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LE VÉRITABLE MONLUC

était las de sa charge, mais pourtant reprit toujours sa démission; à la fin, il fallut lui arracher des dents le « gasteau ». Ce Monlue, intrigant et souple, ondoyant et divers, affamé d’honneurs, de bruit et aussi d'argent, défendant avec âpreté une situation péniblement conquise, plus péniblement conservée, grisé par sa popularité provinciale, convaincu qu'il a sauvé la couronne, toujours prêt à donner des conseils, à se répandre en mémoires et en remontrances sur la politique générale, administrateur vigilant, mais revêche et mal commode, grondant, rudoyant ceux dont la sécurité lui est confiée, on ne le trouve pas dans les Commentaires. Le portrait qu'il y a tracé de lui-même est incomplet et aussi trop flatté. Son loyalisme ne l’empécha pas d’entretenir avec Philippe IT des relations assez suspectes ; son désintéressement fut aussi moins grand qu'il n’a voulu le faire croire. Son plaidoyer sur ce point est décidément bien faible. Les onze chevaux d’Espagne et les deux courriers dont il fit don à divers capitaines ne peuvent faire oublier que dans son testament il évalue sa fortune à plus de 250,000 livres". Comment lavait-il ainsi grossie? Par d’heureuses spéculations financières. En un temps où l’argent était rare, il sut thésauriser. Lorsque le service du roi et le souci de leur sécurité obligeaient les consuls d’Agen ou les capitouls de Toulouse à trouver du jour au lendemain de grosses sommes pour acheter des canons, de la poudre, des vivres, il était là, ouvrait ses coffres et prêtait, à gros intérêts, les fonds nécessaires. Il semble bien que dans sa maison de la rue des Juifs, à Agen, il avait organisé une véritable banque. Sa seconde femme, Isabeau de Beauville, Paidait à faire rentrer exactement ses créances ?. Mais cette grande fortune avait été patiemment amassée pendant les dix dernières années de sa vie. Les occasions ne lui avaient pas manqué pour la grossir. Les présents offerts par les villes et les communautés pour obtenir lexemption si recherchée du logement des gens de guerre, les

1. Plus de 750,000 francs. Cf. le Testament du maréchal Blaise de Monluc, publié par CLémenr-Simon dans le Recueil des trav. de la Soc. d'agrc. d'Agen, année 1872,

>. Voir P. Courreaurr, Deux lett. inéd. d'Isabeau de Beauville, pp. 14-16. — Les consuls d'Agen n’acquittèrent que le 6 juillet 1583 ce qu'ils devaient encore des emprunts faits à Monluc (Arch. munic. d'Agen, BB, 35, folron). — Cf. Trou, op. cit. (Revue de l’Agenais, XVI, 505, n. 2).

Gr CONCLUSION.

confiscalions sur les biens des réformés étaient les sources ordinaires de revenus pour un lieutenant de roi. On a vu que Monluc n’hésitait pas à en trouver d’autres, et lorsque, pour subvenir aux frais de la guerre, il mettait sans scrupule l’embargo sur les deniers royaux, ne se taillait-il pas sa part? Les accusations de Brantôme, le dénonçant comme ayant gagné « la pièce d’argent » au cours des guerres civiles, paraissent bien fondées ". Le même Brantôme les atténue, du reste, dans une certaine mesure. Monluc ne fut pas le seul à se rendre coupable de malversations; la délicatesse et la probité étaient, au dire d’un bon juge, le chancelier de L’'Hospital, des vertus inconnues, en ces temps d’anarchie, aux gouverneurs de provinces?. La cupidité et Pavarice n’en sont pas moins des traits caractéristiques de Monluc vieilli. Il a fait tous ses efforts pour les effacer; il n’y est pas parvenu. La vivacité même qu'il met à se défendre de ces reproches le dénonce et l’accuse.

