I. V. la XP Provinciale
-sans rien rcUrcr de ce qu'il avait avancé, sans regretter le moins du monde ce qu'il avait cru devoir faire, il a cessé d'écrire contre la casuistique et contre les Jésuites. S'il n'a pas fait mention des passages d'Escobar les plus comiques ou les plus révoltants, ce n'est pas, on a pu s'en convaincre, qu'il en méconnût le caractère. Ce n'est pas davantage par ignorance ou par oubli, car nous savons par le témoignage de sa nièce et de sa sœur qu'il a lu deux fois Escobar tout entier, <et que sa prodigieuse mémoire ne perdait rien, du moins alors, de ce qu'il voulait retenir. C'est à dessein, on ne saurait trop le lépéter, que Pascal a omis ce qui pouvait rendre Escobar amusant ■comme le seront quelques années plus tard les médecins de Molière, les Diafoirus ou les Purgon, et ce qui risquait de le rendre odieux comme le sera Tartuffe. Que de choses on rencontre, quand on vérifie les citations de Pascal, aux alentours du texte particulier auquel il renvoie ! Il les a vues, ces choses là, puisqu'il se faisait une loi de lire toujours ce qui précède et ce qui suit ; mais il croyait devoir à sa dignité d'homme et de chrétien de les laisser dans l'ombre. Quelques exemples doivent trouver place ici, puisqu'il faut toujours justifier Pascal ; mais il convient de les citer
OU de les signaler avec la réserve dont rautcuides Provinciales a donné l'exemple.
Quand il a relevé dans le Yl* Traité, Examen V, n" 56, le passage relatif à l'ennemi tué en trahison, Pascal a pu voir les numéros bg et 60 qui sont au bas de la page, tout à la fin du chapitre. Voici le premier, il est tellement stupide qu'il la dédaigné. On sait qu'une église est souillée, po^ luitur, et qu'elle doit être rebénie ou réconciliée quand il y a eu mort d'homme dans son enceinte. Une femme est enterrée dans l'église, rien de plus régulier, mais cette femme était grosse ; l'enfant qu'elle portait dans son sein lui a survécu et n'est mort qu'après l'enterrement. L'église doitelle être considérée comme souillée, et par suite doit-elle être rebénie .^ — Oui, répond Escobar, qui s'appuie sur Suarez.
Quant à la décision suivante, il vaut mieux n'en rien dire, car elle est trop cynique; elle est de celles dont Pascal a dit dans la VP Provinciale : (( Je n'ose vous le rapporter, car c'est une chose effroyable. »
Ces deux exemples suffisent. A plus forte raison Pascal a négligé les décisions qui sont par trop bouffonnes, celles qui auraient fait la joie de Scaramouche et de Tabarin, si les tréteaux avaient pu
3o PASCAL ET ESCOBAR
admettre ce 'jue le confessionnal ne dédaignait pas. Que dire de celles qui se trouvent au Traité VII (Examen VI, n" 66 et suiv.) au sujet de l'eucharistie qui doit être reçue à jeun ? La salive est hors de cause, on peut l'avaler sans rompre le jeûne; mais si l'on avale une mouche, sans le vouloir bien entendu, si l'on avale de la fumée de tabac, ou quelques parcelles de tabac à priser, ou de la terre, du papier, une pièce de monnaie, de l'or, du plomba ou enfin quelque petit reste de nourriture demeuré depuis la veille entre les dents ou dans une dent creuse ? Autant de questions, de ces questions si jolies dont parlait Montalte. et qui donnent lieu à des réponses faites par les vingtquatre Vieillards ou par les quatre Animaux avec un imperturbable sérieux. Pascal n'a rien voulu dire de tout cela ; les panégyristes d'Escobar devraient donc remercier le pamphlétaire qui a refusé sa plume à la transcription de semblables insanités, parce que l'apôtre Saint Paul interdit aux chrétiens la scurrilité : ils devraient surtout lui avoir une reconnaissance éternelle à la vue des
I. La décision relative au plomb est délicieuse, on peut en avaler tant qu'on voudra et communier ensuite sans scrupule, mais il ne faudrait pas l'avaler exprès, ex indastria degluiire.
horreurs, des turpitudes, des infamies qui se rencontrent partout dans la Théologie morale d'Escobar, et dont il a systématiquement dérobé la connaissance à ses lecteurs.
