CHAPITRE IX
Les premiers troubles.
(Décembre 1561-mars 1563.)
L’ordonnance très libérale rendue le 8 octobre à Agen par Burie pour la pacification de la Guienne, ne contentant personne, était restée lettre morte et n'avait en rien arrêté les progrès de l’anarchie spontanée qui, depuis un an, s'était développée dans la province". Monluc, qui avait collaboré à sa rédaction, devait penser qu’elle serait plus efficace et partager dans une certaine mesure l’optimisme de Burie. Mais il avait suivi les événements avec trop d'attention pour ne pas avoir des craintes sérieuses. Il les exprima, dit-il, à la reine et au roi de Navarre. Il ne fallait pas être, en effet, très perspicace pour prévoir « que l’on ne demeureroit pas long temps sans venir aux prinses ». Le 7 novembre, Burie annonçait qu'à Grenade, « près Tholoze », trente ou quarante réformés, « tant hommes que femmes et petits enfants, faisant en toute simplicité leurs prières à Dieu » dans une maison, avaient été massacrés par une bande de catholiques que menaient les prêtres du lieu, et leurs cadavres livrés aux pourceaux *. À la fin du mois, les huguenots de Marmande avaient brûlé le couvent des Cordeliers, tué les moines, et dans
1. Voir le texte de cet important document dans ne Rusce, Jeanne d'Albret et la Guerre civile, pp. 427-432. — Sur l’optimisme de Burie, voir ses lettres au roi et à la reine, Agen, 11 octobre (B.N., fr. 15877, fs 211, 343, orig.). — Sur les défiances des réformés à son égard, voir une lettre d’Angevin à Calvin, Mas-d’Agenais, 20 septembre (Calvint opera omnia, XVII, col, 927). « M. de Burie a plus gasté que amandé », écrivait d'autre part un catholique anonyme le 26 novembre (cité par GAULLIEUR, 0p. cil., p. 219).
2. Burie au roi de Navarre et à la reine, Burie, 7 novembre. (Anal. dans DE RUBLE, op. cit., p. 433!) À
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tout l'Agenais on « couroit à force » les prêtres et les religieux, « comme l’on faict des lièvres en Beauce » ". Le 13 décembre, les consuls de Cahors écrivaient à la reine que le dimanche 16 novembre, « à huit heures du matin », les catholiques, furieux d'avoir été attaqués par un grand nombre de gens qu’excitait un prédicant, avaient tué vingt-huit réformés et menacé les magistrats municipaux qui tentaient en vain d’apaiser le tumulte”. Enfin, le lundi 4 novembre, un des seigneurs catholiques les plus notables de l’Agenais, le baron François de Fumel, ancien ambassadeur à Constantinople, avait été assassiné par ses paysans, après avoir soutenu dans son château un véritable siège ?. Monluc a mentionné ces quatre faits. Il eût pu sans doute en citer bien d’autres. De Bourg à Toulouse, d’Aire à Cahors, la Guienne était en feu. Quelques pages plus loin, il a fait en passant allusion à la surprise d'Agen, dans la nuit du 1° décembre, par les huguenots . |
Ces nouvelles, reçues coup sur coup à la cour, y causèrent une très vive émotion. Il fallait prendre d'urgence des mesures énergiques. Le vieux Burie apparaissait, à cette heure critique, très inférieur à une tâche de plus en plus lourde et redoutable. Or songea à envoyer Condé en Guienne avec une mission spéciale. En attendant, le roi signa le 10 décembre la « patente » qui, disent les Commentaires, donnait à Monluc le pouvoir « de lever gens à pied et à cheval pour courir sus aux ungs et aux
1. Lettre anonyme du 26 novembre. — ist. eccl., 1, 890. — De RuBce, confondant le premier et le second voyage de Monluc à la cour, a avancé ce fait d’une année (op. crt., p. 82, n. 4). À
2. Les consuls de Cahors à la reine, 13 décembre (publ. par pe RUBLE, 0p. cul, pp. 435-436). CF. le récit, muet sur la provocation, de l’Ærst. eccl., I, 940-941.
3. De Rusue, 0p. cit, pp. 143-146. — Lc drame de Fumel eut un retentissement considérable. Dans son discours à la noblesse polonaise, en 1573, Jean de Monluc, pour justifier la Saint-Barthélemy, en faisait un récit qu'il tenait sans doute de son frère. (Mém. de l’Estat de France, IX, 183.) Dans une addition, Monluc a rappelé la mort affreuse du baron de Fumel en des termes que confirment le texte de l’arrêt qui punissait les coupables et le récit de l’Atst. eccl., 1, 886.
4. Voir le chap. 1 de Jeanne d'Albret et la Guerre civile, passim.
5. Procès-verbal du pillage et incendie des Eglises cathédrale et collégiale Sainct-Eslienne et Saint-Caprais et autres de la ville d'Agen, le 2 décembre 15671, S, 1. n. d.,in-/40.
