CARACTÈRE NOUVEAU DU SUPPLÉMENT
C'est par une allusion à cette lettre du roi et à d’autres analogues, adressées depuis à des seigneurs gascons, que Monluc commence le supplément qu'au début de 1576 il ajouta à son livre et que nous à conservé Florimond de Ræmond. Il ne faut, d’ailleurs, pas s'attendre à y trouver un récit complet et détaillé de ses dernières années. Libre désormais de toute préoccupation personnelle, le vieux capitaine n’a plus d'intérêt à laisser à la postérité une minutieuse relation de ses faits et gestes. L’inaction où 1l s’est trouvé contraint a modifié ses humeurs et ses idées. Quand la maladie l'avait cloué sur son lit ou dans sa chaire, il s'était donné quelque temps Pillusion qu'il agissait encore en revivant tout son passé. Sa dictée terminée, il se prit à réfléchir longuement sur la matière historique qu’il avait ainsi accumulée, et lentement, jour par jour, il enrichit de ses méditations. I prit plaisir à ce nouveau travail ; il prit conscience aussi de la beauté que ces harangues composées à loisir, ces considérations morales et techniques complaisamment développées ajoutaient à Pœuvre primitive. Il en conçut quelque orgueil et quelque dédain pour la besogne plus humble et plus simple de narrateur qui l’avait d’abord charmé. Aussi, lorsque les événements leurent convaincu qu'il avait eu tort, en 1571, de croire sa vie achevée et qu'il jugea nécessaire de compléter son livre, parmi ses souvenirs il choisit seulement les plus notables; de plus, il en sacrifia le récit et se borna à les rappeler sommairement en les accompagnant de réflexions. La méthode est nouvelle : l'historien, devenu plus expérimenté, embrasse par avance sa matière et la domine.
Il est très sobre sur l’année 1571. I n’a rien ditici des préoccupations que lui causa l'enquête de Mondoulcet. Il n’a fait qu'une allusion vague au rapprochement de la cour et de Coligny, dont il n’augura rien de bon : « On faisoit trop de caresses aux huguenots, et cognoissois bien qu'il y auroit du bruit au logis... Il me sembloit que les huguenots estoient venus fort insolens et parloient presque aussi haut qu'aux premiers troubles. » Sa vieille expérience l’avait rendu sceptique. Il ne crut pas que Charles IX parviendrait à s'émanciper de la tutelle de sa mère et à imposer sa volonté aux deux partis. L'événement lui donna raison ; les documents prouvent, du reste, qu’en Guienne, comme il le laisse entendre, les esprits étaient loin d’être pacifiés. Dès le mois de décembre 1570, les troubles renaissaient en Rouergue. En Jan-
vier 1571, les consuls d'Agen, allant saluer à Bordeaux le nouveau lieutenant de roi, Honorat de Savoie, marquis de Villars, lui sinalaient les « assemblées et presches secrettes » des réformés. Montpezat reprit en juin Auvillars, que les huguenots avaient occupé par la force ”.
