CARACTÈRE DE L'ŒUVRE
quelle mesure s'est-il conformé à la règle essentielle de toute œuvre historique, à la chronologie? Si le récit présente des omissions et des lacunes, quelle en est l’étendue et la portée? Si les faits sont déformés, à quelles causes faut-il l'attribuer? Quels sentiments ont dicté à l’auteur ses appréciations sur les hommes et sur les choses? Son livre enfin contient-il des vues générales ou du moins des aperçus intéressants sur le demi-siècle qu’il embrasse ? Telles sont les nombreuses, importantes et délicates questions, posées, croyons-nous, pour la première fois, auxquelles nous avons essayé de répondre.
Nous ne nous flattons pas d'y avoir complètement réussi. Tout travail historique est, par sa nature même, incomplet et imparfait. La méthode qui s’imposait au nôtre le condamnait d'avance à ce défaut. Une enquête comme celle que nous avons instituée ne saurait jamais être close. Tant qu'il ÿ aura des documents à trouver, des fonds d'archives à explorer, des travailleurs curieux et patients, 1l sera possible d'ajouter au commentaire perpétuel des Commentaires que nous avons entrepris. Mais les connaissances précises puisées aux sources véritables de l’histoire, les renseignements fournis par les documents contemporains déjà publiés ou encore inédits nous ont paru suffisants, en y joignant une étude attentive du texte lui-même, pour éprouver la valeur du témoignage de Monluc.
Son livre nous est apparu d’abord comme une œuvre de circonstance. Sans doute, il a pris plaisir à se donner à lui-même le spectacle de sa longue et dramatique carrière. Mais ce n’est pas pour se divertir et se mieux connaître qu'il a d’abord entrepris de la raconter. Sans doute, encore, 1l à senti que son livre servirait à perpétuer son nom et qu'à « sonner luy même sa feste », suivant la jolie expression de Brantôme”, il ne perdrait rien aux yeux de la postérité. Ce grand désir de gloire, commun à tous les hommes de la Renaissance, on le trouve chez un illettré tel que Monluc; il n'avait pas impunément respiré près de quarante ans Pair de Pltalie et fréquenté ces soldats humanistes à qui la culture antique avait appris que les « escriptures » seules sont capables de donner l’immortalité. Sans doute, enfin, il a nettement voulu être utile aux futurs capitaines. Mais des consi-
1, BRANTOÔME, [, 8300.
dérations plus pressantes et plus humbles l'ont forcé à devenir son propre historien. C'est pour répondre aux accusations lancées contre lui à la suite de ses retentissants démêlés avec Damrville, c’est pour prévenir les effets de lenquête judiciaire dont il était sérieusement menacé, qu'il entreprit son livre. Les Commentaires, dans leur première forme, sont avant tout un plaidoyer ou, si l’on préfère, une ample pièce justificative accompagnant le mémoire au duc d'Anjou. Il y a là une première raison très grave de leur appliquer cette défiance méthodique, qui est le principe fondamental de la critique”.
En voici d’autres. La première rédaction fut terminée dans un délai très court : sept mois. L'auteur affirme qu'il n'avait jamais songé à faire un livre. Il n'avait donc pas de notes, pas de matériaux réunis d'avance. On peut le croire sur ce point, mais à la condition de distinguer. La période la plus ancienne et la plus considérable de sa vie, celle qui correspond aux règnes de François Let de Henri Il, fut certainement rédigée de mémoire. Dans une revision très attentive, que la comparaison des deux copies manuscrites conservées à la Bibliothèque Nationale avec le texte des éditions a fait nettement apparaître, Monlue a contrôlé, complété etexceptionnellement corrigé son premier jet. Les emprunts qu'il à faits à Martin du Bellay, à Paul Jove, à Paradin, à Rabutin sont, d’ailleurs, discrets. En un temps où il était de droit commun de piller autrui sans scrupule, Monluc n’a pas abusé de la licence, comme le feront après lui Brantôme, La Popelinière, les rédacteurs de lAJistoire ecclésiastique, d'Aubigné?. On ne peut vraiment parler de plagiat qu'à propos de la page fameuse sur les dames de Sienne. L'auteur n’en est pas moins coupable d’avoir cherché, plus où moins adroitement, à masquer ces additions et ces retouches. Si on les néglige, l'œuvre historique de Monluc n’en est pas sensiblement modifiée. Il reste qu'il à reconstitué, dans un temps très bref, sans autre secours, sauf
1. Cn.-V, Laxärois et Car, SE1GNo8os, /ntroduction aux études historiques, Paris, 1898, p. 131.
2. Voir, sur ces plagiats, L. LALANNE, Branlôme, sa vie, ses écrits, pp: 393- 394, qui oublie de signaler le plus impudent, celui de Le Frère de Laval, dont la Vraye el entière histoire des troubles.…., publiée en 1575, n’est qu’une contrefaçon catholique, pour les livres VII-XVIIT, du même ouvrage de La Popelinière, imprimé pour la première fois à la Rochelle en 1573.