‹ Blaise PascalChapitre 20 sur 54 · ACCIDENT DU PONT DK NEIILLY · texte numérisé non relu

ACCIDENT DU PONT DK NEIILLY

« pièces authentiques et de narration simples »? Mais, d'abord, l'honnête compilateur n'est peut-être pas ce que l'on est convenu d'appeler un modèle d'esprit critique. A l'étudier d'un peu près, on découvrirait plus d'une erreur dans son Mémoire sur la vie de Pascal. Pour n'en citer qu'une seule, il attribue six enfants à Etienne Pascal, contrairement au témoignage formel de Marguerite Perier qui, d'accord avec l'état civil, n'en signale que quatre*. Ailleurs, il commet une erreur beaucoup plus grave quand, à propos de la première conversion de Pascal, il écrit : « 11 [Pascal] comprit que la religion chrétienne oblige à ne vivre que pour Dieu, à ne rechercher que lui, à ne travailler que pour lui plaire... Il résolut de terminer les curieuses recherches auxquelles il s'était appliqué tout entier jusqu'alors, pour ne penser qu'à l'unique chose que Jésus-Christ appelle nécessaire. Il ne fît plus d'autre étude que celle de la religion. » Or, c'est presque le contraire qu'il faudrait dire, et jamais l'activité scientitlque de Pascal, — les faits et les textes le prouvent en toute assurance, — n'a été plus intense que dans cette première période de ferveur. — D'autre part, au moment où il écrivait, Marguerite Perier était morte, seule

1. A rexlrème rif^ueur, encore que je n'en croie rien, cette erreur, — comme me la fait observer M. A. Gazier, — pourrait n'être qu'une simple faute d'impression, et d'inattention de la part de Barbeau, puisqu'à la li.s-ne suivante, mentionnant le nom des enfants Pascal, il n'en désig:ne que (juatre. Cette erreur du Recueil (Tl'trechl a passé dans toutes les éditions du Porl-Boyal de Sainte-Beuve.

i6 m.AISK l'ASCM..

(lé|»ositair<' dr la tr;i(lili<nj lamili-ilr. snilr capal)!*- «le lui siiMialcr ses inexactitudes ou de rcriilier ses dires. Entin il est à noter qu'il n'insiste [las, comme on a fait depuis, sui- l'accident qu'il relate. « La Providence, «lit-il en parlant de Pascal, disposa divers àvrnemrnh pour le détacher peu à peu de ce qui était l'objet de ses passions. » Et après avoir raconté l'accident lui-même, à peu j>rès dans les termes «|ue nous avons rapi»ort<''S, sentant Iden (jue ce seul fait ne pourrait suffire à expliquer la conversion de Pascal, il ajoute : « Mais il était nécessaire que Dieu lui «Uàt cet amour vain des sciences, auquel il était revenu; et cr fut pour cela sans doute qu'il lui fit avoir une vision, dont il n'a jamais parlé à personne, si ce n'est [)eut-être à son confesseur. » Ainsi donc, à ses yeux, l'aventure du pont de Neuilly serait tune des causes, mais non pas la cause unique et capitale de la conversion de l'auteur des Pensées; et même si son témoipfnaire. ce que d'ailleurs on ne saurait admettre, avait pour nous l'exacte valeur d'un témoignage direct et contemporain, on n'aurait pas le droit d'en tirer des conséquences qu'il se refuse lui-même à déduire. Mais je ne crois pas que, même réduite à ces termes, on puisse accepter la version du Recueil d'L'trecht. D'abord, nous l'avons dit, il y a lieu de se défier un peu du sens critique et de la perspicacité psychologique de Thonnète historien. En second lieu, même si l'on admettait qu'il n'a fait que nous transmettre une tradition de famille, comment concevoir que cette tradition, — en

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dehors du manuscrit anonyme copié par le P. Guerrier, sur lequel nous reviendrons, — n'ait laissé aucune trace écrite avant lui? Quoi! voilà un événement qui, — c'est le moins qu'on en puisse dire, — a exercé sur la pensée et l'àme de Pascal une réelle influence, un événement qui a en partie déterminé sa conversion, — cette conversion qui a fait de lui l'un des pieux solitaires, à laquelle nous devons les Provinciales et les Pensées^ et qui a fait verser à « tout Port-Royal », voyez le Recueil d'Utrecht, des larmes de joie et de reconnaissance,