Il en a dit assez pour montrer que cette Théologie morale est un cloaque, non pas d'incertitude et d'erreur, mais de corruption ; et bien que les Provinciales ne fussent pas un livre à l'usage des jeunes filles, il ne s'est pas cru autorisé à tout dire. Voici comment il s'est tiré d'embarras sur un sujet si scabreux ; c'est vers la fin de sa IX* Lettre : « ... Vous voyez, dit le Père, que voilà une grande facilité pour le commerce du monde. Mais ce qui nous a donné le plus de peine a été de régler les conversations entre les hommes et les femmes ; car nos Pères sont plus réservés sur ce qui regarde la chasteté. Ce n'est pas qu'ils ne traitent des questions assez curieuses et assez indulgentes, et principalement pour les personnes mariées ou fiancées. — J'appris sur cela les questions les plus extraordinaires qu'on puisse s'imaginer; il m'en donna de quoi remplir plusieurs lettres ; miais je ne veux pas seulement en marquer les citations, parce que vous faites voir mes lettres à toutes sortes de personnes, et je ne voudrais pas donner l'occasion de cette lecture à ceux
qui n'y chercheraient que leur divertissement, n Inutile donc de chercher dans les Provinciales ce qui sera la honte éternelle du pieux Escohar et de ses confrères, je veux dire ces questions et ces réponses dont le cynisme dépasse tout ce que peut imaginer un Rahclais. D'autres ont cru pouvoir étaler au grand jour, grâce à ce latin qui hrave riionnèteté dans les mots, ces nudités hideuses ; le docteur Perrault s'est même fait un devoir de citer dans sa Morale des Jésuites, ouvrage posthume, publié en 1667 ^ quelques-uns des passages les plus orduriers, le mot est de Bossuet ; les docteurs de Sorbonne, les évoques et les papes eux-mêmes, et parmi eux Innocent XI, n'ont pas été plus réservés ; Pascal est peut-être le seul qui ait ainsi ménagé Escohar pour respecter ses lecteurs et ses lectrices. Faut il s'en étonner? Madame Périer nous donne l'explication de ce fait quand elle dit, dans l'admirable Vie de son frère : <( Il avait un si grand respect pour la pureté qu'il était continuellement en garde pour empêcher qu'elle ne fût blessée, soit dans lui, soit dans les
I. La morale des Jésuites, extraite fidèlement de leurs livres imprimés avec la permission et l'approbation des supérieurs de leur compagnie, par un Docteur de Sorbonne. A Mons, chez le ^efve fsirj Waudret, 1667, i vol. in-i° de 75G p.
autres, et il n'est pas croyable combien il était exact sur ce point. J'en étais même dans la contrainte ; car il trouvait souvent à redire à des discours que je faisais, que je croyais fort innocents, dont il me faisait voir ensuite le défaut, que je n'aurais jamais connu sans ses avis. Si je disais quelquefois que j'avais vu une belle femme, il se fâchait et me disait qu'il ne fallait jamais tenir tels discours devant les laquais et de jeunes gens, parce que je ne savais pas quelle pensée je pouvais exciter par là en eux. . . »
Si les doctrines morales d'Escobar ont été et sont encore l'objet de la réprobation universelle et du dégoût des honnêtes gens, la faute n'en est nullement à Pascal ; il avait sous la main l'arme la plus terrible, celle qui a fait aux Jésuites une blessure mortelle ; il n'a pas voulu s'en servir, et n'en déplaise au Frère prêcheur qui voudrait canoniser Escobar, l'auteur des Provinciales a fait voir en cela qu'il était profondément honnête et cxtraordinairemcnt intelligent.
Il est donc établi que Pascal a fait preuve de grande ingéniosité quand il a choisi Escobar entre tant d'autres comme le représentant autorisé des
doctrines morales ou soi-disant telles de la compagnie de Jésus ; qu'il a bien compris le sens et la portée des propositions qu'il censurait, et finalement qu'on doit lui savoir gré de la discrétion et de la réserve dont il a cru devoir user en atténuant ou eu omettant certains détails choquants ou horribles. Mais le nouveau panégyriste d'Escobar prétend que Pascal, agissant avec une mauvaise foi insigne, a refusé de reconnaître une vérité qui saute aux yeux. Son raisonnement a du moins le mérite de la nouveauté, le voici : le casuiste prétendu relâché ne décharge son pénitent d'un péché plus ou moins grave que pour lui en imputer un autre plus grave : il l'absout pour une peccadille, mais il lui met sur la conscience une faute mortelle. Il lui dit qu'une communion sacrilège satisfait au précepte de la communion pascale, mais il ne justifie pas pour cela le sacrilège. Examinons donc brièvement, en les discucutant comme il convient de le faire, quelquesuns des exemples allégués par le docteur autrichien, et voyons si son argumentation n'est pas un pur sophisme.
Les préceptes qui nous lient, dans la vie civile ou dans la vie religieuse, ne sont pas tous de même importance, et ils sont loin de comporter
des sanctions analogues. La preuve en est qu'on peut être dispensé de certaines obligations alors qu'on ne sera jamais dispensé de certaines autres. Le décalogue est de sa nature absolument intangible ; les commandements de l'Église, si respectables soient-ils, peuvent êh-e l'objet d'atténuations, de modifications ou même de suppressions ;
A endredi chair ne mangeras, Ni le samedi mêmement.
