Monluc à la reine, Bordeaux, 16 avril (IV
4. Sur l'entrée de Monluc à Agen, voir Taoux, 0p. cit, (Rev. de l'Agenais, XV, 201). — Le 4 juin, il alla à Condom : les consuls lui offrirent une chaine d’or avec l’ordre de Saint-Michel, du prix de 308 livres (Arch. munic. de Condom, comptes des consuls, 1563). Il entra à Lectoure avant le 15 (Arch. munic. de Lectoure, BB, 3, F0 90). Le 9, on avait annoncé à Auch sa prochaine arrivée (Arch. munie. d’Auch, BB, 5, f0 170 ro).
LES OFFRES DE DÉMISSION DE MONLUC. h8t
veur et lencourageaient à persévérer dans son attitude. Les États d’Agenais, n> voyant dans l’édit d’Amboise que les avantages procurés aux réformés, protestaient avec véhémence contre le rétablissement des juridictions prévôtales à leur profit, dénonçaient les prêches clandestins, demandaient la révocation des officiers royaux suspects et le maintien des garnisons dans le pays ‘. Les consuls d'Agen, d’Auch, de Condom ne se montraient pas moins hostiles à la politique de tolérance ?. Monluc en était réduit parfois à modérer leur zèle, mais il était au fond d'accord avec ceux qu'il blâmait officiellement. En présence des difficultés pratiques que soulevait chaque jour Papplication de Pédit, au contact de ces opinions locales qui se manifestaient violemment autour de lui, il n'eut pas beaucoup d'efforts à faire pour perdre toute confiance dans la vertu d’un simple texte, considérer la poliüque de la reine comme une chimère et préconiser des moyens plus simples, l’occupation du pays par de fortes garnisons, le retour aux exécutions sommaires, quelques tournées dans la province avec, pour escorte, un prévôt et un bourreau.
La reine était d’accord avec lui sur la nécessité de restaurer le prestige monarchique; mais elle ne voulait à aucun prix user de répressions violentes. Elle préférait attendre et gagner du temps. Monluc n'avait pas besoin d’une grande clairvoyance pour sentir qu'il ne pouvait être homme de cette politique. Moins de deux mois après avoir accepté la lieutenance de Guienne, il offrit sa démission 3. La reine la refusa. Il ne lui déplaisait pas d’avoir, à côté du vieux Burie, un représentant de son autorité capable de tenir en respect les réformés, un homme qu’elle savait très populaire et dont elle pouvait, en somme, brider le zèle en lui faisant de belles promesses et en flattant sa vanité. Elle la refusa encore, lorsqu'en décembre 1563, las de servir une poliuque dont les fluctuations le déconcertaient, vivement préoccupé par Pattitude énergique de la cour à la suite de la fulmination du monitoire de
1. Cahiers des doléances des États d’Agenais, 28 et 29 juin 1563 (Arc/ hist. de la Gir., XXIX, 36-47).
>. Monluc à la reine, Agen, 28 juin 1563 (IV, 262). — Jurade d'Agen du 7 juin 1564 (Arch. munic. d’Agen, FF, 32). — Monluc aux consuls d’Auch, Saint-Puy, 16 juin 1564 (IV, 348).