— et pendant près d'un siècle, personne n'en parle, personne n'y fait la moindre allusion : ni Pascal, ni Mme Perier, ni sa sœur Jacqueline, ni Etienne Perier, ni Filleau de la Chaise, ni Moréri, ni Bayle,... qui sais-je encore? Est-ce possible? Est-ce vraisemblable? Notez que nous avons trois récits contemporains de la conversion : celui de Jacqueline dans une lettre célèbre datée du 2o janvier 16o5, celui de Mme Perier, celui d'Etienne; si les deux derniers manquent un peu de précision, le premier, qui n'était pas destiné au public, et qui suit de deux mois l'événement, laisse à cet égard fort peu de chose à désirer. Et dès lors, comment admettre,

— Cousin ici a raison, — que Jacqueline, racontant assez longuement à sa sœur dans une lettre intime la conversion de leur frère, ait négligé de faire mention d'un fait qui, à tout le moins, devait lui paraître un des « événements » qu'avait « disposés » « la Providence » pour ramener Pascal à elle?

Dira-t-on qu'elle l'ignorait, et que Pascal, pour

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raccidonl du pont de Ncuilly, on a sans douU: a^-^i comme il a cru devoir faire pour la « vision » du 23 novembre IGoo, « dont il n'a jamais parlé à personne, si ce n'est peut-être à son confesseur », vision que nous ne connaîtrions pas sans la découverte qui fui failo ajirès sa mort du fameux Mémorial, et dont en tout cas la lettre de Jacqueline ne fail aucune mention? Mais les deux faits n'ont entre eux aucun rapport. Si je conçois fort bien que Pascal, par une sorte de pudeur mystique, ait ijardé pour lui seul le secret de sa « vision » ou, pour mieux dire, de cette visite personnelle de son Dieu, de cette sorte d'inondation toute spirituelle de la grâce', je ne vois pas du tout pourquoi il aurait fait mystère de cet accident providentiel à Jacqueline, sa sœur préférée, « qu'il aimait d'une tendresse toute particulière », Jacqueline, sa « convertie » d'autrefois, sa « tille sjûrituelle », aujourd'hui sa confidente et sa « directrice ». Observons d'ailleurs qu'il s'agit ici d'un fait public, qui a eu certainement plusieurs témoins, ne serait-ce que le cocher qui conduisait Pascal, et les « quelques amis » qui l'accompagnaient : comment leur imposer silence à tous-? Et Pascal, si mystérieux qu'on puisse le supposer, pouvait-il, dans ces

1. On me permettra de renvoyer sur ce point à mon Pascal (3' édition, Paris, Fontemoing, p. 53-54).

2. S'il valait la peine d'insister, cette simple considération pourrait suflire à faire écarter la légende. Il est inadmissible qu'un fait. — j'entends un fait important de la vie de Pascal, qui a eu jtlusieurs témoins, dont probablement le duc de Hnannez, — n'ait pas été recueilli avant 1740 par les historiens jansénistes.

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conditions, se dispenser de parler, et Jacqueline de rappeler le fait, dans sa lettre à « sa fidèle » ?

Mais, dira-t-on peut-être encore, Jacqueline, dans cette lettre mémorable, ne dit pas tout. C'est ainsi qu'elle ne fait pas la moindre allusion au sermon de Singlin, — du 8 décembre ou du 21 novembre 1654, — qui, au témoignage de la seule Marguerite Perier, aurait fait une si vive impression sur Pascal et aurait même terminé ses hésitations. Allons-nous donc nier le témoignage formel de Marguerite Perier? Non certes. Et toutefois, je l'avoue, pour être bien sur qu'elle ait interprété correctement un fait dont la réalité me paraît indéniable, j'aurais aimé avoir l'avis de Mme Perier et surtout de Jacqueline. Or, pour le dire en passant, le silence de cette dernière me ferait un peu croire qu'elle n'eut pas entièrement souscrit aux paroles de sa nièce touchant l'importance à attribuer à ce sermon. Mais sans insister davantage, et sans m'arrêter aux différences multiples que présentent, à quelque point de vue qu'on les envisage, le sermon de Singlin et l'accident du pont de Neuilly, précisément je n'aurais probablement pas songé à mettre en doute cette dernière légende, si elle pouvait invoquer en sa faveur le témoignage direct, — quoique de seconde ou de troisième main, — de Marguerite Perier.

