‹ Blaise de Monluc HistorienChapitre 494 sur 533 · L'EXACTITUDE TOPOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

L'EXACTITUDE TOPOGRAPHIQUE

«asture [à »" et qu'il n’est pas surprenant qu'il se soit trompé en décrivant une ville où il ne passa que quelques heures, la nuit. On peut encore constater qu’il a confondu Payrac avec Figeac, la Save avec le Salat. Il semble bien que ce soient les seules erreurs qu'il ait commises : encore ne lui sont-elles pas, peut-être, imputables. Mais lorsqu'il parle des pays qu’il a longuement pratiqués, du Piémont, de la Toscane, de la Gascogne, ses connaissances, qu'il se plaît à étaler avec une certaine coquetterie, sont très précises et très minutieuses. Sous les formes défigurées des éditions et des manuscrits, 1l est presque toujours possible de retrouver les noms actuels de ces villages, hameaux, écarts, lieux-dits que l’on rencontre à chaque page des Commentaires. Les descriptions, si elle ne sont pas toujours claires, sont du moins très exactes. Il est possible de reconstituer sur place les épisodes de la défense de Sienne, de suivre Monluc se rendant à la Piazza, au Palazzo publico, à San Francesco, à Camollia. Son récit du siège de Thionville évoque très fidèlement, sinon très nettement, l’image de la ville, ses fortifications, la Tour-aux-Puces et la plate-forme, les diverses positions de lParmée assiégeante. On peut enfin étudier sur la carte et sur le terrain le siège de Lectoure, le combat de Targon, les manœuvres de Vergt. Monluc avait, à un degré éminent, cette mémoire indispensable à Phomme de guerre, qui grave pour toujours dans l’esprit les aspects d’un terrain, la configuration d’un lieu, les détails d’un itinéraire, Pindication des logis et des étapes. Ce don naturel, perfectionné par l'expérience, assure à ses récits une grande valeur historique; cette précision est un des principaux éléments de leur vérité.

Il est plus délicat de juger dans quelle mesure il a déformé, pour se faire valoir, les faits qu'il raconte. L’appréciation n’est pas possible pour la période antérieure au règne de Henri I. Les documents font défaut. La personnalité de lPauteur était encore trop effacée pour qu'il y ait chance de pouvoir contrôler ce qu'il dit de son rôle à Saint-Jean-de-Luz, à Naples, à Cérisoles, à Boulogne. Nous sommes condamnés à le croire sur parole et nous devons nous contenter de constater son existence par les documents très rares où son nom est simplement mentionné. Il n’en est pas de même à partir de 1550. La correspondance de Brissac

1, C’est ce qu’il dit à propos du ravitaillement de Corbie (IE, 31/4).

nous à permis de voir en quelle estime il tenait Monluc, sachant excuser les imperfections de son caractère pour rendre hommage à ses brillants services. L'étude comparée des Commentaires et des Mémoires de Boyvin du Villars confirme cette impression Boyvin semble bien n'avoir pas été toujours juste pour Monluc et son témoignage, en plus d’un endroit, apparaît assez suspect. Le récit de la défense de Sienne est exact : les délibérations des Huit de la guerre, les correspondances, les chroniques le confirment souvent dans les plus petits détails. Mais il n’est pas complet : l’auteur a volontairement négligé certains traits essentiels ; il a omis de rappeler ses défaillances, d’ailleurs passagères, et les soupçons injurieux dont il fut un moment l'objet de la part de la cour. Il a soigneusement mis en relief tout ce qui pouvait le faire valoir et composé le portrait qu'il a tracé de lui-même. En glissant sur le découragement des Siennois, il a aussi simplifié la réalité. À l’entendre, tout le monde fut héroïque jusqu’au bout; en fait, l’admirable ténacité des Huit et de Monluc, soutenue par la forte volonté de Strozzi, dut plier devant la nécessité et aussi devant les menées à la fin victorieuses des partisans de l'Empereur et du duc de Florence. S'il a conté peut-être avec trop de complaisance ses succès à Rome en avril 1555 et en septembreoctobre 1556, il nous a donné un tableau fidèle et à peine noire de ses déboires à Montalcino; il a, du reste, omis de dire que ses indiscrétions de langage et de plume furent la cause du mécontentement du duc de Guise. Le récit du siège de Thionville, qui termine la période de Henri Il, est non seulement lun des beaux morceaux du livre, mais aussi l’un des plus véridiques : du moins, le narrateur sort tout à son honneur de la comparaison avec les documents trop rares, les relations officielles et les témoignages d'autres acteurs.