3. « Instructions pour remonstrer à la royne », vers le 19 mai 1963 (IV, 249-
Pie IV (28 septembre) qui citait Jeanne d’Albret devant le Saint- Office, convaincu que cette opposition aux empiétements de Rome amènerait à bref délai la prédominance des chefs réformés dans le conseil du roi, craignant, non sans motifs, pour lui-même, n'ayant d’ailleurs reçu de la cour aucune des récompenses qu’on lui promettait, Monluc annonça solennellement son intention de résigner sa charge dans cet important mémoire à Charry, où il exposait, avec un véritable esprit politique, les dangers que la Réforme faisait courir à l’absolutisme royal". Catherine démêla sans doute ce qu'il y avait de juste et de sincère dans ces récriminations virulentes. Toujours fidèle à son système de temporisation, elle lui fit renvoyer sa « patente », en l’invitant à garder provisoirement sa lieutenance jusqu'au moment où le jeune roi viendrait en Languedoc et en Guienne*?. Les Commentaires sont muets sur ces incidents. Quel intérêt Monluc aurait-il eu à rappeler que, dégoûté de la tâche ingrate qu’on lui imposait, il songea à quitter le royaume pour s’en aller vivre «en Italie ou aultre lieu »? Il s’est borné à se vanter d’avoir fait scrupuleusement appliquer lédit et tenu la balance égale entre les deux religions, faisant pendre les contrevenants, catholiques ou réformés. Il n’exécuta pas si aveuglément sa consigne. Quant à l’éloge qu’il se donne d’avoir « par l’espace de cinq ans » empêché « homme de pied ni de cheval de manger en toute la Guyenne une poulle tenant les champs », on peut lui accorder qu'il Fa mérité ; mais il ne tint pas à lui qu’ilne fût'ainsi. Il en faut faire, avant tout, honneur à Catherine, qui lui refusa obstinément les troupes qu’il ne cessait de demander.
S'il n’a rien dit des déboires que lui valut sa lieutenance pendant cette période de paix, il a, par contre, fait allusion, en deux endroits de son livre, à un fait beaucoup plus grave. Je veux parler de ses relations secrètes avec Philippe Il. Il à rappelé comment, « paravant la venue » du roi et de la reine en Guienne, le sénéchal de Quercy, La Gravière, vint le voir à Estillac, « où,
1. Mémoires et instructions à Charry, décembre 1563. — Monluc à la reine, Fleurance, 27 décembre. — Monluc à Damville, Fleurance, 28 décembre (IV, 294-301, 309, 308).
2. Catherine avait arrêté, dès la fin de 1563, le plan de ce grand voyage, sur lequel elle comptait tant pour rétablir le prestige de la royauté humiliée par le triumvirat, Voir ses lettres à Damville et sa lettre à la reine d'Espagne (Ambassade en Espagne de Jean Ebrard, sieur de Saint-Sulpice, pp. 208-209).
LES RAPPORTS DE MONLUG ET DE PHILIPPE Îl. 183
dit-il, il se coiffa si bien de vin qu'il songea, la nuict, que je luy avois dict que Je voullois rendre la Guyenne au roy d’Espaigne, et que monsieur le cardinal d'Armaignac, messieurs de Tarride et de Negrepelice et beaucoup d’autres estoient de mon intelligence ; et que, s’illen voulloit estre, je le ferois le plus grand homme de sa race. Et s’en alla avecque ce bonnet de nuict d’ybroigne, comme il est, dire cella à monsieur de Marchastel, lequel despécha incontinant Rappin à la court, pour porter ses nouvelles au roy, et feust creu quelques jours : car la royne me despécha du Plessis en poste, pour m’advertir que je ne me misse poinct en craincte, car ils n'en avoient rien creu... Et voilà comme ma trahison se trouva veritable !. » Les relations de Monluc avec le roi d’Espagne sont prouvées aujourd’hui par des documents authentiques. Un des historiens de Philippe I, Forneron, les a le premier signalés ?; de Ruble à publié les lettres et mémoires adressés par Monluc au roi catholique ou à ses agents secrets de février 1564 à février 1567. Il est indéniable que Monluc qui, on Va vu, était en rapports de correspondance avec Philippe II depuis la bataille de Vergt, accepta, pendant trois ans, de collaborer à ce service de renseignements et d'espionnage que l’ambassadeur Chantonnay avait savamment organisé en France au profit de son maître et que perfectionna son successeur Frances de Alava. En dépit des recherches de Forneron, la question reste, dans le détail, assez obscure; sans Pépuiser ici, il est possible d’y introduire plus de lumière en précisant certains points.