(lar enfin, la nièce de Pascal ne nous en a pas dit un seul mot. Et cela est d'autant plus curieux qu'elle aussi nous a raconté la seconde conversion de son oncle. Si elle avait connu l'accident de

,1 m.Msi; l'Asc.M..

Ncuilly, ou, tout au moins, si elle y avait allaclié la nioiiulro importance, comment expliquer qu'elle n'en ait point parlé à cet endroit? Et, sans doute, nous n'avons pas entre les mains les auto'rraphes dr MariTuorite Perier : nous ne pouvons donc pas afiinner (jue ses manuscrits aient été entièrement muets sur ce point. Néanmoins, de toutes les hvpotlièses en présence, celle-là est de beaucouf» la plus vraisemblable. Conçoit-on, en eflet, le 1*. Guerrier ayant à choisir entre deux versions du récit, et préférant à celle de Marguerite Perier celle d'un manuscrit anonyme? Notez que c'est bien en ces termes que la question se pose. Il est inadmissible que, copiant un manuscrit de la nièce de Pascal, il donne pour nnlf/ue référence... le manuscrit anonyme. Nous ne le reconnaîtrions point là. Toutes les fois qu'il transcrit les manuscrits de Marguerite, il a bien soin de nous en prévenir très scrupuleusement, ajoutant même, quand il y a lieu, un commentaire provenant de ses conversations avec la nièce du grand écrivain. Or ici, il s'abstient de tout commentaire et, pour toute indication de source, il nous renvoie à ce « manuscrit anonyme ». Evidemment, il n'a pas eu à consigner sur ce point le témoignage écrit de Marguerite. Et s'il n'est pas impossible qu'il ait recueilli son témoignage oral, le fait est qu'il n'a pas cru devoir nous l'apprendre. Pour ma part, l'absence de tout commentaire me ferait plutôt croire qu'il dut découvrir le manuscrit de sa communauté après la mort de Marguerite.

LACCIDENT Ul I»(L\T DK MUILLV. ?> |

Observera-t on que l'accident du pont de Nouilly n'est pas le seul fait de la vie de Pascal qui nous ait été transmis par ce manuscrit anonyme, et s'appuiera-t-on là-dessus pour raffermir son autorité ébranlée? On pourrait longuement discuter sur ce point. Quand, en bonne critique, une « source » nous paraît à bon droit suspecte, on est autorisé à ne ])oint accepter toutes les informations qui en proviennent et qui ne nous seraient point confirmées par ailleurs. Mais ne poussons pas, j'y consens, aussi loin le scepticisme. Et voyons quelles sont les autres anecdotes, — auxquelles sont précisément mêlés le nom et la personne du curé de Ghamboursy, — et que le P. Guerrier, à la même page de son recueil, a « extraites », — mais sans les commenter non plus, — du manuscrit anonyme. Les voici dans le texte original : « M. Pascal avait des adresses merveilleuses pour cacher sa vertu, particulièrement devant les gens du commun, en sorte qu'un homme dit un jour à M. Arnoul qu'il semblait que M. Pascal était toujours en colère et qu'il voulait jurer; ce qui esf assez plaisant, mais qui ne serait pas bon à écrire. » — « M. Arnoul de Saint-Victor dit que, quand on demandait conseil à M. Pascal, il écoutait beaucoup et parlait peu. » — ^ M. Pascal étant allé voir M. Arnoul à Saint-Victor avec le duc de Rouannez (sic], vit entrer fort confusément un troupeau de moutons; il demanda à M. Arnoul s'il en devinait le nombre. Celui-ci lui ayant répondu que non, il lui dit tout d'un coup, en comptant un moment

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sur ses doigts, (\u"\\ y on avait (juatro coiits. M. <lr H(»ii;uHioz «U'inaiicla à celui (jiii les rondiiisait coni- Ideii il y en avait; il lui dit : (Juatre cents. »