Le portrait des Commentaires n’est donc pas absolument fidèle. La figure est trop simple et trop idéalisée. Ce héros eut des défaillances et des tares; son loyalisme ne fut pas à labri de toute critique; sa fierté sut se courber à l’occasion, et même très bas; les disgrâces qu’il encourut furent le plus souvent dues à ses maladresses ; son désintéressement et sa délicatesse purent être sérieusement mis en question.

Les historiens n'ont guère insisté sur ces aspects fâcheux de son caractère. En revanche ils lui ont reproché, en se fondant sur son propre témoignage, son fanatisme et sa cruauté. Il est plus aisé de le justifier sur ces deux points. Les préoccupations

1, € Et luy qui auparadvant n’avoit pas grandes finances, se trouva à la fin de la guerre avoir dans ses coffres cent mill’ escus. » (Br anTÔME, LV, 31. )

2. € J'ay ouy dire à un grand homme de justice... qui disoit qu’il ne sçavoit ny lieutenant de roy, ny gouverneur de province ou ville grande, qu'ayant demeuré deux ou trois ans en ceste charge, qu'il n'y trouvast de quoy pour luy faire son procès et luy faire trencher la teste : tant ces deniers du roy, ces concutions, contributions, exactions sont agréables et apportent aux doigts un doux prurix et douce demangeson ! » (Zbrd., IL, 49.) |

3. I serait intéressant de suivre la formation de la « légende » de Monluc au dix-huitième siècle. Les auteurs responsables paraissent être d’Auvigny et Anquel. La biographie de d’Auvigny est, pour les guerres civiles, “un pur roman, On y lit: On ne lui entendoit parler des protestants qu'avec eu

cations ; il regardoit même leur nom comme un opprobre, que le rang, |

LE FANATISME DE MONLUC. Gr9

théologiques ne tinrent certainement aucune place dans les raisons qui déterminèrent son attitude pendant les guerres civiles. Il n’était nullement dévot ; les réformés l’accusaient même d’être « athéiste ». Son catholicisme ne fut pas aussi intransigeant que le laisserait croire une lecture superficielle des Commentatres. Ce ne fut d’abord pour lui qu’une coutume traditionnelle ; il fut tout près de l’abandonner en 15671. Le souci de ménager sa fortune le poussa vers le parti huguenot; il s’y serait certainement fixé s’il eût jugé qu’il y trouverait «son meilleur ». Le caractère démocratique et social du mouvement réformé en Guienne, qui leffraya, les instances de la noblesse gasconne menacée dans ses privilèges et implorant son appui, qui le flattèrent, le désir de jouer un rôle et de $’imposer à l'attention royale, le décidèrent à changer de camp. Une atütude flottante ne pouvait d’ailleurs lui convenir longtemps. Son nouveau parti une fois pris, il s’y ünt d'autant plus facilement qu'il n'avait aucun espoir