Monluc historien des guerres civiles nous est apparu le plus souvent exact dans la suite et le détail minutieux des faits. Son récit des premiers troubles doit être complété par celui de l’/1sloire ecclésiastique : mais, en règle générale, les deux témoignages concordent d’une façon très remarquable. Pour les événements militaires en Guienne de 1567 à 1570, il est de beaucoup la plus importante, sinon l'unique source narrative. Les documents d'archives, les correspondances, et au premier rang celle de Monluc lui-même, nous ont permis de constater encore la

MONLUC HISTORIEN DES GUERRES CIVILES. Got

fidélité de ses souvenirs. On y trouve parfois, racontés au lendemain de l'événement, des faits rapportés dans le livre, etles textes rapprochés ne présentent pas de sensibles différences. Il arrive même que le récit des Commentaires est plus véridique et plus impartial. A distance, l'historien s’est mieux rendu compte de certaines circonstances que l’homme d’action avait tout d’abord méconnues. [l est aussi très rare que, dans les passages où la vanité de l’auteur pourrait souffrir de la vérité trop crûment étalée, le récit soit volontairement peu net ou obscur. En avril 156», Monluc n’a pas dit nettement qu'il fut obligé, avec Burie, de battre précipitamment en retraite sur Bordeaux; il à passé sous silence sa situation critique aux alentours d'Agen en juin et raconté d’une façon peu claire une partie de sa marche vers Bordeaux, en juillet, pour dissimuler son obéissance momentanée aux ordres de la reine de Navarre. Mais le plus souvent, il avoue avec franchise ses insuccès et ses fautes. Il n’a volontairement omis qu'un seul fait militaire à son désavantage, son échec devant Mussidan en mars 1569. Il a reconnu qu’au lendemain de la prise d'Orléans par le prince de Condé, la panique s’empara de toute la noblesse catholique de Guienne; il a rappelé, de mauvaise grâce d’ailleurs, ses insuccès répétés devant Montauban; il a donné la véritable raison pour laquelle il laissa passer, en septembre 1568, Jeanne d’Albret et son fils, exagérant à peine l’ingénuité dont il fit preuve; il n’a pas caché qu’il eut peur d'affronter l’armée, supérieure en nombre, des Provençaux; enfin il a très nettement reconnu, à plusieurs reprises, les fautes commises dans la campagne contre Mongonmery, particulièrement la débandade qui suivit la nouvelle de la capitulation d’Orthez et qui le ramena lui-même de P'Adour à la Garonne. Ces aveux méritent d’être soulignés. Sans doute, dissimuler la vérité sur des événements tout récents était malaisé dans un écrit qui pouvait être mis sous les yeux d'acteurs ou de témoins animés à l'égard de l’auteur de dispositions peu bienveillantes. On pourrait soutenir que la franchise de Monluc ne fut que de la prudence. Mais il faut lui savoir gré de n'avoir pas remanié sa rédaction primitive, de n’y avoir ajouté aucune réflexion capable d’atténuer la première expression de sa pensée, de lavoir, au contraire, confirmée par des additions significatives”.

1. Voir, à propos du départ de Jeanne d'Albret pour la Rochelle en septem-

La crainte de se compromettre et de gâter sa cause lui à inspiré une bienveillance universelle dans ses jugements à l'égard des personnes. On s’en est étonné : « Il y a tout à la fois, a dit M. Ch. Normand, dans ces Commentaires, une prudence et une modération vraiment singulières, Ce hargneux batailleur, qui eut tant de fois maille à partir avec ceux qui lui barraient le chemin, a rentré ses griffes pour la circonstance. Il parle des puissants du

jour avec une rare circonspection... -

» Cette impression générale est très juste. Mais il est possible d'expliquer, par le caractère primitif de l'ouvrage, ce ton mesuré si étranger au tempérament de l’auteur. Souvent il lui en avait cuit de trop parler et de s’exprimer en toute liberté sur les autres. En dictant ce discours de sa vie destiné à le justifier, il a perpétuellement surveillé sa langue, et presque jamais on n’y rencontre ces hardiesses qu’il se permettait dans ses lettres et encore plus dans ses propos. Lorsqu'il évoque les figures de ses vieux compagnons d'armes, il se plaît à accompagner leurs noms d’épithètes tantôt un peu vagues, tantôt précises, mais toujours louangeuses. C’est le capitaine Carbon, « le plus vigilant, diligent, grand entrepreneur et grand exécuteur que j’aye à ma vie cogneu »*; Sansac, Q€ ung des bons hommes de cheval qui feust en France » 3; Ludovic de Birague, « ung entendement bien ferré » +; M. d'Ortubie, «ung vaillant gentilhomme et qui entendoit bien l’estat de l'artillerie »* ; M. de Laval, de Dauphiné, € vaillant gentilhomme s’il y en avoict au camp »°. Il apprécie d’un mot juste, parfois expressif, les grands hommes de guerre qu’il a connus : Jean des Bandes-

bre 1568, le morceau : « Tousjours le plus petit a le tort. et disent merveilles à qui les veut escouter » (TT, 193-174); — de même, tout le morceau où il avoue qu'il n’était pas en forces pour combattre les Provençaux : & A ouyr parler ceulx qui m'accusent... J’en fais Juge tout homme sans passion » (IE, 199-200) ; à propos de l’aberration qui le fit se méprendre sur les intentions de Mongonmery : «Je confesse que Dieu nous ostoit le sens » (IT, 263); — à propos de la débandade qui suivit le désastre de Terride : « Il sembloit que ce fust ung fléau de Dieu sur nous, etc... » (HI, 295). Tous ces passages sont des additions 1. Monluc, pp. 204-205.

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IIL, 271.

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