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UNE LÉGENDE DE LA VIE DE PASCAL

L ACCIDEM DU PONT DE NELÏLLY

Ceci se passait, — car on connaît la date exacte, — le 8 novembre 1654.

Pascal était alors an plus fort de sa vie mondaine. Un jour, s'étant rendu en carrosse à quatre ou six chevaux au pont de Neuilly, à un endroit 011 il n'y avait point de garde-fou, les deux premiers chevaux prirent le mors aux dents, et se précipitèrent dans la Seine. Heureusement, les rênes s'étant rompues, comme par miracle, le carrosse resta suspendu au bord de l'abîme, et Pascal fut sauvé. Mais son imagination, sa sensibilité, furent vivement ébranlées par cet accident; un long évanouissement s'ensuivit, dont il eut quelque peine à revenir. Il vit là un avertissement du ciel, un décret nominatif de Dieu pour l'engager à changer de vie, à songer sérieusement à son salut. L'appel fut entendu. Quelque temps après, Pascal se retirait à Port-Koval.

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I']|, tlciix >irMl('s plus tard, de sa iiiamlr voix i<'|«'iilissanle. Cousin s'écriait :

tf Dans les Pensées de Pascal il m est uiir rarrinciil «'xiiriméc, mais (]ui (loMiiiic cl se sent partout, lidcc lixc de la mort. l'asc/il, un jour, <i ru (le près /(f mort s(fn^ ij être prrpdvr, d il en d eu />rit}'. Il n en j,enr ih' in<nir'n\ il ne veut pas mourii"; et, ce parti piis en (jUidtpie sorte, il s'adresse à tout ce (pii jiourra lui jrarantir le plus sûrement limmoitalité de son àme. »

J'en suis fâché pour Victor Cousin. Mais j'ai Itien peur que ce jour-là il n'ait encore mis son élocjuence. — ou sa rhétorique, — au service d'une pure et simple léizende.

Le seul texte, — je dis le seul, — sur lequel elle repose, est le suivant qu'il faut citer en son entier :

« M. Arnoul de Saint-Victor, curé de Chamboursy, dit quil a appris de M. le prieur de Baril- Ion, ami de xMme Périer, que M. Pascal, quelques années avant sa7norf, étant allé, selon sa coutume, un jour de fête, à la promenade au pont de Neuilly, avec quelques-uns de ses amis dans un carrosse à quatre ou six chevaux, les deux chevaux de volée prirent le mors aux dents à l'endroit du pont où il n'y avait point de garde-fou, et s'étant précipités dans l'eau, les lesses qui les attachaient au train de derrière se rompirent, en sorte que le carrosse demeura sur le bord du précipice, ce qui fit prendre

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à M. Pascal la résolution de rompre ses promenades et de vivre dans une entière solitude. »

Ces lignes sont extraites d'un « manuscrit anonyme de la bildiothèque des Pères de l'Oratoire de Clermont y*. Elles nous ont été conservées par le P. Guerrier, ce consciencieux' oratoricn qui a copié avec tant de soin un urand nombre de documents originaux concernant Pascal et sa famille, « portant le scrupule, nous dit-il lui-même, jusqu'à ne vouloir pas corriger quelques fautes de style qui pouvaient facilement être réformées «.Les recueils du P. Guerrier ont été découverts il y a quelque soixante ans par Faugère, et celui-ci en a publié toutes les pièces intéressantes dans les divers ouvrages qu'il a consacrés à Pascal et aux siens.

Ainsi donc, c'est sur la foi d'un témoignage unique, d'un témoignage anonyme, et d'ailleurs assez peu précis, d'un témoignage enfin de quatrième ou cinquième main, — car entre Pascal et nous, nous nous heurtons au moins à quatre intermédiaires, — que l'aventure du pont de Neuilly a depuis plus d'un siècle envahi comme une mauvaise herbe la biographie de l'auteur des Pensées. En bonne critique, s'il est un fait qui soit insuffisamment établi, assurément c'est celui-là.

Ne craignons pourtant pas d'insister. Toute légende a la vie dure, et celle-là en particulier : je ne suis pas le premier, et je ne serai probablement

hl.\l>-l l'A^CAl.

pas 1(' tlniiicr à noircir «lu papior pour lAclier iVen venir a lioul. Voyons «lonr tout re (juVlIc peut invoquer de pn'*soniptions en sa faveur.

