I. Pensées, cité par A. Fcugère, p
i656 qui les premiers ont accusé Pascal de méchanceté noire ; mais durant quarante ans ils n'eurent même pas l'idée de le représenter comme un niais ; cet honneur était réservé au Père Daniel. , Alors même que les jeunes jésuites, au dire du Père Gaillart, l'un d'entre eux, se vantaient publiquement de n'avoir plus la même morale que leurs devanciers les contemporains d'Escobar, alors qu'ils disaient hautement qu'il y avait « un mur de séparation entre les uns et les autres ». le Père Daniel intervint, il s'efforça de renverser ce mur ; mais il ne put y parvenir. Un dominicain, le Père Noël Alexandre, et un bénédictin qui depuis passa aux jésuites, dom Mathieu Petitdidier, lui répondirent vivement, et remirent les choses bien au point. Il suffirait de leur emprunter leurs arguments pour réduire à néant les allégations des nouveaux défenseurs d'Escobar ; car ces dernières sont toutes empruntées au Père Daniel, qui les empruntait au Père Pirot, au Père Nouët et aux autres jésuites contemporains de Pascal.
Au lieu de dire que Pascal a manqué d'intelligence, en s'attaquantàEscobar. il faut reconnaître que l'auteur des Provinciales a eu ce jour là ce qu'on pourrait appeler une idée de génie. Ce
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qu'il venait de faire pour les questions ardues de la théologie en les mettant à la portée de tous avec une admirable clarté, il le fit pour les questions bien autrement compliquées de la morale religieuse. Arnauld avait eu connaissance de la Théologie morale d'Escobar plusieurs années auparavant ; il y avait fait une allusion vague en iG3i ; il avait même nommé en 1602 l'auteur de ce petit livre ; mais il s'en était tenu là ; l'illustre docteur, absorbé par les discussions sur la grâce, ne revenait plus alors, comme il l'avait fait en 1643, sur les questions de morale. Pascal comprit l'importance du petit livre dédaigné par soji ami ; il vit bien que cette Théologie morale était comme une citadelle dont la ruine entraînerait fatalement la défaite définitive de ses ennemis. Il l'attaqua donc, et du coup il attaqua la Société de Jésus tout entière. Quelques heures de lecture lui suffirent pour découvrir dans cet entassement de demandes et de réponses les points vulnérables sur lesquels il pouvait porter tout son effort, et l'on sait ce qui arriva. Le fait d'avoir ainsi choisi le manuel d'Escobar et de l'avoir attaqué de la sorte montre bien que Pascal a fait preuve en cette circonstance d'une intelligence et d'une habileté merveilleuses.
Mais cette habileté ne ra-i-elie pas entraîné plus loin qu'il n'aurait fallu ? Ne lui a-t-elle pas fait commettre bien des péchés véniels ou mortels ? pouvait-il en conscience diffamer Escobar et les quatre Animaux, et les vingt-quatre vieillards et enfin la compagnie de Jésus tout entière. Si l'on en croyait les Révérends Pères et leurs adeptes, il serait aisé de faire une Somme des péchés de Pascal, et ni Escobar, ni Bauny ne consentiraient à être ses défenseurs : il ne trouverait pas un jésuite dont il pût dire : Ecce qui tollit peccata mundi 1 Aux péchés de toute sa vie, il a même joint le plus grand de tous, celui de Judas : il est mort dans l'impénitence finale. Les romanciers qui s'amusent aujourd'hui à nous montrer un Pascal contrit et rétracté sont bien obligés de reconnaître qu'il n'a pourtant pas voulu demander pardon aux Jésuites ; il a persisté dans son aveuglement en ce qui concerne la casuistique et les casuistes. Or l'auteur des Provinciales, au dire de ses adversaires et du Père Daniel, le moins violent de tous, est « un fourbe, un vrai hypocrite, un corrupteur, un empoisonneur, un menteur, un
calomniateur, un scélérat K » Il aurait dû, ajoute le Père Rapin dans ses Mémoires, confesser humblement tous ses crimes et joindre à la confession la satisfaction. Or il ne l'a pas fait, et le bonhomme Beurrier, curé de Saint- Étienne du Mont, a manaué à tous ses devoirs en lui administrant les derniers sacrements. Ternir ainsi l'honneur d'un ordre religieux, c'est un véritable forfait, et la Théologie morale d'Escobar (Traité I, Examen VII, n° 46) le juge très grave ; « rien, que la mort, n'est capable de l'expier. » Pascal aurait dû périr de la main d'un jésuite, car « il est permis à un religieux de tuer un calomniateur qui propage contre sa Religion (c'est-à-dire contre son Ordre) des accusations graves. » L'incognito dont il a eu l'habileté de s'envelopper lui a sauvé la vie : mais il doit être déshonoré à tout jamais ; c'est le moins que puissent faire les jésuites pour sauvegarder leur honneur, in iutelam honoris.
Le Pascal qui écrivait les Pensées à genoux était trop religieux pour ne pas faire un retour sur lui-même et pour ne pas se demander en
I. P. Daniel, Entretiens du Cléandre et d'Eudoxe, p. 78, 90, 102, iSg, 186, etc.
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présence de Dieu, dans le secrcl de sa conscience, s'il avait pu écrire les Provinciales, et s'il n'était pas tenu de les désavouer publiquement. On connaît sa réponse : loin de regretter ce qu'il avait fait, il déclara que s'il avait à recommencer, ses attaques seraient encore plus vives ; il se compara au bon citoyen qui fait connaître à tous l'existence de fontaines empoisonnées. Il était trop modeste pour déclarer qu'il croyait avoir bien mérité de Jésus-Christ et de son Église ; mais il reconnaissait du moins que dans la mesure de ses forces il avait travaillé comme un bon ouvrier dans le champ du Père de famille.
Ces choses là sont connues de tous les hommes de bonne foi, et il n'est pas nécessaire de les répéter à satiété ; concluons donc avec l'auteur d'un des meilleurs livres qui aient été faits sur Pascal, avec M. Fortunat Strowski, que Louis de Alontalte a toujours été profondément honnête, et que les Provinciales " ne peuvent pas être traitées de pamphlet. » Prévenu en faveur des Jésuites dont il proclame hautement l'innocence, M. Strowski ajoute néanmoins, non sans courage peut-être : « Relisons les Provinciales, relisons-les en oubliant les prémisses que Pascal suppose aux idées et les intentions qu'il prête aux
gens. Apprenons de lui comme on s'indigne contre les formules juridiques, les sophismes, les décisions subtiles dont les moralistes complaisants abusent pour permettre ce qui n'est jamais permis, et dont les âmes sans droiture se servent poui" se tromper elles-mêmes... ' » Le désir de concilier même les inconciliables entraîne peutêtre un peu loin M. Strowski, mais comme Bossuet il est d'accord avec Port-Royal et avec Pascal sur la question de droit; c'est l'essentiel, et la question défait n'aura jamais qu'une importance secondaire.
Pascal est donc pleinement justifié aux yeux de tous ceux que n'aveugle pas la passion religieuse, et Pie IX lui a rendu justice à cet égard quand il a dit, en 18^7, il est vrai, ce que rapporte Prosper Faugère : « A la réserve peut-être de bien peu de chose, tout ce qu'a écrit Pascal est bon. Il avait vu lui aussi que toutes les choses n'étaient pas parfaites-.» S'ensuit-il que le malheureux Escobar doive être à tout jamais déshonoré ?