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L'EXPÉDITION DU CAPITAINE PEYROT

Monluc s’y intéressa, du reste, d’une façon très particulière. Il demanda aux consuls d’Agen de fournir à son fils « deux pippes bled cuyt en pain et deux pippes vin », ainsi que des gabares pour les transporter à Bordeaux '. Les consuls s’excusèrent sur la pauvreté de la ville, mais devant un ordre formel ils furent obligés de s’exécuter*. Monluc vint à Bordeaux pour présider aux derniers préparatifs et assister à l’embarquement, qui eut lieu le 23 août3. On sait l'avortement de l'expédition : Peyrot fait escale à Madère « pour faire aiguade »; les habitants lui refusent des vivres; il débarque, s’empare de la ville, la pille, est blessé à la cuisse et meurt. Ses compagnons rentrent en France.

Monluc à fait une discrète allusion aux complications diplomatiques dont cette entreprise fut l’occasion. Charles IX avait désapprouvé formellement l’idée d’aller secourir le roi de Danemark. Il avait, par contre, autorisé l’expédition d'Afrique, mais en interdisant à Peyrot « de ne se jouer aucunement d'aller ès terres ny du roy d'Espaigne ny du roi de Portugal »#. La nouvelle du pillage de Madère produisit done une émotion très vive à la cour de France. Le 28 octobre, le cardinal Henri, roi de Portugal, en avait informé Philippe IT qui protesta auprès de l’ambassadeur français Fourquevaux contre cet attentat. Catherine de Médicis, qui ne voulait à aucun prix la guerre avec l'Espagne, désavoua officiellement le capitaine Peyrot et ses compagnons comme « depredatteurs et infracteurs de paix »°. Une enquête établit qu’à

1. Jurade d'Agen du 6 août (Arch. hist. de la Gir., XXIX, 54). — Fabien de Monluc accompagna son frère, comme le disent les Commentatres ; avant de partir, il chargea son oncle Robert de Gontaut, évêque de Condom, de payer une somme qu'il avait empruntée pour s’équiper. (Fabien de Monluc à Robert de Gontaut, Bordeaux, 12 juillet, publ. par T. ne Larroque, Lett, inéd. de quelques membres de la famille de Monluc, 1890, p. 25.)

2. Jurades d'Agen des 15 et 17 août. (Arch. mun. d'Agen, BB, 31, fos 5 vo-G.)

3. Monluc au roi, Bordeaux, 23 août (V, 69). — Bibl. munic. de Bordeaux, reg. secr. du Parlement, mss. 369, 3, fo 101; 370, fo 850.

4. Charles IX à Monluc, Paris, 20 juillet (B. N., fr. 15882, fo 220, minute); Villers-Cotterets, g août (B. N., fr. n. acq. Goo1, fo 153, minute). — Cf. Lettres de Charles IX à Fourquevaux, éd. Douais, p. 61.

5. Fourquevaux à Charles IX, Madrid, 2 novembre. (Du Prar, 0p. CUS pp: 433-435.)

6. Charles IX au Parlement de Bordeaux, Saint-Maur-des-Fossés, 7 novembre. (B. N., fr. 15882, fo 43, copie.) — Charles IX à Fourque vaux, Saint-Maurdes-Fossés, 14 novembre. — La reine au même, même date, (Du Par, op. cit, pp. 435-439.)

leur départ ils avaient fait « un ravage infini de tout le betail qu'ils purent trouver sur le bord de la rivière de Garonne »; ordre fut donné de les arrêter, à leur retour, comme de vulgaires pirates ‘. Lorsqu'il fut mieux informé de ce qui s'était passé, le gouvernement de Charles IX reprit un peu de sang-froid. Fourquevaux écrivit que les compagnons de Monluc avaient évacué Madère, que « les moins passionnés Espagnols sont d'opinion que ceux de ladite île furent cause de leur propre mal pour avoir été les premiers aggresseurs » (c’est la version des Commentaires), enfin que les auteurs responsables de lincident étaient les Portugais qui servaient de pilotes et qui avaient ainsi voulu se venger de leur roi. Quand les débris de l’expédition revinrent à Bordeaux, tout était « refroidi », et la reine, rendant à Peyrot une justice tardive, écrivit à Monluc pour le consoler de sa mort et l’informer qu’elle donnait à son fils Jean, le chevalier de Malte, la survivance de ses charges %. Tout finit pour le mieux, mais on comprend que l’auteur des Commentaires, se souvenant de cet incident fâcheux, ait tenu dans son livre à se défendre d’avoir été l’instigateur de lentreprise. Prévit-l, comme :ïl laffirme, qu’elle tournerait si mal? La part qu'il prit à l’organisation, les assurances qu'il donna au roi que son fils ne méditait aucun projet hostile, les relations qu'il continuait d'entretenir avec Philippe IT* permettent de penser qu'il crut sincèrement que Pexpédition avait simplement un but commercial et géographique. Les dépêches de Fourquevaux prouvent, on la vu, que Peyrot fut entrainé malgré lui.

Interrompu après la fausse alerte de novembre-décembre 1565, le récit des Commentaires reprend « deux mois et demy avant la Sainct-Michel », c’est-à-dire à la mi-juillet 1567, par la mention

1. Charles IX à Fourquevaux, Saint-Maur-des-Fossés, 27 novembre. (Du Prar, op. cit, pp. 439-440.) — Le 28 août, les habitants de Lormont avaient, en effet, déposé contre le capitaine Monluc une plainte au Parlement de Bordeaux, qui envoya Île lieutenant criminel et un huissier de la cour pour le faire déloger et informer. (Bibl. munic, de Bordeaux, reg. secr., ms. 370, fo 852.)

2. Fourquevaux à Charles IX, Madrid, 30 novembre 1566 et 4 janvier 1567. (Du Prar, 0p. cit., pp. 225, 44o-44x.)

3. Monluc à la reine, Bordeaux, 22 décembre 1566. (BNP MT MT SSe Fo 5 ro-v0, orig.) Je dois à M. Ch. Samaran la communication de cette lettre, qui a échappé aux recherches de de Ruble.

4. Voir le mémoire remis à Berdaxi au début de septembre (V, 72).

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