Est-ce que je me trompe? Mais de ces trois anecdotes, si les deux premières ne nous révèlent rien qui soit foncièrement contradictoire avec ce que nous savons du caractère de Pascal, on aimerai! cependant, pour y ajouter pleine confiance, qu'elles nous fussent confirmées par ailleurs. Et quant à la troisième, elle porte pour ainsi dire naïvement écrit sur son front son caractère de légende. A prendre les choses en gros, et sans trop les presser les unes et les autres, ce qu'elles semblent toutes quatre, — en y joignant celle du pont de Neuilly,

— nous apprendre de plus sur, c'est que le curé de Chamboursy connaissait Pascal et sa famille. Et c'est sans doute pour cela que le P. Guerrier nous les a rapportées les unes après les autres. 11 les rencontre dans un manuscrit anonyme des Pères de l'Oratoire de Clermont. Oratorien lui-même, il a une tendance. — fréquente parmi les membres d'une même congrégation, — à bien accueillir, sans trop formuler de questions préalables, tout ce qui lui vient de son ordre et de sa communauté. D'autre part, il est l'arrière-neveu du grand écrivain pour la biographie ducjuel il recueille pieuse ment des documents. 11 ramasse donc ces quelques anecdotes. Et, soit pour nous montrer le peu d'importance qu'il y attache, soit même, — qui sait .'

— pour nous laisser entendre qu'elles lui sont suspectes, il se contente de les transcrire sans com-

l'accident du pont !)i: NKIILLV. !j3

mentaire tout à ta fin de la partie de son troisième recueil qui est consacrée à Pascal, se contentant de nous en indiquer l'origine anonyme, — et nous laissant libres de les interpréter comme il nous plaira. L'auteur du Recueil d'f'trecht, les historiens Besoigne et Clémencet ont profité les premiers de cette liberté; et si le P. Guerrier, qui vivait encore, n'a point protesté, — que nous sachions tout au moins, — c'est sans doute qu'ils ne lui ont point paru dépasser la juste mesure des conjectures permises.

Allons-nous donc pour conclure nier purement et simplement, je ne dis pas, — cela va de soi, — l'impression très vive que « l'accident du pont de Neuilly » aurait faite sur l'àme de Pascal, et l'intluence qu'il aurait eue sur sa destinée, mais la réalité même du fait qui, plus ou moins grossi, dénaturé et mal interprété, aurait fait naître la légende? On le pourrait à la rigueur; et ce ne serait pas, notons-le, élever le moindre doute sur la bonne foi et le bon sens du P. Guerrier, ni même de M. Arnoul de Saint-Victor, ni même du prieur de Barillon, qui devint évè(|ue de Luçon';

I. M. Eugène Hitler m'a fait tenir sur ce personnage, dont il est question dans les Mémoires de Siint-Siinon (édition Boislisle, t. VI, p. 182), une note intéressante. Henri de Barillon. né en Auvergne le 4 mars 1639, aurait été fait prieur de Boulogne (prés Blois)en 1663, puis évéque de Luçon en octobre 1671. Peut-être, puisque dans ie manuscrit anonyme on parle de lui comme prieur, et non comme évéque, peut-être faudrait-il rapporter la mise en circulation de l'anecdote à une épo'iue a^sez rapprochée de la mort de Pascal. — Cf. l'article de M. Eugène Uitter dans la Revue dlnstoire Ultéraire de la France de juillet 1908.

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ce serait tnut au plus en «'lever un sui* la justesse d'espril, — ou (rouïe peul-ètre, — «le roraloiieii inconnu qui nous a transmis ie lénioignaire «lu curé (le Cliamboursy; tout simplement, ce serait écarter de Thistoire un témoiprnage unique, anonyme, indirect, et qu'il est difficile de concilier avec des témoignages multiples, positifs et de toute première main. Mais sans doute il serait quelque |>eu téméraire d'affirmer qu'à aucune épofjue «le sa vie Pascal n*a été victime d'un accident de voilure. Et si la chose n'est pas sure, ne peut on i>as dire qu'elle est possible? Disons même qu'elle est probable, — pour être agréable à l'ombre de M. Arnoul. Mais avouons du moins que, si le fait a eu lieu, — à une époque d'ailleurs indéterminée, — il n'a pu avoir le caractère dramatique qu'on lui asi souventet si iiratuitement attribué; avouons qu il n'a pas eu plus de retentissement dans la pensée et dans la vie de Pascal qu'une simple entorse ou qu'un vulgaire mal de dents, — et que, jusqu'à plus ample informé, dans toute biographie de l'auteur des Pensées, il serait prudent de ne plus parler de l'accident du jtont de Neuilly.