naissance et le crédit ne pouvoient diminuer. Jamais un ministre huguenot ne l’'aborda qu'il ne se vit menacé de recevoir un coup de dague dans le sein ou d’être pendu. Dans tous les lieux de son passage, il faisoit dresser des potences et marchoit toujours suivi de deux bourreaux, ce qui lui fit donner le nom de boucher royaliste » (p. 342). « Tous les jours » Monluc montait à cheval pour aller faire des exécutions sanglantes. Il paraît que « tout ce qu'il y avoit de plus considérable dans le parti huguenot » s’intéressa vainement en faveur des victimes de Saint-Mézard. D’Auvigny fabrique de toutes pièces une altercation de Monluc avec M. de Caumont qu’il voulait tuer! Il écrit sans sourciller : « On touchoit, dit-il lui-même, les corps avec la main, tant les puits étoient comblés dans les villes rebelles dont je m’emparois ! » AnQueriL, dans son Æsprit de la lique (1, 178-179), publié en 1767, parle de Monluc d’après Brantôme; mais il travestit ce dernier de la plus singulière façon. Il Jui fait dire que Monluc apprenait à ses enfants à se baigner dans le sang et ajoute : « Transports effrayans qui tenoient du délire et de la frénésie! » Anquetil applique à Monluc ce que Brantôme a dit du baron des Adrets. Il a, d’ailleurs, reproduit textuellement le passage dans son /rsloire de France, publ. en 1805 (t. VI, p. 231 de la 5e édit,, Paris, 1828). Ces appréciations ont inspiré les articles du Dictionnaire universel de CGHAuDpon et DELANDINE, Paris, 1810; de la Biographie universelle de Micaaur, Paris 1821; DE LACRETELLE, /Jist. de France pendant les querres de religion, Paris, 1822, If, 49-50. Voir aussi, à titre de curiosité, l’Æistotre critique de la noblesse, de L.-A, Ducaure, citoyen de Paris, Paris, 1790. Dans ce pamphlet dirigé contre la noblesse, Monluc est représenté comme le type achevé d’une caste abhorrée, Bonaparte, lieutenant au 4e régiment d'artillerie, lisait en 1791, à Valence, le livre de Dulaure et en transcrivait, entre autres passages, les cruautés de Monluc, « ce monstre gascon ». (Cuuquer, La Jeunesse de Napoléon, Paris, 1898, IT, 210.)

de « rhabiller » ses affaires avec ses anciens amis, qui ne lui pardonnaient pas son « apostasie ». A la fin de la première guerre civile, grandi et grisé par le prestige de ses succès militaires, il s’essaie, comme les autres, à devenir chef de parti et tente de créer dans le sud-ouest des ligues catholiques; mais le pouvoir central Poblige rudement à les dissoudre lui-même. Dans les loisirs de la paix, il prend le temps de méditer sur la Réforme. Il démêle alors les raisons qu’il a de préférer lPancienne religion à la nouvelle. Elle est meilleure parce qu’elle est plus ancienne, qu'elle a été confirmée par tous les conciles et qu'on ne peut raisonnablement mettre en balance opinion de « monsieur l’admirail » avec celle de « tous ceulx qui sont morts et qui sont en vye ». Elle est meilleure aussi parce qu’elle est intimement liée à la conservation de la monarchie et de l’ordre social, tandis que la nouvelle mène droit au triomphe de l'aristocratie ou du peuple ‘. A cela se réduit ce qu'il serait bien ambitieux d’appeler la philosophie religieuse de Monluc. Ce sont plutôt les vues d’un politique préoccupé de réalités que les conceptions absolues d’un sectaire fixé dans un système. Monluc a, du reste, varié d'opinion sur les moyens à employer pour mettre fin aux querelles religieuses. Il a jugé d’abord qu'on en viendrait à bout par la terreur et l’extermination. IT à lui-même appliqué cette méthode violente et sa vanité la persuadé qu'elle avait suffi pour conserver la Guienne au roi. Il la préconise encore à Bayonne, dans ses conversations avec le duc d’Albe, mais lui-même déjà ne lPapplique plus. Deux ans après sa retraite, elle triomphe la nuit de la Saint-Barthélemy, êt, l’année suivante, Monluc écrit ce Discours où il invite Charles IX à ne regarder dans ses alliances « à huguenault ny à papiste » et à rétablir la paix entre ses sujets par la tolérance. Le revirement paraît étrange; il est pourtant explicable. Monluc s’est convaincu que la lutte, religieuse aa début, était devenue politique et qu'il n’était peut-être pas si malaisé de trouver des moyens pacifiques pour y mettre un terme. Lorsqu'il dicta son livre, il était loin de posséder la sérénité apaisée que lui inspirait son discours de 1573. Les Commentaires, composés au lendemain de la disgrâce, sont l'œuvre d’un vaincu; on y sent passer un souffle moins de haine que de colère contre ces hugue-

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