On sait ce qu'est devenue, en dehors des Quatre-Temps, l'abstinence du samedi. Le paiement de la dîme a été jadis un commandement de l'Église, et il a disparu ; la sanctification des fêtes en dehors du dimanche va sans cesse en diminuant ; mais on n'a jamais songé à procéder ainsi quand il s'agit des lois contre le meurtre, contre l'adultère, contre le faux témoignage, etc. L'histoire de tous les temps montre qu'il n'y a jamais eu solidarité, si l'on peut s'exprimer ainsi, entre les divers articles du code religieux. Les Pharisiens de l'Évangile ne reculaient point devant le déicide, mais ils jeûnaient deuxfois la semaine, ils payaient la dîme, et ils n'entraient pas, la veille de Pâques, dans le prétoire de Ponce Pilate. Madame de Montespan, au plus fort de sa liaison
doublement adultère avec Louis XIV, observait à la rigueur la loi du jeûne et de l'abstinence; à un ami qui s'en étonnait, la spirituelle marquise répondit un jour : u Eh quoi 1 parce que je viole un commandement, dois-je les violer tous ? »
Il en est ainsi, nous dit-on, du pécheur qui fatigué par la débauche peut être dispensé du jeûne, et c'est en cela que consisterait l'injustice et la mauvaise foi de Pascal ; il aurait dû reconnaître qu'en dispensant du jeûne, Escobar flétrit et condamne la débauche. Absous pour n'avoir pas jeûné, le débauché ne l'est pas en raison de ses débauches. Reportons-nous donc au texte d'Escobar (Traité I, Examen XIII, n" 45). Le casuiste s« demande si un homme fatigué par un travail licite ou illicite est soumis à l'obligation du jeûne, et il donne à ce sujet l'opinion de ses confrères. Mais auparavant il établit une différence entre le travail permis, par exemple le jeu de paume, et le travail défendu, par exemple la paillardise, comme on disait alors, commixtio cum feminis. Quelques-uns, dit-il, soutiennent que cet homme commet un péché en ne jeûnant pas, puisqu'il a prévu qu'un tel travail le rendrait incapable de jeûner. D'autres estiment qu'il doit être exempté de la loi du jeûne, car le jour où le
PASCAL ET ESCOBAU 07
précepte du jeûne l'oblige, il ne peut pas jeûner, et quand il travaillait et se fatiguait, licitement ou non, le précepte du jeûne ne l'enchaînait pas. Que dire si l'homirie s'était fatigué à l'excès poux* se soustraire frauduleusennent au jeûne, in Jraadem jejunii? Il est encore délivré par un savant jésuite, liberaiur a dodo ; mais avec Azor nous considérons comme ayant violé la loi du jeûne celui qui a recherché un pareil travail, hujusmodi laboris ujfeclalorem. » C'est à cela que se réduit la consultation d'Escobar, et l'on peut constater en passant qu'il paraît heureux de pouvoir, avec l'illustre Azor, présenter une décision raisonnable et même sévère. Mais il n'y a pas dans tout cela un seul mot de ces distinctions que Pascal aurait dû faire et qu'on l'accuse de n'avoir pas faites. Il n'est pas question d'établir une échelle des péchés ; Escobar ne reporte pas celui-ci à la colonne des péchés contre le décalogue ; l'ignorance ou la passion du censeur sont ici manifestes. Dans le passage de la cinquième Provinciale qui est ainsi visé par le défenseur d'Escobar, il n'est même pas question de ce casuiste ; Pascal en veut à Filiutius, dont la Théologie morale n'invoque pas ici l'autorité, et ce n'est pas le livre d'Escobar qui lui a fait connaître Filiutius, et le
P. Bauny et Basile Ponce. Yoiià donc un examen qui renverse d'un souille le château de cartes péniblement édifié par le nouvel ennemi de Pascal.
Prenons un autre exemple ; ce sera le dernier, car il faudrait répéter toujours la même chose. On nous dit, à propos de la Simonie, qu'Escobar, déchargeant un prétendu simoniaque de ce péché là, ne le discuple nullement du péché de promesse mensongère ; voici le texte de Pascal (Lettre XII). Il dit qu'on pourrait aisément tourner les Jésuites en ridicule en rapportant quelques-unes de leurs maximes, celle-ci entre autres, qui est d'Escobar (Traité VI, Exam. ii, i4). <' Ce n'est pas simonie de se faire donner un « bénéfice en promettant de l'argent, quand on « n'a pas dessein de payer en effet ; parce que ce « n'est qu'une simonie feinte, qui n'est non plus (( vraie que du faux or n'est pas vi'ai ot-. » C'est par cette subtilité de conscience qu'il a trouvé le moyen, en ajoutant la fourbe à la simonie, de faire avoir des bénéfices sans argent et sans simonie. » Le passage n'est pas tiré d'une Pratique de la Société, c'est-à-dire d'une revue des cas douteux ; il est bel et bien tiré d'un préambule purement théorique. Il s'agit de savoir comliicn il y a
d'espèces de Simonie ; quotnplex Simonia !* Escobar en distingue trois, et même quatre : la Simonie mentale, la Simonie conventuelle, et la Simonie réelle. Voilà les trois premières ; la Simonie réelle consiste à donner ou à recevoir une chose temporelle en échange d'une chose spirituelle. A ces trois espèces, le légiste qui veut ne rien omettre ajoute ce qu'il appelle la Simonie /emfe, et après avoir cité l'exemple que Pascal a transcrit, il conclut en légiste, et pas du tout en moraliste, que cette Simonie là n'en est pas une, pas plus que le clinquant n'est de l'or. Peut-on soutenir qu'il ôte un péché de moindre importance pour lui en substituer un plus grave "^ Est-il question de dire à un délinquant : Vous n'êtes pas un simoniaque, soit, mais a^ous êtes pis que cela, vous êtes un fourbe et un voleur ? Raisonner comme le fait ici le panégyriste d'Escobar, c'est méconnaître les règles de la logique la plus élémentaire.