Veut-on d'autres preuves encore:' Celles-là nous pouvons les demandera l'histoire : car peut-être la meilleure manière de ruiner les légendes consislet-elle à en raconter l'histoire ; peut-être, à les voir

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naître, se développer, se préciser et s'enrichir do mille détails imprévus, se rend-on mieux compte du mince et souvent irréel fondement sur lequel elles reposent. Et il faut savoir à travers quelles vicissitudes est passée la nôtre pour venir jusqu'à nous.

Il est tout d'abord assez curieux d'observer qu'avant même d'avoir reçu, par la [)ublication du Rerneil (VUtrecht, une sorte de consécration officielle, elle en avait fait éclore une autre presque aussi célèbre : je veux parler de cette fameuse légende de Vabime, dont Sainte-Beuve en son Port-Roijal a fait si bien justice qu'on n'ose plus guère aujourd'hui la rééditer. C'estFabbé Boileau, — ce nest pas le frère du satirique, — qui, dans un volume publié en 1737 sous le litre de Lettres sur différents sujets de morale et de piété, l'a mise le premier en circulation. Il voulait « rassurer une demoiselle qui avait des terreurs ou des vapeurs », et il lui citait l'exemple de Pascal : « Ce grand esprit, disait-il, croyait toujours voir un abîme à son côté gauche, et y faisait mettre une chaise pour se rassurer. Je sais l'histoire d'original. » Evidemment, il avait entendu parler par un de ses amis jansénistes, peut-être M. Arnoul ou le prieur de Barillon, de l'accident et de Cablme du pont de Neuilly; et nous saisissons là sur le fait lune des mille manières, — méprises verbales, confusions involontaires, associations de mots, d'idées ou d'images, — dont se forment et fructifient les légendes. En tout cas, c'est avec raison que le

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Joinnnl ilrs Saranffi d'octobre 173", on rapportant la Icllrc (le l'ai)!)/' Boilean. crovait devoir déclarer il prnjjos de cette anecdote : « Nous n'en avions jamais entendu parler. »

Mais riiistoriette ne devait pas être perdue. Voltaire, retour d'Angleterre, venait de commencer contre « l'infâme » la grande guerre qu'il devait poursuivre près d'un demi-siècle encore, en publiant à la fois ses Lettres philosophiques et ses premières Remarques sur les Pensées de M. Pascal (1734). Pascal était dès lors pour lui un véritable ennemi personnel. Connaît-on une bien curieuse lettre de Renan sur, ou plutôt contre Bossuet ^? La Politique tirée de V Ecriture Sainte y est qualifiée d' « ignoble parodie de la Bible au profit de Louis XIV »; et Henan, félicitant un obscur critique « d'avoir osé attaquer avec tant de francliise et de vigueur une idole de l'admiration routinière », ajoutait : « Pour ma part, la destruction de cette superstition-là, — dans la mesure, bien entendu, où une superstition se détruit, — a toujours été une de mes idées fixes! » Eb bien! ce que Renan disait là du seul Bossuet, Voltaire aurait pu le dire de tout temps et de Bossuet et de Pascal. Qu'on juge de sa joie quand il découvrit, — probablement dans le Journal des Savants, — le texte de l'abbé Boileau !

1. CeUe lettre à Alphonse Peyrat er^t datée du 8 avril 185.J, et elle a été publiée par M. Adolphe Brisson dans le Figaro dn 14 octobre 1892. 11 est difficile en la lisant de ne pas songer à I.i lettre, beaucoup moins violente d'ailleurs, que Voltaire écrivait à Formont en juin i73:j pour lui demander son avis sur son projet d'une réfutation de Pascal.

