires ». Dans des additions imprudentes, il avoue que, dès son arrivée, le prince de Condé le tâta, chercha à l’attirer à son paru et à lui ürer « le fond du sac »'. Il se défend énergiquement d’avoir répondu à ces avances ; il dit qu’il en fit part à la reine, qui lui commanda de se taire. Il est très naturel que Condé, qui se souvenait de latitude de Monluc à Nérac en juin 1560, ait pensé que le frère de l’évêque de Valence inclinait de nouveau vers la Réforme et songé à s'assurer une aussi précieuse recrue. Il est très vraisemblable aussi que Monlue se soit tenu sur la réserve. Huguenot, il ne lui répugnait pas de le devenir, mais si la reine lui donnait l’exemple. Après avoir vu, suivant l’expression de l'Histoire ecclésiastique, « le cours du marché », il jJugea que le plus sage était de régler sa conduite sur les événements. S'il eût pris franchement parti, il se fût sans doute rangé parmi ces « huguenots réalistes », de plus en plus nombreux, qui semblaient bien être à cette heure le parti de l'avenir.
La mention de ce sècond voyage à la cour ouvre dans les Commentaires le récit des premiers troubles et renoue le fil de la narration. On peut juger maintenant de lPimportance de la lacune et éclaircir les allusions que l’auteur à faites çà et là dans son livre à ces deux années et demie, qui furent pour lui si critiques. On comprend aussi qu'il n’y ait pas autrement insisté. Préoccupé avant tout de se défendre d’avoir jamais pactisé avec les hazaenots”* et de laisser de lui une image coulée d’un seul bloc, il n’a mis en relief qu’un seul trait de sa physionomie, son
1. I, 327 : & Il y en a qui sçavent les propoz que je tins à monsieur le prince de Condé à ce beau colloque de Poissy, qui se feist despuis, lorsqu'il me vouloit attirer à son party. » Et à propos de Coligny (IL, 520) : « Il avoit aussi mis ce royaume en ung grand trouble, car je sçay bien que tout ne venoit pas de monsieur le prince de Condé, ny la moitié; le dit seigneur prince ne m'en communiqua que trop à Poissy, et croy que si Je luy eusse presté l'oreille, il m’eust tiré le fond du sac. »
>. Il, 327 : « Despuis on me soupçonna que j'estois de l'intelligence du roy de Navarre et de monsieur le prince de Condé : je ne feuz, à ma vie, de leur conseil, ni n’avois jamais congneu ce qu’ilz avoient dans leur cueur. » Il, 334: « Et n’euz jamais intelligence et amitié avecques les ennemis de mon roy et maistre, » — Voir une autre allusion à ses relations avec Condé dans le passage où il rappelle qu'il refusa de lui vendre le fameux cheval ture que lui avait donné le duc de Paliano et qu'il aimait, après ses enfants, « plus que chose de ce monde ». (If, 438.)
Loo LA PREMIÈRE ANNÉE DU RÈGNE DE CHARLES IX.
loyalisme, si âprement contesté en 1571. Il a volontairement omis ces manœuvres louches, ces compromissions, ces gages donnés au parti des rebelles, et de cette période troublée il n’a fort adroitement retenu que son intervention dans Paffaire du ministre Fontaine, qui le montre terrifiant déjà les huguenots agenais. Les documents originaux, le témoignage discutable, sans doute, pour les appréciations, mais véridique pour les faits, de PAistoire ecclésiastique. quelques aveux enfin que luimême a maladroitement laissé échapper, permettent de substituer à la statue de bronze des Commentaires un Monluce moins raide, moins simple, mais aussi plus vivant et plus humain. Lorsque, dans sa seconde rédaction, il dictait, faisant allusion à la faveur générale dont jouissait, en 1561, la religion nouvelle € Il n’estoit pas filz de bonne mère qui n’en vouloit gouster », il savait que ce mot si juste s’appliquait à lui-même, mais:il eût, sans doute, été bien marri s’il avait pu prévoir que la postérité en apprécierait toute la saveur.