Je ne crois pas nécessaire de pousser plus loin la démonstration, car il faut toujours, du moins en France, éviter d'avoir trop longuement raison ; ce qui peut être dit en vingt pages ne comporte pas un volume. Laissons donc de côté pour le
moment et le nouveau panégyriste d'Escobar et Pascal lui-même ; cherchons à nous faire une idée de ce qu'on pourrait appeler la mentalité du célèbre casuiste ; voyons ce qu'il a voulu faire et ce qu'il a fait ; tenons compte de ses intentions, cherchons quel a été l'elfet produit, et nous pourrons alors porter un jugement définitif sui' Pascal considéré comme adversaire d'Escobar.
Escobar était espagnol, compatriote et admirateur enthousiaste d'Ignace de Loyola, et Ion peut dire qu'il a été jésuite toute sa vie, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Novice dès l'âge de quinze ans, il est mort profès des quatre vœux soixante cinq ans plus tard, sans avoir, à ce qu'il semble, quitté Valladolid ou la région madrilène. Issu d'une famille noble et fort bien apparenté, il ne paraît pas avoir été considéré par ses supélieurs comme une des fortes têtes de la Société de Jésus ; on ne voit pas qu'il ait jamais été désigné pour les missions étrangères, pour la direction des séminaires ou des collèges, pour les grands emplois. Il avait commencé par écrire en vers ; à vingt-cinq ans, en i6i'i, il publia un poème héroïque sur la vie de saint Ignace ; quatre ans plus tard, il consacrait un poème épique à la louange de la Sainte Vierge. Mais sa veine poé-
tique ne tarda pas à s'épuiser ; il abandonna la poésie et consacra le reste de ses jours, une cinquantaine d'années, à des études qui n'exigeaient pas de grands efforts d'imagination. 11 prêcha, dit son confrère Alegambe, avec un zèle admirable, faisant souvent deux sermons de carême le même jour ; mais surtout il se donna avec une ardeur et une persévérance extraordinaires à des travaux de compilation. Il fit imprimer de nombreux in-folio comprenant des Commentaires sur l'Ancien et le Nouveau Testaments ; l'ensemble de ses œuvres ne comprend pas moins de quarante énormes volumes. L'homme qui a pu suffire à un labeur aussi effrayant n'était à coup sûr ni un débauché, ni un ambitieux, ni un intrigant, ni même un jésuite bel esprit et mondain comme le seront bientôt en France les Bouhours et les Rapin. On peut se le représenter comme un de ces religieux qui ne sortaient guère de l'église que pour s'enfermer avec des livres dans leur cabinet de travail. Les portraits d'Escobar, si les estampes qu'on a publiées ne sont pas des productions de pure fantaisie, ne donnent pas de lui une idée désavantageuse ; il a l'air grave et un peu dur; ses traits austères rappellent à s'y méprendre ceux de quelques-uns des huma-
nisles du xv;^ siècle, peut-être même ceux des premiers calvinistes.
Escobar entassait les in-folio les uns sur les autres, mais s'il avait été homme à rechercher la gloire, ce que sa modestie très sincère ne lui permettait pas, il ne l'aurait pas rencontrée de ce côté-là. C'est le plus petit de ses ouvrages, c'est la Summula casimm conscientiœ, devenue plus tard la Théologie morale, qui a rendu son nom célèbre ou fameux dans tout l'Univers. Mais si Escobar y a travaillé durant quarante années, s'il est allé progressivement du tout petit manuel in-i6 de 1626 aux in-8° de i644 et finalement aux in-folio de i656, c'est parce qu'il était animé d'un zèle ardent pour le salut des âmes, parce qu'il était, sinon le jésuite idéal, du moins le parfait jésuite. Jésuite au meilleur sens de ce mot. nul ne l'a pas été plus que le R. P. Escobar. 11 aimait la Société comme un bon Français aime la France, avec passion, avec idolâtrie, avec orgueil, avec chauvinisme ; il élait heureux et fier de lui appartenir, il ne connaissait qu'elle au monde, il ne vivait que pour elle ; tous ses efforts tendaient à la défendre ou à la glorifier : il aurait versé pour elle jusqu'à la dernière goutte de son sans".
Tout ce que Racine, dans son Histoire de Port- Royal, a dit de l'état d'esprit des jésuites, on peut l'appliquer au R. P. Escobar. Racine n'a pas hésité à dire, et avec raison, que la Société de Jésus était « sainte dans son institution et pleine de gens de piété. »> Mais s'il a reconnu que l'esprit de religion ne s'est pas éteint chez les Jésuites, il a ajouté que les choses qui leur sont reprochées dérivent précisément de leurs principes de religion. « Entrés tout jeunes dans la compagnie, passés d'abord du collège au noviciat, dit-il en propres termes, ils ne connaissent que cette même compagnie. » A leurs yeux, elle n'est pas dans l'Église, elle est l'Église même ; hors d'elle, point de salut. L'histoire ecclésiastique commence pour les Jésuites, et sous ce rapport on a pu les comparer avec les Musulmans, avec le grand acte de i54o, c'est-à-dire avec la fondation de leur Société. Assurément, Jésus est Jésus, mais on ajoute parfois, quand on est jésuite : Ignace est son prophète. L'histoire des quinze premiers siècles de l'Église n'intéresse pas beaucoup les fils de saint Ignace ; l'autorité de la tradition, des saints Pères et des conciles a bien peu de valeur à leurs yeux ; les évêques ne comptent pas, et le pape seul subsiste, parce qu'il
a toujours auprès de lui, pour lui obéir comme Texig-e le quatrième vœu, mais aussi pour le conseiller, pour le guider, d'aucuns disent pour lui résister s'il ne marche pas droit, comme saint Paul résista jadis à saint Pierre, un jésuite que la voix populaire désigne sous le nom de pape noir, un homme qui est à saint Ignace ce que le souverain pontife est à saint Pierre.