l'aCCIDKNT Dl PONT DK NEUILLY. î>7

Quatre ans après, le V juin 1741, il écrivait à S'Gravesande : « Pascal croyait toujours, pendant les dernières années de sa vie, voir un abîme à côté de sa chaise.... Vous trouverez dans les Mélanges de Leibniz que la mélancolie égara sur la fin la raison de Pascal, — Voltaire ici dénature complètement la pensée de Leibniz; — il le dit même un peu durement.Il n'est pas étonnant, après tout, qu'un liomme d'un tempérament délicat, d'une imag^ination triste, comme Pascal, soit, à force de mauvais régime, parvenu à déranger les organes de son cerveau. y> Voilà l'insinuation lancée : elle devait faire son chemin. Et tout cela du reste n'empêchait pas Voltaire, un an plus tard, en 1742, de revenir publiquement à la charge contre ce pauvre fou, « misanthrope sublime », et à propos d'une publication de Pensées nouvelles, d'imprimer une Addition aux Remarques sur les Pensées de M. Pascal. En 1767, dans une sorte d'appendice à son Examen important de milord Bolinghrohe, il déclarait qu'il était « mort fou », rappelait l'histoire de l'abîme, et affirmait qu' « il était lui-même incapable d'élever ce bâtiment (son Apologie), non seulement à cause de son peu de science, mais parce que son cerveau se dérangea sur les dernières années de sa vie, qui fut courte ». Et enfin, comme si ce « malade ». ce génie auquel on ne peut refuser le sublime, mais « le sublime des ()etites maisons », n'était jamais trop réfuté, — et injurié, — ou plutôt, comme si sa haute raison triomphait toujours des réfutations et des injures,

en 1*778, à la veille môme de mourir, c'est encore à Pascal (juo s'attaque Voltaire, et le dernier ouvrage qu'il publie, ce sont ses Drruières reman/ues sur 1rs Pensées de Pascal. N'est-il pas bien significatif de voir toute la carrière philosophique du grand adversaire du christianisme exactement encadrée entre deux « réfutations » des Pensées de Pascal? Mais, on l'a sans doute observé, dans les textes (jue nous venons de citer, — et pareillement, dans les diverses Pematujues de Voltaire sur les Pensées, — s'il est bien question de « l'abîme », il n'est nulle paît fait allusion à l'accident du pont de Neuilly. Voltaire a l'air de l'ignorer : aurait-il donc été homme à n'en pas tirer parti pour accabler ce « fanatique » de Pascal? Et, par hasard, n'aurait-il lu ni le Recueil tVitrecht, ni les histoires de Besoigne et de Clémencet qui, en ce qui concerne l'accident, reproduisent la version du Recueilt Celui qui paraît lui avoir révélé l'anecdote, c'est Condorcet, qui, en 117G, pour composer son fameux Eloge de Pascal, avait du vraisemblablement se reporter aux sources jansénistes. Car Condorcet semble bien être le premier qui ait très nettement associé les deux légendes. Après avoir raconté l'aventure de Xeuilly, il ajoute, parlant de Pascal : « Son imagination, qui conservait fortement les impressions quelle avait une fois reçues, fut troublée le reste de sa vie par des terreurs involontaires. On dit que souvent il croyait voir un précipice ouvert à côté de lui. » Voltaire, en lisant ces paroles dans le livre qu'il appelait V Anti-Pascal,

L AGCIDKNT DU l'ONT DE NKl ILLV. 59

OU encore un « |>réservatif contre le fanatisme », (lut, j'imagine, ne pas se sentir de joie; et il date sans doute de cette époque son mot célèbre à Condorcet : « Qu'on ne se lasse pas de répéter que, depuis l'accident de Neuilly, le cerveau de Pascal était dérangé' ». Et lui-même [)rècha d'exemple : je renonce à compter combien de fois, dans les Dernirres remarques, reviennent les mots de « folie j), de « maladie », et autres aménités du môme genre. Et en efTet, on ne se lassa pas de répéter la double légende. Bossut la consacra en 1179 de son autorité d'éditeur des Œuvres complètes de Pascal. Il fît même plus, l'imprudent et naïf abbé. Pris d'un soudain et maladroit désir de précision, que rien ne paraît avoir justifié, il ne craignit pas de surenchérir sur Gondorcet et Voltaire : il ne se contenta pas de raconter tout simplement l'accident

