‹ Blaise de Monluc HistorienChapitre 52 sur 533 · LA PREMIÈRE RÉDACTION · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE RÉDACTION

préambule, constaté que la maladie la contraint de remettre entre les mains du roi la charge qu'il lui avait plu de lui confier et s'être, en deux phrases, justifié, par l’exemple de César, de raconter lui même sa vie, il commence en rappelant brièvement son enfance, son départ pour l'Italie et la campagne de Lautrec qui aboutit au désastre de la Bicoque. Puis, il entame son premier grand récit : l’escarmouche de Saint-Jean-de-Luz. Il évoque ensuite quelques souvenirs personnels se rattachant à la journée de Pavie et à son retour en France, et s'étend de nouveau avec complaisance sur deux épisodes de l’expédition de Naples. La narration se déroulera jusqu’au bout d’après cette méthode : elle est formée de grands récits reliés entre eux par des transitions plus ou moins vagues, rajustés par un fil plus ou moins lâche. L'auteur a fait un effort pour classer ses plus anciens souvenirs, en s’aidant de sa seule mémoire. Mais il a surtout pris plaisir à fixer les belles histoires qu’il avait déjà tant de fois contées avec les plus minutieux détails. À mesure qu’il avance, la trame se resserre; le récit devient continu; les lacunes se font rares; elles sont pour la plupart volontaires. Lorsqu'il arrive à la dernière partie de sa carrière, Monluc, plus sûr de lui, choisit dans ses souvenirs. [l écarte ceux qu'il juge importuns; il retient soigneusement ceux qui sont à sa gloire. L’intention apologétique, partout visible, apparaît de plus en plus nette. Les fautes commises, les maladresses, les mésaventures sont passées sous silence; en revanche, les faits les plus minuscules sont grossis et amplifiés sans mesure lorsque l’auteur y voit des arguments bons pour plaider sa cause. Il est tout préoccupé de répondre à ses accusateurs; il en appelle aux acteurs et aux témoins des événements qu'il raconte '; il s’oublie en des digressions où tour à tour il se

1. S'il a rappelé en si grand détail son « voiaige de Xaintonge » en février= mars 1568, « c’est, dit-il, pour ce qu’on m'a reproché qu'il y avoit trois ans que je n’avois rien faict qui vailhe. » (B. N., fr. 5or1, fo 302 ro, — Ed. de Ruble, III, 158.) S'il a narré si minutieusement la défaite de Piles en mars 1569, c’est qu'il y a été contraint, assure-t-il, (€ pource que on n'a dict qu'aucuns avoient faict rapportz au roy, à la royne et à Monsieur, qu'il n’avoit tenu que à moy que je n’avois combatu Pilles : et qui lira ceste faction, il trouvera la ve= rité comme tout est passé, au tesmoniaige de tous les cappitaines qui y estoient, dont il n’y en a que deux de mortz.. Monsieur de Chamarault, qui m'auvoit (sic) pourté les lettres de Monsieur, particippa à toutes mes despèches.… et ne m’abandonna de quinze jours : je m’asseure qu'il pourtera tousjours tesmo-

défend et il attaque. Le récit tourne de plus en plus au mémoire justificatif.

Les considérations morales, les leçons, les remontrances, qui tiendront une si grande place dans le texte définitif, existent déjà dans la première rédaction, mais elles sont beaucoup plus rares, toujours courtes, le plus souvent à peine indiquées ”. L'idée de faire servir le récit de ses actions à l’instruction des capitaines et de perpétuer son nom s’est fait Jour dans l'esprit de Monluc au moment où il commença son livre”; mais ses préoccupations personnelles lemportent; il est avant tout pressé de terminer sa dictée; il sacrifie tout ce qui n’est pas indispensable et refrène son goût naturel pour les développements oratoires. Les discours aussi, que conformément à l’usage des historiens il a insérés dans son œuvre, sont beaucoup plus réduits : certains manquent complètement; la plupart ne sont qu'indiqués ou amorcés; ils ont été développés après coup. Le style,

niaige que ce que j’escrips d’este faction est veritable. » (/bid., Fo 327 ro, — II, 229).