Racine ajoute avec raison que les Jésuites, ceux de son temps et du temps d'Escobar, n'ont lu que les écrits de leurs Pères, et que ceux de leurs adversaires sont chez eux des livres défendus. (( Ainsi, dit-il, pour savoir si un fait est vrai, le jésuite s'en rapporte au jésuite. De là vient que leurs écrivains ne font presque autre chose dans ces occasions que de se copier les uns les autres, et qu'on les voit avancer comme certains et incontestables des faits dont il y a trente ans (Piacine aujourd'hui dirait deux cents ans) qu'on a démontré la fausseté. » Tout ce que dit Racine convient admirablement à Escobar ; ainsi s'expliquent tous ses ouvrages, et en particulier sa Théologie morale.
Cette Théologie morale est le témoignage le plus éclatant du grand amour, du profond respect de son auteur pour la société dont il était
membre. Toutes les décisions de ses confrères étant de véritables oracles, il n'a rien tiré de son propre fonds, et Pascal aurait pu l'appeler le Secrétaire des Casuistes comme les Jésuites ont appelé Pascal le Secrétaire des Jansénistes. Un simple coup d'œil jeté rapidement sur le livre d'Escobar fait voir avec la dernière évidence que son auteur est l'homme le moins personnel, le moins indépendant qui se puisse imaginer. Ses déclarations à cet égard sont formelles. Il aurait pu, dit-il, recourir à de très nombreux docteurs de l'Église qui ont écrit sur la Théologie morale des ouvrages très savants. Ces docteurs, il ne les cite pas, mais nous les connaissons, ils se nomment saint Paul, saint Grégoire pape, saint Chrysostome ou saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Ambroise, saint Augustin, saint Bernard ou saint Thomas, ou cinquante autres encore dont il n'est pas fait mention une seule fois dans la Théologie morale. Escobar ne connaît et ne veut connaître que la révélation faite par l'Agneau de l'Apocalypse à des auteurs jésuites. Il n'aspire pas à faire le docteur comme un prophète Ezéchiel, il n'est qu'un écolier bien docile, edocendus discipulus ; son rôle se borne à condenser en un tout petit livre une masse énorme de volumes
écrits par des Jésuites : il veut donuer à son lecteur « les fruits de l'Automne en lui épargnant la fatigue des travaux de l'Hiver. »
Ce n'est donc pas la morale chrétienne qui est l'objet de ses préoccupations, c'est la morale jésuitique, c'est-à-dire la morale telle que la conçoit et la pratique la Société de Jésus '. Principes, conséquences, difficultés, résolutions, tout lui vient de ses maîtres, et il se vante à la fin de son Introduction de n'avoir pas écrit un seul mot dont laf paternité ne puisse être revendiquée par un docteur de sa société, — qaod Societatis Jesii non acceperim ex dociore. Jamais auteur n'a abdiqué sa personnalité d'une manière plus complète. Si par hasard il lui arrive d'avoir un semblant d'opinion, il se hâte de déclarer que tel ou tel de ses illustres devanciers est de cet avis là, et il proteste de son profond respect et pour les théories et pour les opinions de sa compagnie.
L'exemple le plus curieux qu'on puisse citer
I. « La science des Cas de conscience est périlleuse et damnable ; car en matière de conscience, de doutes et de scrupules, il sufïirait de s'en remettre à la prudence et discrétion des confesseurs, sans en imprimer des livres qui mettent les âmes en anxiété au lieu de les en retirer ; et d'ailleurs il n'y a aucun des anciens qui en fasse mention. » Cardinal du Perron, cité dans le Perroniana.
FaoNTisiMci: di i.ivur. d'Escobau
( KditiOM lie iCi.'i-. I
pour montrer que tel a toujours été l'état d'esprit d'Escobar, c'est celui du chocolat, dans le célèbre chapitre du Jeûne. Peut-on en conscience, quand on est soumis à la loi du jeûne, prendre le matin une tasse de chocolat, — du chocolat sans pain, sans crème ou sans lait, du chocolat à l'eau avec un peu de sucre pour en corriger l'amertume ? Grave question ! Les docteurs admettent que les breuvages ou les boissons ne rompent pas le jeûne, — liquidum non frangit ; mais le chocolat, est-ce bien un breuvage comme l'eau ou le vin ? On peut avaler un verre de vin ; peut-on s'offrir une tasse de chocolat? Avec la candeur qui le caractérise, Escobar dit au Traité I, Examen Xllt, n" 76, que le chocolat lui paraît un aliment un peu bien substantiel ; c'est un fortifiant, il arrête ou supprime toute sensation de faim — omnino inediâ siiblatâ mit impeditâ, et vraiment il n'y aurait pas grand mérite à jeûner dans ces conditions-là. Il proscrirait donc volontiers l'usage du chocolat, parce qu'il est contraire à la mortification du jeûne prescrit par l'Eglise. Voilà donc Escobar qui marche sans lisières ; il émet une opinion qui lui est personnelle, il penche pour une solution qui n'a rien de relâché. Mais voyons la phrase qui suit immédiatement, elle vaut son
pesant d'or, cl il est bon de la citer d'abord eu latin: " At magls aactoritali Juerens qnam rationi, potum esse asscro. Mais je m'attache plus à l'autorité qu'à la raison, et je déclare que le chocolat est un breuvage. » C'est un liquide, pourvu qu'on ne le mélange pas avec des œufs et du lait, ce qui en ferait un aliment trop substantiel. En outre, s'il était trop épais et en quantité notable, il violerait le jeûne. Le chocolat liquide, avec une once de sucre par tasse, est un breuvage, et il peut être pris sans scrupule, — potus est, et ahsqiie scrupulo absami potesl. Enfin, si dans ces conditions on en prenait plusieurs tasses, on violerait peut-èire la tempérance, — lemperanliâ fartasse vlolatd, mais le jeûne ne serait pas rompu, car le chocolat est une boisson tout comme le vin.