Le concours prêté à Monluc pendant les premiers troubles par les compagnies espagnoles de D. Diego de Carbajal fut, sans doute, l’origine de ces relations. Elles furent vraisemblablement
1. Texte du ms., fo 211 ro-vo, — Cf. II, 329-330, et aussi III, 134 : « Je croy que si le roy eust envoyé ung tel commissaire, et qu’il eust voulu ouir les huguenotz, il eust trouvé prou de tesmoins que j'avois promis la Guyenne au roy d'Espaigne. Je n’aymay jamais ceste nation, ny les aymeray, car Je suis trop bon François. » Le passage est une addition à la première rédaction.
2. Histoire de Philippe 1, 1, 293-302. — Le récit de Fonnerox est, d’ailleurs, loin d’être exact et mériterait d’être repris. C’est ainsi qu'il place à la fin de 1563 le début des relations de Monlue avec Philippe IE. En réalité, Monluc n’a jamais écrit au roi d’Espagne le 8 janvier 1564. Forneron a lu henero au lieu de Aebrero dans la lettre de Philippe IT du 24 février (Arch. Nat., K. 15017, n° 39, ancien 49, minute) et le premier mémoire de Monluc est bien, comme l’a pensé de Ruble, de février 1564.
h8/ ENTRE LES PREMIERS ET LES SECONDS TROUBLES.
nouées par un aventurier, le capitaine Felipe de Bardaxi, qui, condamné comme hérétique en 1558 par l’Inquisition, était passé en France et avait pris du service dans les compagnies de gens de pied de Monluc'. Il s'était distingué à la prise de Monségur et dut capter la confiance de son chef. Lorsqu'il le vit, après la paix, aux prises avec la reine de Navarre, il comprit sans doute qu'il serait facile d'exploiter cette situation pour les intérêts de Philippe I et pour sa propre réhabilitation. Monluc n'était pas seulement mécontent de la politique, trop complaisante, à son gré, de la reine-mère. [se plaignait avec amertume d’avoir toutes les charges de sa lieutenance sans en recueillir aucun profit. Avec une franchise naïve et une liberté de langage qui nous parait singulièrement brutale, dans toutes ses lettres, mémoires, instructions, il rappelait sans se lasser que lui-même, ses enfants, ses parents n'éprouvaient aucun effet de la munificence royale : «Je ne vous escritz rien des affaires de deçà, mandait-il à la reine, pour ce que vous verrés comme le tout passe par la lettre du roy. Et quant aux miens, Madame, si vous avez Jamais envye de me faire du bien, 1l sera tantost temps que vous commancés...”? » « Madame, je supplie très humblement Vostre Majesté ne trouver mauvais les plainctes que je vous ay faictes; car Je ne say homme dessoubz le ciel, pour bien saige qu'il feust, que ne se misse en desespoir d’avoir servy quarante-cinq ans, sans jamais avoir faict faulte ny reffuzé commission, tant fut-elle difficile, pour le service des roys que j'ay servis, et me veoir le pied en la fosse et ne pouvoir monstrer que ma maison en vaille mieulx d'un escu*, » « Vous m'avez de vostre grace, Madame, escrit maintes fois que je ne me souciasse de rien et que le roy et vous ne m'oblyriez poinct; mais il fault que je vous dye, Madame, que ceulx qui me suyvent ne disnent point de parolles; et fault leur mettre autre viande en table, si je les veulx contenter {. »
1. Il figura «€ en statue » dans l’autodafé de Saragosse du 28 octobre 1563. nr . < EG \, A . . e ENS pd \ “," Le 8 février 1564, Monluc sollicita sa grâce (Monluc à Philippe Il, Toulouse, "Avniorn F OS ETS Mania : . ù : n 8 février, IV, 317). Bardaxi obtint un sauf-conduit pour rentrer en Espagne; son procès fut revisé et, en février 1567, Philippe Il le renvoya en Guienne pour y assister Monluc et servir de nouveau d'informateur (Fonnerox, 1, 300). 2. Monluc à la reine, Condom, 8 octobre 1563 (IV, 284). — Cf. aussi les mêmes doléances, IV, 212, 251, 287.
3. Monluc à la reine, Fleurance, 27 décembre 1563 (IV, 306). 4. Monluc à la reine, Estillac, 30 janvier 1564 (LV, 316).