Tout dahonl, il est vrai (pie l'anoedot»' n'a |)as attendu rann»''o l8io et la publication des papiers liu P. (iuei'riêr jiar Fauirère pour faire son entrée dans l'histoire littéraire. Un peu avant Faugère, en 1844, Cousin, dans la première édition de son livre Des Pensées dp Pascal, en donnait une version d'après un manuscrit rpii était censé contenir la première jiai'fie des Mémoires de Mlle Marrjuerile Perler, la nièce de Pascal. L'auteur du Vrai, du Beau et du Bien observait déjà, mais sans en tirer aucune conséquence, que c'était là « le seul témoignage authentique (jui lui fut connu sur l'aventure (lu pont de Neuilly ». Le texte qu'il publiait présentait d'ailleurs une variante, dont il serait un peu abusif de tirer parti pour la thèse que nous soutenons. « ^L le prieur de Barillon » n'est plus ici l'ami de Mme, mais de M. Perier. Admettons qu'il l'ait été des deux, du beau-frère comme de la sœur de Pascal, — et passons. Un peu plus tard, peut-être averti par les publications de Faugère. Cousin notait que les témoignages de M. Arnoul se retrouvent dans deux manuscrits, et qu'ils y sont donnés a comme extraits d'un manuscrit anonyme de la bibliothèque des Pères de r Oratoire de Clermont ». Et, cette fois, il songeait à s'étonner : « 11 est vraiment bien singulier, écrivait-il, que Jacqueline Pascal, dans la lettre où elle raconte à sa sœur les motifs et les détails de la

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conversion de leur frère, ne ilise pas un geul mot d'un accident aussi terrible, où, si elle l'eiit connu, et comment aurait-elle pu l'ignorer? elle n'aurait pas manqué de voir et de faire paraître le doiiit de Dieu'. » Cette observation n'empêchait d'ailleurs nullement l'éloquent personnage de maintenir dans le même volume les nobles phrases que nous avons citées tout à l'heure sur Pascal et sa peur de la mort. Il est vrai que ces phrases étaient empruntées à une leçon vieille de vingt-six ans sur Y Histoire de la philosophie du XVI 11^ siècle. Et ne fallait-il pas, même en 18o7, et au risque de se contretlire, ne pas perdre un beau mouvement oratoire, et rappeler à tous les lecteurs, qui auraient pu l'oublier, qu'on avait fondé l'éclectisme, convaincu Pascal de légèreté philosophique, ruiné le scepticisme, et définitivement affranchi les âmes de la peur de la mort?

Et pendant que Cousin, d'une main distraite, songeant à son « régiment », feuilletait les manuscrits de la « bibliothèque du roi », Faugère faisait le voyage d'Auvergne, y découvrait deux gros rolumes in-quarto écrits de la main du P. Guerrier, m trouvait un troisième à Paris, et n'avait pas de )eine à établir que ces divers recueils, « ù défaut les textes originaux autographes, sont presque oujours les seuls qu'on puisse accepter comme luthentiques ». Tout le reste, y compris les manusrits compulsés et publiés par Cousin, n'est que

1. Victor Cousin. Études sur Pusral, cimiuième édition, reviio et lugmentée; Paris, Didier, 1857, p. .339, 338; 219-220.

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ropii», ri copie soiiveni impaiT.iilc cl inlitièle. « Avec le V. (lUeniiT, écrivait Fauj^ère, nous remontons à la source, et nous pouvons avoir une confiance ;il»solue. » Et voilà pourquoi nous avons, pour l'accident du pont de Neuilly, cité le texte «lu P. Guerrier qui annule tous les autres, et devient ainsi jusqu'à nouvel ordre l'unique version ])resque oriiiinale du récit.

