‹ Blaise Pascal et Antoine EscobarChapitre 5 sur 7 · I. YP Entretien, passim, p. aSt et suiv · texte numérisé non relu

I. YP Entretien, passim, p. aSt et suiv

Enfin, après Arnauld, ce fut l'illustre en France Que j'estimai le plus et qui m'aima le mieux.

Si Boileaii le mettait un peu au dessous du grand Arnauld, paulo minus ab angelis, il le proclamaitun moraliste irréprochable, et il lui opposait plaisamment son confrère de Valladolid, l'auteur de la Théologie morale :

Si Bourdaloue, un peu sévère, Nous dit : Craignez la volupté, Escobar, lui dit-on, mon Père, Nous la permet pour la santé.

Contre ce docteur authentique Si du jeûne il prend l'intérêt, Bacchus le déclare hérétique, Et janséniste, qui pis est.

On dit que Bourdaloue se fâcha, tandis que son confrère Rapin entendit raillerie et fut le premier à rire de cette plaisanterie : on ajoute même qu'il répliqua : <( Si Despréaux me chansonne, je le prêcherai ; » ce qui est certain, c'est que le poète et le jésuite ont toujours vécu en bonne intelligence ; Boileau aurait dit volontiers comme beaucoup de jansénistes anciens et modernes : « J'aime Bourdaloue, quoique jésuite^. » Si donc Escobar

I . C'est un prêtre du clergé de Saint-Sulpice qui pronon- •çait cette parole il y a quelque cinquante ans. Pascal pou-

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avait été défendable, c'est à Bourdaloue qu'il revenait de plaider sa cause et de proclamer sa parfaite innocence. Or il n'en a rien fait ; il s'est contenté de prêcher une morale diamétralement opposée à celle d'Escobar, de ses quatre Animaux et de ses vingt-quatre Vieillards : jamais il ne l'a nommé, ni lui ni ceux dont le Manuel des confesseurs cherchait à vulgariser les doctrines. C'est à peine si parfois il fait allusion aux casuistes, qu'il nomme «... les théologiens, si vous voulez, les plus commodes et les plus soupçonnés, soit avec sujet, soit sans sujet, de pencher vers le relâchements » Ce silence de l'incomparable prédicateur est singulièrement éloquent, et si Bourdaloue a de temps à autre attaqué les jansénistes sur leur morale, qu'il juge outrée et de nature à décourager les pécheurs, s'il les a combattus sur certains poinis de doctrine, il n'y a pas lieu d'en être surpris ou de le lui repro-

vait assister à la messe à Saint-Sulpice, la paroisse réputée antijansénisie entre toutes, sans rétracter aucune de ses opinions. Ainsi faisaient en i655 1cduc et la duchesse de Liancourt, et Mathieu Feydeau, et après eux mille jansénistes anciens ou modernes. L'argument de la pauvresse secourue jjar Pascal au sortir de Saint-Sulpice est d'une rare « pauvreté. »

I. Sermon sur la Fausse conscience, cité par Anatole Feugcre : Bourdaloue, sa prédication et son temps, 1871^, p. 214.

cher. Tous les membres d'un même ordre religieux sont considérés, qu'ils le veuillent ou non, comme solidaires, et d'ailleurs il n'est pas défendu de croire que ces attaques sont dues à des injonctions des supérieurs, auxquels Bourdaloue était tenu d'obéir pen/îc/e ac cadaver aut senis baculus.

On a cité à ce propos un fait précis, que les biographes se sont bien gardés de rapporter, et qui mérite de trouver place ici, car il éclaire d'un jour tout à fait nouveau le caractère de Bourdaloue et le rôle qu'on lui a fait jouer. « Tous ceux qui ont connu le P. Bourdaloue, dit un contemporain, estimaient encore plus sa droiture et sa candeur que ses grands talents. Comme il convenait de bonne foi qu'il avait tiré une grande utilité de la lecture des livres du Port-Royal, il rendit justice au mérite de ses ouvrages, et il en permettait même la lecture à ses pénitentes. Sa grande réputation, son mérite distingué, son âge, les preuves qu'il avait données de son attachement pour sa compagnie, l'honneur qu'il lui avait fait, devaient lui avoir acquis le droit de dire librement sa pensée. Néanmoins ses supérieurs ne purent souffrir quil tînt un langage différent de celui de sa Société, et qu'il marquât de l'estime

pour des ouvrages qu'ils voulaient décrier. Ils le forcèrent donc à parler comme les autres ; et nous avons vu ce bonhomme, tout chang-é la dernière année de sa vie, ôter à ses dévotes les livres qu'il leur avait autrefois conseillés, et déclamer contre tout ce qui venait de M. Nicole, de M. Le Tourncux, comme pourrait faire un P. Pcrrin et quelque autre jésuite de ce caractère ^ »