Ainsi la raison étant d'un coté, et l'autorité de l'autre, Escobar n'hésite plus. Il pourrait dire : Je suis perplexe, je suspends mon jugement, je garde sur ce sujet un silence respectueux, je ne puis pas contredire mes supérieurs. Un chrétien vulgaire, un religieux d'un autre ordre s'en tiendrait là ; le jésuite pratique allègrement l'obéissance « cadavéreuse » exigée par ses constitutions ; il affirme maloré sa raison, malsfré
PASCAL ET ESCOBAU ^^
l'évidence, que ce qui est un aliment solide est bel et bien un liquide. Escobar et ce qu'on nomme vulgairement le jésuitisme sont là tout entiers.
Les Jésuites et leurs amis épiloguent volontiers au sujet de l'obéissance passive et du perinde ac cadaver ; ils font grand bruit d'une petite parenthèse qui précède, et qui, à les en croire, transformerait en simple adhésion de la volonté libre la soumission dégradante qu'on leur reproche. Il faut obéir, mais iibi peccalum non cerneretur, là où péché ne serait pas aperçu. C'est fort bien ; mais pourquoi faire à propos de celle parenthèse ce que l'on reproche si injustement à Pascal ? Pourquoi ne tenir aucun compte du contexte;* Trois lignes plus haut, il est dit que le supérieur, quel qu'il soit, doit être considéré comme Jésus- Christ même, et que sa volonté et son jugement sont la règle de la volonté et du jugement des inférieurs. Est-ce que Jésus-Christ pourrait induire en faute ou exposer à pécher ? Quelques lignes plus bas, la règle ajoute que la sainte obéissance doit être parfaite dans l'exécution, dans la volonté et dans l'intelligence, tum in exsecutione, tiun in volunlale, lum in intellcclii ; et que le jésuite doit se persuader que tout ce
5o PASCAL ET ESCOBAR
qui lui est commandé est juste, — omnia Justa esse iiobis persuadendo . Il doit enfin, et voilà qui iTiine la thèse de l'obéissance raisonnée, faire abnégation de toute opinion, de tout jugement contraire, et cela par une certaine obéissance aveugle. — cœcâ qiiadam obedientiâ. Le parfait jésuite serait donc un aveugle clairvoyant ou un clairvoyant aveugle ; il ne s'en est encore trouvé que dans la Cour des Miracles ^ .
Faut-il donc s'étonner si l'on rencontre à chaque page, dans la Théologie morale des choses qui choquent le bon sens et que le sens moral réprouve? Ces choses-là, Escobar ne les eût pas dites s'il avait été capable de penser par lui-même :
I. Il faut lire un petit volume imprimé en 1606 avec la permission des Supérieurs, et intitulé : Regulx Societatis Jesa. Summariain constitalionam ; 3i-36. Pascal ne parait jîas l'avoir étudié de près. Il aurait pu s'étonner de voir une pareille abdication de la volonté chez des théologiens qui exaltent le libre arbitre jusqu'à lui subordonner la toute puissance divine.
On a voulu, et Christophe de Beaumont l'a dit en propres termes dans sa fameuse Lettre pastorale de 1762, attribuer à saint Bonaventure la paternité du perinde ac cadaver. Rien n'est plus faux ; saint Bonaventure cite simplement un propos de saint François d'Assise qui parle de la docilité, et surtout de l'humilité d'un corps inanimé, corpus exanime. « Placez-le sur une chaise, il regardera la terre et non le ciel ; revèlcz-le de pourpre, il deviendra doublement pâle. »
PASCAL ET ESCOBAR 5l
mais il ne se croyait pas le droit d'avoir une idée à lui, une opinion qui lui fût personnelle. Jansénius se faisait de la Théologie dogmatique une idée particulière et très neuve. Les théologiens ordinaires, disait-il, la définissent « une discipline discursive par laquelle on apprend à tirer des conclusions des principes qui sont révélés par la foi. » Jansénius soutenait au contraire que c'est « une discipline de la mémoire, et non pas de l'entendement, qui consiste à bien retenir les choses qui sont écrites dans l'Écriture sainte et dans la tradition ; de sorte qu'il la faut définir la connaissance de l'Écriture, des conciles, et des saints Pères de l'Église ' . » Auteur d'une Théologie morale, Escobar était janséniste en cela, mais d'un jansénisme de jésuite. Laissant de côté la théologie dogmatique, dont il n'avait cure, il considérait la théologie morale comme une discipline de la mémoire, et non pas de l'entendement ; à ses yeux elle se réduisait à bien connaître la seule Écriture, les seuls Conciles, les seuls Pères de l'Église que reconnaisse un jésuite bien obéissant, c'est-à-dire les constitu-
