LES DOCUMENTS UTILISÉS PAR MONLUC
un ou deux cas, que celui de sa mémoire, les soixante premières années d’une vie très bien remplie. Nouvelle raison de défiance non moins légitime que la première.
Pour les dix dernières années, qui correspondent aux guerres civiles et à la lieutenance de Guienne, en est-il de même? On peut affirmer qu'ici Monluc s’est aidé parfois de documents. Il en avait certainement à sa disposition. Les lettres, les instrucuons, les mémoires qu’il dictait journellement à ses secrétaires, les commissions, les ordonnances au bas desquelles il apposait sa forte signature et que nous retrouvons soigneusement transcrites dans les registres consulaires, étaient des pièces officielles, engageant la responsabilité de l’auteur. Il en avait certainement conservé les minutes ou la copie, comme aussi les originaux des lettres qu'il avait reçues. Le fidèle Boëry devait avoir dans ses altributions de secrétaire des commandements la charge de collectionner ces pièces. Monlue a-t-il consulté ces archives? Le doute n’est pas possible pour quelques documents dont il à reproduit le texte en entier ou en partie. Telles sont les lettres que le roi lui adressa, fin avril 1562, au lendemain de la prise d'Orléans par le prince de Condé, « lesquelles, dit-l, estoient d’este teneur : « Monsieur de Monluc, je vous prie, si vous désirés jamais à me faire service, que incontinent et en dilligence vous me veniés (rouver avecques la companye du mareschal de Termes et la vostre et avecques six companies de gens de pied, dont je vous envoye les commissions, laissant le nom des cappitaines en blanc, car vous cognoissez mieulx ceulx là qui méritent que moy. Et, toutes choses laissant, je vous prye vous acheminer, car il fault sauver le corps de larbre; car, le corps sauvé, les branches se reconquesteront toujours”. » On comprend qu’il eût conservé cette lettre. On comprend ausst qu'en 1571 il ait tenu à l’insérer dans son livre; n’était-elle pas faite pour rappeler à Poublieux monarque lheure critique où il avait sollicité son concours dans des termes pressants et presque humbles ? C’est aussi d’après les originaux qu'il reproduit, quelques pages plus loin, les deux lettres de M. de La Rocque des Ars et d’un gentilhomme l’informant du dessein des réformés sur
1. Texte du ms. (fo 228 vo). CF. IT, 385-386. — On a vu plus haut (p. {23) que cette lettre est perdue, mais est confirmée par d’autres documents conservés.
Toulouse". Il prend soin de noter, pour authentiquer le document, qu'il est € au registre du parlement de Toulouse », où on ne le trouve d’ailleurs pas”. Au cours du récit des événements qui précédèrent les seconds troubles, il donne le texte de deux avertissements qu'il reçut et du fameux « brevet » qui précisait la date de la prise d’armes?. On peut penser qu'il s'était fait aussi relire ces importants documents. Le livre VIT débute, on la vu, par la citation intégrale d’une lettre du duc d'Anjou, «laquelle, ditl, Fay encores, qui n’estoit pas de grand teneur, et n'y avoit que ces motz...! » Enfin, dans le grand morceau qu'il a ajouté pour servir de conclusion aux Commentaires, outre sa lettre au roi, il a inséré une phrase extraite de la réponse, précieusement conservée dans ses papiers, que Charles IX lui avait adressée pour adoucir l’amertume de sa disgräce*.
Les citations intégrales se bornent là; mais les analyses de lettres, instructions, mémoires abondent dans les trois derniers livres. Elles sont toujours précises, parfois copieuses. Dans certains cas trop rares, il est possible, on la vu, d’en vérifier la rigoureuse exactitude à l’aide des documents originaux. Faut-il en faire honneur à la mémoire du narrateur? Si bonne fût-elle, il semble peu vraisemblable qu'elle lui ait suffi pour reconstituer des séries chronologiques aussi compliquées. Les secrétaires qui écrivaient «€ sous lui » durent l’aider dans cette tâche délicate et lui fournir des documents datés, qui servirent de jalons au récit. Le procédé est, d’ailleurs, visible. Après avoir, dans le récit des premiers troubles, raconté, d’une façon vague et incomplète, ses courses autour d'Agen en juin 1562, Monluc continue : « Bientost après m'arriva le cappitaine Cosseil avecque lettres du roy et de la royneS... » Les lettres de Catherine de Médicis, que nous possédons, sont datées du 22 juin; elles ont servi de point d’appui pour amorcer de nouveau le récit. Après le troisième siège de Montauban (novembre 1562), on constate une lacune, d’ailleurs volontaire : là narration est reprise par la mention de let-