Mouluc mentionne ensuite la Saint-Barthélemy. Il semble avoir vu que la cause de la perte de Coligny fut sa politique anti-espagnole. Il fait allusion aux préparatifs de guerre d’'avril-mai 1572 et laisse entendre qu'il avait compris que la flotte réunie par Strozzi et le baron de La Garde était destinée à délivrer les Pays-Bas de la tyrannie du duc d’Albe. Il s'étonne qu'un homme aussi « advisé et saige » que l'amiral ait fait la « lourde faute » de «s’aller enfourner » dans Paris; que le soir du 22 août, après qu'il eut été blessé par Maurevel, les chefs huguenots aient été à ce point « esblouis » qu’ils n'aient pas songé à faire sortir de la ville tous les gentilshommes de la religion, pour se mettre en sûreté et recommencer la guerre; qu’enfin Catherine, qu'il désigne sans la nommer comme linstigatrice du crime, ait manqué le coup. Ces remarques sont judicieuses; lPhistoire les à ratifiées. L’étonnement profond que causa dans la province la nouvelle du massacre est un argument en faveur de la thèse de la non-préméditation. Quant à connaître l’opinion de
1. Tuoux, 0p. ctt. (Rev. de l’Agenais, XV, 426-427).— Monluc ne resta pas, cette année, absolument inactif. Le rer février, il signait à Agen un laisser-passer en faveur du capitaine Séridos (Nourexs, Maisons historiques de Gascogne, 1, 436), et le 20 il écrivait de Saint-Puy à M. de Chauny pour lui faire délivrer par les consuls d'Agen certaines munitions d'artillerie {V, 289. De Ruge avait daté cette lettre du 21 par erreur; THoun a rectifié la date, loc. cit., p. 427, n. 5). En avril, Monluc, en compagnie de l'archevêque de Bordeaux Prevost de Sansac, se rendit aux eaux des Pyrénées pour soigner ses douleurs et ses blessures (Délib. des consuls d’Auch du 23 avril, Arch. munic. d’Auch, BB, 5, fo 400 ro). Au retour, il passa par Samatan pour y faire, le 21 août, la montre de sa compagnie. Voir un certificat de montre au capitaine Séridos, publ, par Nourexs, 0p.ctl., 1, 437, et deux pièces comptables conservées dans les archives de Muret : le rôle des dépenses faites par l’hôtelier Jehan Coutray pour loger M. de Monluc, et la vérification, en date du 22 août, des fourrages fournis pour les chevaux de sa compagnie € ayant faicet la monstre en armes le jour de precedent ». (Arch. de Muret, États de Comminges, assemblée de Samatan du 18 au 23 août 1971, f0S 12, 13 ro, 19 r0, 21, 22.) Le 26 avril 1572, Monluc prit congé de sa compagnie, qu'il remit à son fils Fabien. (Rôle de la compagnie de Fabien de Monluc, Arch. du grand séminaire d’Auch, n° 14056 )
j : : ë E L OPINION DE MONLUC SUR LA SAINT-BARTHELEMY. 279
Monluc sur un événement aussi considérable, il n’y faut pas songer : « Je ne veux pas icy dire, déclare-t-l prudemment, ny me mesler d’escripre si ceste procédure feust bien ou mal faicte, car il y a prou à dire et de bien et de mal; et puis cela ne pourteroit nul profit : ceux qui viendront après nous en parleront mieux à propos et sans crainte, car les escripvains d’aujourd’huy n’osent escripre qu'à demy : de moy j’ayme mieux me taire. » Ces lignes furent-elles dictées avant la signature de cette paix de Monsieur {6 mai 1576), à l’occasion de laquelle Henri III réprouva la Saint-Barthélemy et réhabilita les victimes du massacre? Cest probable. Monluc ajoute, d’ailleurs, qu'au reçu des lettres de la reine lui mandant € qu’on avoit descouvert une grande conspiration contre le roy et son estat », il sut bien ce qu'il en crut'. Il attribue, avec assez de vraisemblance, au souvenir de la retraite de Meaux la résolution prise par Charles IX dans la nuit fatale. Il est enfin en complet désaccord avec Dupleix lorsqu'il dit qu'il ne fit point, pour sa part, de mal aux réformés. L’historien condomois, certainement bien informé, affirme avoir « oui souvent raconter à ses voisins » que Monluc encouragea les catholiques de Condom à profiter de l’occasion pour se: venger sur les malheureux religionnaires des ravages de Mongonmery et qu’il leur envoya à cet effet le capitaine Pouy *.
Du 24 août 1572 Monluc saute au siège de La Rochelle, qui commença dans les premiers jours de décembre. Après avoir
1. La nouvelle du massacre fut envoyée par Charles IX à Monpezat, licutenant de Villars en Guienne, dès le 24 août (Arch. munie. d'Agen, BB, 30, fo 303). La lettre du roi a été publiée dans le Journal de Syrueilh (Arch. hist. de la Gir., XI, 307). Voir aussi un mémoire du roi au sieur de Changy allant trouver M. de Villars, du 27 août (B. N., Cinq-Cents Colbert, 7, p- 425).