Car il ne servirait de rien d'observer que, bien avant et Cousin et Faugère, l'anecdote avait droit de cité quasi officiel dans l'histoire de la vie de Pascal. De fait, nous la voyons fi^^urer pour la première fois dans le Recueil de plusieurs pièces pour serrir à r histoire de Port-Roi/aly ou supplément aux Mémoires de MM. Fontaine^ Laucelot et du Fossé (1 vol. in-12, Utrecht, 1740); et c'est de là, nous le verrons bientôt, qu'elle s'est répandue de proche en proche jusqu'à nous. En efï'et, qu'est-ce que le Recueil d^ Utrecht, ainsi qu'on l'appelle ordinairement? Si l'on en croit Faugère, — et, pour ma part, je me rangerais à son avis, — le Recueil^ « compilé et publié par Barbeau ', est, pour la partie qui concerne Pascal et sa famille, presque exclusivement emprunté aux manuscrits du P. Guerrier ». Il serait donc, à l'égard de ces manuscrits, exactement dans le même rapport que les copies découvertes et publiées par Cousin.

1. Faugère ortliograpliie Barbot. Barbier, dans son hictionnaire des Anonymes, attribue lo Rerneil à Barbeau de La Bruyère (17IU- 1781), auteur d'une Vie du diarve Paris et de bons Mémoires pour sentir ù la Vie de la Mère Angélique.

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11 est vrai, l'opinion de Faugère est — ou paraît être — en contradiction avec une déclaration formelle de Barbeau lui-même. « Ce Mémoire, écrit ce dernier, a été fait sur un assez grand nombre de pièces originales trouvées parmi les papiers de Mlle Marguerite Perier, nièce de M. Pascal. » Mais suit-il de là qu'il ait eu entre les mains les pièces originales et \o9> papiers mômes de Marguerite Perier? J'ai peine à croire, je l'avoue, que le P. Guerrier se soit dessaisi de ces précieux papiers', et j'imagine que c'est précisément pour ne pas s'en dessaisir et. d'autre part, pour n'être pas seul à en profiter, qu'il en a fait ou fait faire un certain nombre de copies. J'inclinerais donc à penser, — ce qui donnerait raison à Faugère, — que Barbeau a utilisé une de ces copies et, sachant toute la conscience du P. Guerrier, il a pu parler comme il l'a fait sans qu'on soit en droit de lui reprocher son lansaee.

Mais admettons même qu'il faille prendre au pied de la lettre l'affirmation de Barbeau ; admettons qu'il ait pu, tout comme le P. Guerrier, lire, consulter et copier à loisir les documents originaux rassemblés par Marguerite Perier. Le texte du Recupil dans cette hypothèse prend assurément

1. Après la mort du P. Guerrier, les papiers de la famille Perier furent conservés i>ar les Oratoriens de Clermont avec un soin si jaloux, que l'abbc Hossut en ayant demandé coninuinication pour son édition des Œuvres complètes de Pascal, ils refusèrent de souscrire à sa demande. Évidemment, ils se conformaient, en agissant ainsi, aux dernières volontés et aux constantes habitudes de leur confrère défunt.

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plus «raiihnitc a n(»s yriix; on m* saiirail |M)iii-|aiil lui on atlril>urr jtlus, ni iiumpo autant (ju'aux manuscrits du V. (iuorricr. Cm ce dn-nirr nous otlVo à Tôtat luut en (|ucl<juo sorte les matériaux «le Pascal; il ne s'interpose [>as entre eux et nous; il indique l'exacte provenance de chacun d'eux, en notant même brièvement quelquefois, à la manière d'un mathématicien qui use des « exposants », la valeur et la portée respectives. Au contraire, dans le récit de Barbeau, <es éléments de contrôle, ces conditions de probabilité ou de certitude, nous font presque entièrement défaut; les [)rincipaux faits qui composent la trame de la vie de son héros ne nous apparaissent plus qu'à travers les commentaires qu'il joint et l'interprétation qu'il en propose; nous ne savons pas si les commentaires sont justes et si l'interprétation est correcte. Entre les deux témoiîina,2es, Tliistorien n'a pas à hésiter. Et, en tout état de cause, les recueils du P. (iuerrier demeurent, après les documents tout contemporains, la source essentielle sinon unique de la bio,i!raphie de Pascal. Les papiers originaux de Mariiuerite Perier ayant été vraisemblablement détruits pendant la tourmente révolutionnaire, la co[)ie religieusement fidèle que nous en a laissée le bon oratorien peut à bon droit passer pour en tenir lieu.

Dira-t-on qu'il est assez surprenant que l'auteur du Hecueil cVUtrecht ait, de sa propre autorité, accueilli une vulgaire légende, lui généralement si bien informé, si sérieux, si justement épris de

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