I. Jacques Boileau : Jugement de Jansénius, ms. du xvir siècle.
52 PASCAL ET ESCOBAU
lions de sa compagnie, les décisions du Gesu, les ouvrages de ses confrères, c vieillards par l'âge et par la science. » Ainsi lout s'explique de la manière la plus simple ; Escobar ninvenle rien, mais il n'omet rien ; s'il aborde sans sourciller les sujets les plus scabreux, c'est parce que des jésuites les ont abordés avant lui ; s'il résout de la façon que l'on sait les questions de l'homicide, du duel, de la calomnie, etc., c'est parce qu'elles ont été résolues de celte façon-là par des docteurs dont toutes les décisions sont des oracles. La Théologie morale d'Escobar n'est qu'un écho retentissant et fidèle des doctrines morales propagées par la Société de Jésus entre les années 1626 et iGS".
Un livre composé dans de semblables conditions et avec la collaboration de tant de grands hommes devait être considéré par son auteur comme un pur chef-d'œuvre. Escobar l'a jugé tel, et sa modestie de jésuite espagnol l'a mis ingénuement sous l'égide de l'Agneau mystique de l'Apocalypse, en comparant sans hésiter quatre jésuites, les quatie Animaux, aux quatre évangélistes figurés par un lion, un aigle, un bœuf et un ange. Le succès de ce manuel des con-
PASCAL ET ESCOBAIl OO
fesseurs, répandu à des milliers d'exemplaires par trente neuf réimpressions consécutives, ne l'a ni surpris ni enorgueilli ; les contradictions que l'ennemi de tout bien, le diable qui hait tout particulièrement les Jésuites, lui a suscitées ensuite, ne l'ont ni attristé ni découragé. D'ailleurs l'exemplaire que Pascal dit lui avoir envoyé en i656 ne lui est pas parvenu ; un témoignage contemporain, signalé naguère par un de nos jeunes collègues, établit nettement qu'en 1609, trois ans après les attaques de Pascal, un an après la levée de boucliers des curés de Paris et du clergé français, Escobar ne connaissait pas les Provinciales. Voici en effet ce que M. Albert Girard, membre de l'École française de Madrid, a relevé dans un livre imprimé en 1669, l'année même de la mort d'Escobar, et qui a pour auteur l'abbé François Bertaut, conseiller au Parlement de Rouen : « J'allai voir le Père Escobar, que j'entretins longtemps sur sa Théologie morale qui a fait tant de bruit. 11 s'étonnait qu'on s'en formalisât en France ; disant que ce n'étaient pas ses opinions qu'il avait mises dans ce livre, mais celles de tous les casuistes d'Espagne et d'Italie. Il me parut un fort bon homme, âgé d'environ cinquante quatre à cinquante cinq ans
(il en avait alors soixante et onze). Je disputai contre lui sur la question de rhomicide et des autres qui sont dans les Lettres au Provincial, et il ne me rendit point d'autre raison de ses maximes, sinon qu'il y avait des docteurs encore plus relâchés que lui. Comme il n avait pas vu ces Lettres dont je viens de parler, je lui promis de lui en envoyer de France... Je fus tout étonné que cet homme qui fait tant de bruit en France en fît si peu en son pays, ou à peine le connaît-on ' . »
Cela se passait le 25 décembre 1659, et cette même année Escobar avait mis à la tête de son livre, réimprimé pour la cinquantième fois peutêtre, une Préface dont on ne saurait trop admirer la candeur et la sérénité. Il dit en effet à la fin de celte préface, qui est en bien mauvais latin : « Que si je semblais m'attacher à des opinions un peu relâchées — laxioribus, ce n'est pas que j'exprime mes sentiments personnels ; mais j'expose ce que des hommes doctes pourront, sans léser leur conscience, — sine conscieniise Isesione, introduire dans la pratique, quand ils le jugeront bon pour tranquilliser les pénitents, — ad sedandos pœnitentiam aninios. »
I. Journal du Voyage en Espagne... Paris, Denis Thierry, éd. de 1CG9, p. 19^.
Ainsi en 1609, après les condamnations les plus solennelles, après le décret promulgué par le pape Alexandre VII contre l'Apologie des Casuistes ; — il est du 21 août 1669, — Escobar était comme l'astre éclatant de l'Univers dont on dira au siècle suivant :
Le dieu, poursuivant sa cari'ière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
Ni lui, ni ses supérieurs ne tenaient compte des critiques, des censures, des anathèmes ; il transformait peu à peu la Summula de 1626, et en faisait une Somme autrement volumineuse que celle de saint Thomas ; il publiait une Théologie morale en sept tomes in-folio, sans rien atténuer, sans faire la moindre suppression ou la moindre rétractation.