>. « Les catholiques se saisirent des religionnaires et piés et poins liés les jettèrent dans la rivière de Baïse du hault du pont des Carmes, après leur avoir donné à chacun un coup de coignée ou de gros marteaux sur la teste... non sans le consentement ou plustôt commandement du sieur de Monluc... » (Æist. de France, HI, 751.)
3. Les archives municipales d'Agen contiennent, sous la date du 5 juin 157, une lettre relative à un procès où Monluc était partie (UC, 305) et une autorisation délivrée par les consuls, le 23 septembre, à Antoine Castaing, d'établir une boucherie au Passage « pour la provision dud. sieur de Monluc » (BB, 50, fo 303 vo). Les Agenais se montraient toujours soucieux de plaire à leur grand homme. De son côté, Monluc ne cessait de s’occuper de leurs affaires; en
rappelé que, par deux fois, il avait conseillé à la reine-mère d’enlever ce « seul refuge des huguenotz » et montré avec force que la possession de La Rochelle fut pour eux très avantageuse, il note simplement qu'il fut appellé au festin comme les autres ». Le 26 décembre, Fabien de Monluc annonçait au duc d’Anjou qu'il s’'apprêtait à partir pour le siège; il ajoutait : « Monsieur de Monluc mon père s’en va vous trouver avecques grand volonté de vous fere service, comme j'espère que vous cognoistrez". » Une lettre du due, d'accord avec le Journal de Syrueilh, nous apprend que, le 23 janvier 1573, le vieux capitaine l'avait rejoimt à Châtellerault et participait à son conseil. D’Aubigné le cite parmi les seigneurs qui arrivèrent avec le général en chef de l’armée royale au camp de Nieul, le 11 février $. Sur le siège luimême, Monluc est bref; il rend un bel hommage à lhéroïsme des assiégés, fait une très juste remarque sur l'étrange bigarrure de l’armée assiégeante, où les bourreaux de la Saint-Barthélemy combattaient aux côtés du roi de Navarre, du prince de Condé et de gentilshommes protestants, « qui eussent été bien marris qu'elle eust esté prinse », et formule une critique sévère sur la façon dont fut mené le siège. Il fait aussi allusion aux tonseils que lui demanda le duc d'Anjou; 1l les consigna dans un mémoire « sur l’ordre qu'il fault tenir à ce siège, affin que toutes choses aillent par raison et par grande dilligence », dans lequel il mit toute sa vieille expérience d’€ homme de siège » *. Il ne se borna pas à dicter ces pages; le 20 février, il prit part à une attaque *; d’après Brantôme, qui fait peut-être allusion au mémoire
décembre 15738, il négociait en leur nom avec un nommé Vallade pour des questions d'argent (FF, 34).
1. Fabien de Monluc au duc d'Anjou, Montesquieu, 26 décembre (T. pe Lar- Roque, Lott. ind. de quelques membres de la famille de Monluc, p. 27). Les Mémoires de Jen d'Antras mentionnent aussi (p.46) la convocation de Monlue au siège de La Rochelle,
2. Le duc d'Anjou à Charles IX, Châtellerault, 23 janvier 1573 (B. N., fr. n. acq. 6003, fo 90, copie moderne). — Journal de Syrueilh (Arch. hist. de la Gcr., XIE, 310). CF. une lettre du vicomte d’Uza au duc d'Anjou, Bordeaux, 21 janvier (cbtd., X, 345).
3. His! univ, IV, 7. — La date du 11 est donnée par La PoPeLINIÈRE, Vraye histoire des troubles, KW, fo 35 vo, etles Wémotres de l'Estat de France sous Charles IX, 10S 135-140.
4. T. px Lanroque, Quelques pages inédites de Blaise de Monluc, p. -17