1. Voir, par exemple, les réflexions qui suivent le récit de la « marchandise » de Barges (1, 205-206), la remontrance qui termine le récit de la marche forcée de Savigliano à Pignerol ([, 223), les conseils aux capitaines après celui de la rupture du pont de Carignan (1, 237), etc. On pourrait multiplier ces exemples de réflexions ou de considérations légèrement ébauchées dans la première rédaction, puis amplifiées.

2. «Je ne suys poinct historien, ny n’escrips ce libre par manière d’histoire, sinon pour ce que chacun recognoisse que je n’ay pas porté les armes si longtemps inutillement, et aussi pour que mes compaignons et amis prenent exemple en mes faictz; il en y a prou de quoy ilz se pourroient bien ayder, quand ülz se trouveroient en telz affaires; et aussi que mon escripture sera cause que ma memoire ne mourra pas si tost, qui est tout ce que les hommes, qui ont vescu en ce monde, portant les armes en gens de bien et sans reproche, [doivent] desirer... » (texte du premier ms., f0 202 vo. — Ed. de Ruble, IL, 334-335).

3. Le discours aux chefs de la noblesse gasconne envoyée en France au début des seconds troubles (IT, 121-123), la courte harangue au Parlement de Bordeaux (III, 204) ont été ajoutés.

4. Les mss. ne donnent que l’amorce el comme la matière, rédigée en style indirect, des deux harangues aux Espagnols et aux Gascons avant le combat de Vergt (III, 42-46). Les cinq discours aux Siennois (Il, 11-13, 38-43, 70-72, 79-82, 97-99), la remontrance aux officiers de l’armée pontificale (II, 166-170) manquent complètement dans les mss.; la place a été laissée en blanc. Ces développements oratoires n'étaient aussi sans doute qu’amorcés dans la première rédaction. Le discours aux Agenais (Il, 352-355) à été accru d’une longue addition.

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enfin, est loin d’avoir, dans la première rédaction, Pallure qu'il présente dans le texte définitif : il est beaucoup plus naïf et plus rude, tantôt haché et saccadé, tantôt traînant et filandreux ; la phrase est incorrecte, enchevêtrée, obscure; les pronoms personnels sont volontiers supprimés devant les verbes, les articles devant les substantifs; les ellipses sont fréquentes. Le texte des manuscrits paraît bien être la reproduction fidèle du premier Jet, tel qu'il sortit, fruste et hâtif, de l'improvisation initiale. Ce sont vraiment les Commentaires tels que les a définis l’auteur, « mal polis, comme sortans de la main d’ung soldat et encore d’ung Gascon, qui s’est tousjours plus soucié de bien faire que de bien dire » ‘. On a dit du livre de Monluc : « Ce qui marque l'ouvrage d’un trait ineffaçable, c’est justement qu’on n’y sent point l’apprêt : il est rustique, il est sain, il est savoureux comme du pain bis; les hommes de lettres, avec leurs petites balances à peser les mots, n’ont point passé par là ?. » La remarque est excellente et l’appréciation très juste, à condition de lappliquer au texte des manuscrits. Celui de Florimond de Ræmond et celui de de Ruble nous donnent un Monluc soigneusement revisé, corrigé, redressé; ces retouches sont-elles toutes l’œuvre de lauteur lui-même? Il est permis d’en douter. Aurait-il eu la patience de reprendre son texte ligne à ligne, de suppléer les mots nécessaires pour éclairer la pensée, pour rendre la phrase correcte? Une telle hypothèse paraît peu conciliable avec ce que l’on sait de son tempérament et de sa culture. Un travail de ce genre suppose un écrivain de métier relisant à loisir, la plume à la main, son manuscrit. Monluc n’a pu le faire : son âge, la fatigue de sa vue, son incapacité ne le lui permettaient pas. Ces raisons et le dédain qu’il professa toujours pour les Cescriptures » donnent lieu de croire que, soucieux de rendre son œuvre plus parfaite et de répondre sans doute aussi au vœu des amis qui avaient pu la lire dans sa première forme, il a confié ce soin à quelqu'un de ses secrétaires. Il n’est pas non plus impossible que son frère ait surveillé ce travail de correction, y ait lui-même parfois mis la main.

Son livre terminé, Monluc a senti naître en lui Pambition litté-

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