Mais ses confrères, les vingt-quatre vieillards dont il se vantait d'avoir résumé les doctrines et reproduit les décisions avec une fidélité scrupuleuse, ses supérieurs, le général de la Compagnie de Jésus enfin, que pensèrent-ils, que dirent-ils, que firent-ils lorsque les subtilités d'Escobar furent l'objet de la risée générale, lorsque ses doctrines jugées subversives soulevèrent l'indignation pu-
blique et mirent la Société tout entière en si fâcheuse posture? Ils avaient vu le probabilisme, cette doctrine qui leur était si chère, s'infiltrer peu à peu à la faveur d'un simple manuel des confesseurs dont la diffusion ne faisait pas scandale ; le nombre des pécheurs qui se laissaient mettre des coussins sous les coudes augmentait d'année en année ; la sphère d'influence de la Société de Jésus s'étendait d'une manière merveilleuse ; et voilà que tout à coup, sous couleur de s'attaquer au seul Escobar, un pamphlétaire de génie les dénonçait comme des empoisonneurs publics ; quelle cruelle mésaventure ! Et comment parer un coup si terrible? Il n'en était pas de la Théologie morale d'Escobar comme des fameux Monita sécréta dont l'authenticité n'a jamais pu être établie ; le livre était signé, contresigné par des approbations variées, muni enfin de toutes les permissions et autorisations possibles : il n'y avait pas moyen de nier l'évidence. Soutenir la parfaite innocuité des doctrines incriminées, et dire que le porte-parole des Jésuites avait eu raison de remuer la fange des casuistes et de pallier les plus grands crimes, on y songea d'abord; mais il fallut renoncer à ce moyen de défense en présence du flot montant de l'indignation gêné-
PASCAL ET ESCOBAU 67
raie. Les curés de Rouen, qui n'étaient nullement jansénistes, avaient lu avec colère les Provinciales dirigées contre Escobar et contre la morale relâchée. De deux choses l'uriC, se disaient-ils les uns aux autres, ou l'auteur de ces Lettres est un calomniateur infâme, et il faut requérir contre lui toute la sévérité des lois ; ou ce qu'il a avancé est véritable, et dans ce dernier cas il faut appeler sur d'aussi abominables corrupteurs les foudres de l'Église. Ils vérifièrent donc soigneusement les citations ; ils les trouvèrent exactes ; ils virent en outre dans les ouvrages visés une foule de propositions encore plus scandaleuses, et c'est ainsi que l'autorité religieuse, c'est-à-dire les curés de Paris, la Sorbonne, l'assemblée du clergé, les évêques et enfin le pape, furent mis en demeure de combattre vigoureusement les casuistes. Un fait comme celui-là, connu de tout le monde depuis le milieu de l'année i656, rendait tout essai de justification absolument impossible.
On n'essaya pas non plus de dire que le bonhomme Escobar était un niais, et qu'il n'avait rien compris aux explications données par ses confrères, la ruse eût été par trop grossière. Que faire donc.^ Dans leurs premières réponses aux Provinciales, réponses « si plates et si mal tour-
nées, » au dire du jésuite Daniel qui les juge néanmoins solides, » les Jésuites tentèrent d'en imposer au public en criant à l'imposture et à la calomnie ; mais ils s'aperçurent qu'ils faisaient fausse route, et bientôt ils changèrent de tactique. Ils ne jetèrent point Escobar à la mer comme un autre Jonas, mais ils le confondirent à dessein dans la foule des matelots et des passagers de la galère jésuitique. Ils évitèrent de prononcer son nom, et à plus forte raison de paraître prendre en main sa défense. Obéissant à un mot d'ordre, la chose ne saurait être mise en doute, leur P. Pirot, quand il écrivit son Apologie des Gasuistes, sefforça d'établir que les relâchements imputés aux Jésuites avaient été admis par d'autres casuistes appartenant à d'autres ordres que le leur, par des dominicains, par saint Thomas lui-même, et enfin par un grand nombre de docteurs séculiers. Du bon Escobar, pas un mot.
En 1694, dans les fameux Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe sur les Lettres au Provincial, ouvrage relativement modéré auquel les nouveaux panégyristes d'Escobar empruntent sans le dire leurs exemples et leurs raisonnements, le jésuite Daniel évitait d'abord soigneusement de parler de la Théologie morale et de son auteur, parce qu'il
PASCAL ET ESCOBAR Sg
s'attache à son nom « une certaine idée qui fait qu'on rit en l'entendant prononcer ^ » . Plus loin, à propos du jeûne, le P. Daniel ne sort d'embarras qu'en plaidant coupable ; c'est peut-être la seule fois que les jésuites aient fait cette concession. Il dit en parlant de la raison donnée par Escobar^. « Elle est très ridicule, et il faut avouer franchement qu'Escobar, qui n'est pourtant pas toujours si Escobar, c'est-à-dire, selon le langage janséniste, si relâché que ces messieurs ont entrepris de le faire croire au monde ; il faut, dis-je, avouer, qu'il mérite bien la raillerie qu'on fait ici de sa décision. Je passe condamnation làdessus... •"' »
Enfin le P. Daniel s'enhardit, il prend résolument la défense d'Escobar, et c'est lui qui a dit le premier ce qu'on nous jessasse aujourd'hui avec force développements, à savoir que Pascal « a attaqué mal à propos Escobar, et que s'il n'est pas un peu faussaire, il est du moins un peu ignorant ; qu'il s'est un peu trop avancé dans une matière qu'il n'entendait pas ; qu'il est ou fort
1. Édit. de 1694, celle que l'archevêque de Paris, Harlay de Chanvallon fit supprimer, p. 106.