LA CHRONOLOGIE
composer d'épisodes fragmentaires et parfois décousus. La défense de Sienne comprend, à proprement parler, six grands récits : l’escarmouche de Sant’ Abbondio, le combat de Marclano, la camisade de Camollia, la batterie, l'histoire du borgne Pietro et la capitulation, entremêlés de discours et séparés par des lacunes inégales. La campagne de Piémont de septembre-octobre 1555 et la défense de Rome contre le due d’Albe sont, par contre, très complètement racontés. Si Monluc n’a pas tout dit sur son rôle à Montalcino, il ne nous a rien épargné de son séjour à Ferrare, et son récit se poursuit sans interruption jusqu’à la fin du règne de Henri If. A partir de 1559, ses souvenirs sont plus abondants et plus complexes. Jusque-là, de grands faits isolés ou des agglomérations restreintes de faits avaient seulement surnagé dans sa mémoire. Désormais, il est capable de dérouler un récit continu ; surtout il est maître de choisir et de laisser tomber ce qu'il juge inutile ou fâcheux de rappeler. Les lacunes sont maintenant volontaires ; la narration devient avant tout oratoire ; l'exposé historique est dominé par des préoccupatons d'avocat. La marche de Phistorien semble, d’ailleurs, plus ferme ; la contexture est plus solide, l’information plus riche et plus minutieuse que jamais.
L'examen critique de cette œuvre touffue nous a, d’un bout à l’autre, prouvé que Monluc, en entreprenant, avec une belle audace, de reconstituer de souvenir cinquante années pleines d'événements, a trop présumé de sa mémoire. En dépit de ses efforts pour retrouver l’ordre chronologique des faits, 1l s’est assez souvent rendu coupable d’interversions parfois graves. Ses souvenirs ont été par endroits complètement brouillés. Il a confondu les opérations de Boutières après le siège d’Ivrée, en Janvier 15/44, avec celles de Brissac essayant de reprendre la même ville en septembre 1552. Il a mélangé au récit de la tentative de Brissac sur Cherasco, en septembre 1551, des détails qui se rapportent à une tentative analogue, faite en août 1542 contre la même place par Guillaume du Bellay. Il a placé en juin 1553 la défense de Bene qui eut lieu en juin 1552 ; 1l s’est exactement souvenu du mois, mais s’est trompé d'année, et il a « raccordé » son récit de la façon la plus inexacte. Enfin, il a interverti Pordre de prise de Ceva et de Cortemiglia. Dans le récit de la défense de Sienne, il a reculé après la sortie des Allemands, qui eut lieu le
29 janvier 1555, sa nomination de dictateur, faite le 123; confondu en une seule les sorties successives des bouches inutiles ; reculé au mois d'avril le premier envoi des négociateurs à Florence, qui fut décidé le 10 mars; réduit à huit jours les négociations qui amenèrent la capitulation et qui durèrent, en fait, un mois; placé le 17 avril le discours qu'il adressa le 18 mars au Consiglio del Popolo. En revanche, dans le récit de son séjour à Montalcino, 1l a corrigé, maladroitement d’ailleurs, l’interversion qu'il avait d’abord commise en plaçant le ravitaillement de Chiusdino et la prise de Palazzo Altesi (mai 1557) après l’escalade de Pienza (29 juin). Dans la suite, il a mieux respecté la chronologie : ses souvenirs étaient plus frais, par suite plus nets. Pourtant, au milieu du récit des troisièmes troubles, il a commis une dernière et grossière interversion en confondant deux voyages qu'il fit à Bordeaux et en avançant au mois de mai 1569 le récit de l’expédition de La Roche-Chalais et tout un groupe de faits qui se placent en février de l’année suivante. Sa mémoire, on le voit, a bronché même en rappelant des événements tout récents. De ces défaillances, les unes s’expliquent, on l’a vu, par des raisons psychologiques; mais d’autres doivent être attribuées au dédain de l’auteur pour la chronologie ou à une confiance excessive dans la fidélité de ses souvenirs. Monluc se rend le plus souvent mal compte du temps réel qui s’est écoulé entre deux groupes de faits dont il a gardé la mémoire; il n'hésite pas à Pallonger ou à le raccourcir au gré de sa fantaisie. Il donne très rarement des dates précises; lorsqu'il s’y hasairde, le plus souvent il se trompe. Il est plus heureux lorsqu'il reconstitue l'emploi de son temps en notant les jours de la semaine; mais, sur ce point aussi, il est loin d'être infaillible. En règle générale, toutes les indications chronologiques qu'il fournit doivent être soumises à un rigoureux contrôle. On en peut dire autant des chiffres d'armées, de morts, de blessés, qu'il grossit sans scrupule où même qu'il altère, lorsqu'il les emprunte à ses devanciers.
Il est, par contre, difficile de mettre en doute qu'il a possédé la mémoire des lieux qu'il décrit. Ses souvenirs, même les plus anciens, paraissent ici très fidèles. Ses connaissances topographiques sont très étendues et très précises. On à pu le contester pour Boulogne; mais il eût sans doute répondu, si on lui avait adressé le reproche, qu'il n’était pas du pays, qu'il n'y fut jamais que