Est-ce assez clair? On voit ce qu'aurait fait Bourdaloue laissé à lui-même, et à quelles extrémités le réduisit le principe de l'obéissance passive. Il conseillait à ses dévotes la lecture des livres réputés jansénistes : il faisait mieux encore. Une indication manuscrite dont on ne peut malheureusement établir le bien fondé, affirme que Bourdaloue était en relations suivies avec une religieuse de Port-Royal, la sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse, fdle de Robert Arnauld d'Andilly, laciuelle mourut à soixante-dix ans en 1700. Il lui écrivait, il venait la voir secrètement, et à

I. Lettre d'an théologien à un évèqne sur cette question importante, s'il est pernïis d'approuver les Jésuites pour prêclier ou {>our confesser. 1716, p, 118. L'ouvrage est anonyme, Jîarbier ne le mentionne pas ; il est de l'abbé Couët, grand vicaire du cardinal de Noailles ; on l'a réimprimé à Amsterdam en 17Ô5.

Port-Royal on le désignait sous le nom de l'Inconnu ^ .

Il y a plus encore, et celte fois il s'agit d'un témoignage dont on ne saurait méconnaître la valeur. Un des coryphées du jansénisme, le bénédictin dom Thierry de Viaixnes, fut incarcéré à Vincennes en 1703. Il demanda un confesseur; Bourdaloue accepta, et non seulement il lui donna sans difficulté l'absolution, mais il lui obtint « la permission par écrit de dire la sainte messe -. » C'est en 1708, l'année même qui a précédé sa mort, que Bourdaloue a donné ce bel exemple de tolérance et de charité chrétiennes, et il y a lieu de penser que ses supérieurs lui en ont fait un crime, et qu'ils ont exigé de lui comme pénitence la palinodie que rapporte d'une manière si précise l'imprimé de 1716^.

I. Note de Mademoiselle de Théméricourt, dans un de ses précieux Recueils de pièces provenant de Port-Royal des Champs.

3. Déclaration autographe de dom Thierry de Viaixnes, sorti de prison seulement en 1715. Le passage est tiré de l'une de ses lettres inédiles, et fort curieuses, à Madame de Caumartin.

3. La dernière année de la vie de Bourdaloue a été terrible ; les rigueurs de ses supérieurs ont abrégé ses jours. Épuisé de fatigue, il demandait en grâce la permission de ne plus prêcher et de prendre un peu de repos. Le Provincial de Paris la lui refusa. 11 crut alors pouvoir en appeler

Toujours est-il que Bourdaloue n'a jamais fait l'apologie d'Escobar ; il s'est même attaché à déconsidérer ce fâcheux confrère et à ruiner son autorité, mais en affectant de se tenir dans un juste milieu, comme l'avait fait en i663, dans l'oraison funèbre de Mcolas Cornet, ce Bossuet dont il était si digne d'être le continuateur, le disciple et l'ami. On connaît de Bossuet un célèbre parallèle, dont l'authenticité n'est pas absolue ; celui de Bourdaloue, plus authentique, n'est pas moins curieux : i Malheur à ces ministres faciles et complaisants qui, portant la balance du sanctuaire, que le Seigneur leur a confiée, au lieu de la tenir droite, la font pencher du côté où les entraîne une condescendance naturelle et tout humaine. » Yoilà pour Escobar et pour les siens ; le blâme pourrait être plus énergique, et la u pitié meurtrière « dont parlait Bossuet en disait plus long ; mais vraiment on ne devait pas exiger d'un jésuite un désaveu catégorique, et Bourdaloue se croyait obligé, pour excuser son audace,

au général résidant à Rome, et il obtint de lui la permission demandée ; mais le provincial n'en tint aucun compte, et l'infortuné Bourdaloue mourut à la peine. C'est son confrère Bretonneau qui relate ces faits douloureux, en les déguisant à peine, dans la Notice de la première édition des Sermons de Bourdaloue. — Paris, 1707.

de blâmer aussitôt, et plus sévèrement, les docteurs austères. « Mais d'ailleurs il doit être aussi permis d'ajouter : Malheur à ces ministres outrés et rigides à l'excès, parce qu'ils le sont par naturel et par inclination, parce qu'ils le sont par entêtement et par préventioii, parce qu'ils le sont par une affectation de pharisien et par ostentation ; en un mot parce qu'ils ne le sont ni par raison ni par religion K »

Infortuné Bourdalouc ! si cette dernière phrase est de lui, et non de son éditeur le P. Bretonneau, lequel a embelli les textes et fait disparaître les autographes d'une manière inquiétante, la peur l'a jeté dans la déclamation et dans le pathos. Mais du moins, s'il donnait des gages à ses confrères, il ne leur sacrifiait pas impudemment les principes de la morale évangélique ; on ne pouvait pas s'adresser à lui pour faire une apologie d'Escobar.

Il n'est pas nécessaire de pousser plus loin la démonstration ; on peut donc maintenant revenir à Pascal, et présenter les conclusions de ce travail purement historique. Ce sont les Jésuites de

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