ENVOI DE MONLUC EN GUIENNE. Lo3
autres qui prendroient les armes »'. Sa commission était, en fait, moins simple : il devait faire une enquête sur les causes des troubles, de concert avec deux commissaires royaux, et « si pour cest effect, il y avoit de la difficulté et qu'il fallust se servir de forces, ce que le Roy ne peult croire, esperant plus de sa dextérité et prudence pour la paciflication de toutes telles emotions que de forces quelzconques », il avait le droit de se servir des compagnies de gens d’armes en garnison dans la province et de lever deux à trois cents arquebusiers ?. Il est permis de le croire lorsqu'il affirme qu'il « rejecta » tant qu’il put cette charge. Il eût sans doute préféré un autre « gasteau », la succession de Bourdillon comme lieutenant général en Piémont, par exemple 3. La mission qu'on lui offrait, plus humble, n’avait rien de séduisant, et il s’en rendait compte. Mais il était ambitieux ; il ne pouvait se faire à l’idée qu’il avait fini de jouer son rôle. Son frère, alors fort avant dans la confiance de la reine, dont il servait avec son ordinaire souplesse la politique conciliante, dut, en le persuadant, lui donner quelques sages conseils. Il accepta. Sa nomination fut présentée à Philippe IT comme un acte d'énergie et de réaction contre les complaisances passées. Mais, d'autre part, l'Histoire ecclésiastique dit que « peu s’en falut qu'un ministre qu’on estimoit avoir quelque credit envers les Eglises ne luy fust adjoint pour adviser à modérer toutes choses en la Guyenne » . Il est certain, comme, du reste, les Commentaires le laissent entendre, que la reine espérait encore apaiser les troubles par les moyens
1. Le document est perdu. PrNanD, qui l’a connu, en donne la date (CAronol. milit., U, 342), qui concorde avec deux lettres de l'ambassadeur Chantonnay à Philippe Il, du 7 et du 10 décembre, citées par pe RuBLe, 0p. cit, p. 152, n. 4. Le 16, Jean de Saint-Sulpice annonçait l’envoi de Monluc « pour les grandes esmotions qui sont en Guiène ». (Camré, Guerres de religion dans le Sud-Ouest, col. 1-2.)
2. Ce sont les termes des instructions qui furent données à Antoine de Crussol, envoyé en même temps en Languedoc. (B. N., fr. 15875, fo 434, minute.) Tout permet de croire que la « patente » de Monluc était identique. Les deux capitaines devaient agir de concert, comme le disent les Commentarres.
3. «Je ne sçay, écrivait la reine à Bourdillon le 2 janvier 1562, qui a faict ici courir ung bruict que Je vouloys envoyer par delà en vostre place le sieur de Montluc, chose à quoy je n’ay jamais pensé... » (Left. de Cath. de Méd., I, 265.)
4. Voir les doc. cités par pe RugLe, 0p. cit., p. 152, n. 4 et 5.
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judiciaires. Les deux commissaires envoyés pour faire le procès des coupables, Nicolas Compaing et Girard, étaient connus pour leur tolérance. Monluc demanda qu'ils fussent choisis « en France », jugeant qu'il leur serait plus facile d’être impartiaux qu'aux conseillers du Parlement de Bordeaux, dont il connaissait les sentiments catholiques. De son aveu même, il quittait donc la cour avec le désir de ne recourir à la force qu’à la dernière extrémité.
Le 27 décembre 1561 au soir, il arrivait à Bordeaux et « bailloit la patente » à Burie ". Le lendemain, il se rendit avec le lieutenant de rot et le nouveau maire de la ville, Antoine de Noailles, à l’audience du Parlement ?. Le motif qui avait mis Bordeaux en émoi et qui tenait toute la ville « bandée les ungs contre les autres », était l'autorisation accordée par Burie aux réformés de célébrer la Cène dans le faubourg des Chartreux et l’opposition faite à cette mesure de tolérance par le Parlement. L’attitude conciliante prise par Monluc, et dont 1l ne se cache pas dans son livre, est confirmée par les Registres secrets du Parlement et par l'Histoire ecclésiastique : & Mais, par l’advis de Burie et de Monluc mesmes, qui se trouva alors à Bordeaux, il fut resolu que, pourvoyant à la seureté de la ville, on n’empescheroit ceste celebration de la Cene, pour eviter un plus grand malt, » À Paudience, où les conseillers catholiques ne cachèrent pas leur mauvaise humeur, Monluc invoqua la patente royale, qui lui défendait « de toucher à l’une ny lautre des deux religions »5. Il ne fit d’ailleurs que passer à Bordeaux. Il y arrêta avec Burie la marche à suivre pour la répression légale dont ils étaient chargés.
1. Burie au roi, Bordeaux, 28 décembre : « Et arsoir arriva en ceste ville mons' de Montluc, par lequel j'ay entendu le commandement de-Vostre Majesté et veu la commission et instruction qu'il a apportée... » (B. N., fr. 15875, re on fo 454, orig.)
2. La copie des registres secrets du Parlement de Bordeaux, faite au dixhuitième siècle par les soins du conseiller Labat de Savignac, place le 26 cette entrevue. La lettre originale de Burie permet de corriger; il faut lire 28. De Thou place le 22 janvier l’arrivée de Monluc en Guienne (Æist. univ., IV, 372).
3. GAULLIEUR, 0p. cit., pp. 827-330. — De Rue, op. cét., pp. 52-53.
h. Hist. eccl., T, 873. — Le texte porte : on empescheroit, qui, rapproché du contexte, est un non-sens.