I. Je n"ai pu retrouver dans la Correspondance de Voltaire la date exacte de la lettre. Serait-elle apocryphe? De même, M. Delèp-ue, dans une très intéressante Étude sur la dernière conversion de Pascal, qui fait ])artie des Mémoires lus à la Sorhonne en tS08, et à laquelle j'ai fait plus d'un emprunt, déclare que l'accident du pont de Neuilly « est raconté dans tous ses détails et avec toutes ses conséquences » dans un article de VEncvclopédie que « depuis on n'a guère fait que reproduire » : or, je n'ai pu retrouver, et en cherchant aux mots les plus divers, dans les gros in-folios de V Encyclopédie, l'article auijuel il fait allusion. — M. Délègue, qui, ayant lu la présente étude, se proposait de revenir à son tour sur Pascal et VAccident du Pont de ycailly, mais qui est mort avant d'avoir pu réaliser son projet, — M. Délègue a fort aimablement éclairé ma religion sur ce dernier point. Il s'agit ici de l'article Pascal (jui se trouve non pas dans les éditions courantes (Je VEncyclopédie. mais dans VEncvclopédie méUiodique {Philosophie ancienne et moderne, t. 111), Paris, H. Agasse, an 11, in-4'. Le passage eu question est tout simplement extrait de VEloye de Pascal, par Coadorcet, (|ue Naigeon a réiuiprimé en tète de son article.

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(le Ncuilly : il le data, ce que jusqu'alors personne encore n'avait osé faire, du mois d'octobre IGoi; il tenta de reconstituer la scène; il iina^nna, — sans en rien dire, — de nouveaux détails; et il écrivit avec tran«|uillité : « On se représente sans peine la commotion que dut rerevoir la macliine frêle et languissante de Pascal. // eut beaucoup de peine à retenir (C un hny év(inouissemenl\ son cerveau fut tellement ébranlé que, dans la suite, au milieu de ses insomnies et de ses exténuations, il croyait voir de temps en temps, à côté de son lit, un précipice prêt à l'enirloutir. » Ne croiriez-vous pas entendre un témoin oculaire? En vérité, voilà qui doit nous rendre indulgent aux imaginations romanesques, — et romantiques, — du D' Lélut. Et, depuis lors, on pourrait compter les historiens ou critiques qui, sur ce point, ne se sont point faits l'écho de Voltaire, de Condorcet et de Dossut. « Le précipice imaginaire, écrivait Yillemain en 1828, le précipice imaginaire que, depuis un accident funeste, les sens affaiblis de Pascal croyaient voir s'entr'ouvrir sous ses pas, n'était qu'une faible image de cet abîme du doute qui épouvantait intérieurement son àme. » Sainte-Beuve, si fin, si avisé, si pénétrant, Sainte-Beuve lui-même, en ce qui concerne l'aventure de Neuilly et ses suites, ne fait guère que répéter Bossut et le Recueil (VUtrecht : il la rapporte lui aussi au mois d' « octobre ou novembre 16o4 ». Et sur la foi de Sainte- Beuve, Désiré Nisard, Gérusez, d'autres encore comptaient le trop célèbre accident parmi les

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causes déterminantes de la conversion de Pascal. Quoiqu'un même se trouvait, je ne sais qui d'ailleurs, pour renchérir sur Hossut en amour indiscret de la précision, et pour déclarer, de sa propre autorité, que l'accident avait eu lieu le 8 novembre lC5i' : et la date était enrei^istrée pieusement par j)lusieurs historiens et criti(iues.

Cependant, la légende était sur le point de subir quelques atteintes. J'ai eu entre les mains des notes manuscrites de Taine sur Pascal, datant de sa seconde année d'Ecole normale. Il y retrace brièvement la biographie psychologique de l'auteur des Pensées. Arrivé à l'année 16o4, les seuls événements dont il tienne compte pour expliquer sa conversion, ce sont ses visites à sa sœur, et le sermon de Singlin. En marge, il jette en passant cette indication dédaigneuse : « Aventure du

I. La publication de cette élude sur V Accident du Pont de Neuilly a provoqué, de la part de M. G. Michaut, dans la Quinzaine du 10 avril 1002, la piquante réponse que voici :

« Monsieur le Directeur, « Dans son intéressant article du IG février, M. Giraud se demandait d'où venait la date du 8 novembre attribuée par « quelqu'un » h l'accident de Neuilly. La question m'intéressait, car j'avais imprimé cette date dans mon édition des Pensées; (1896), et je venais rie la réimprimer dans mon étude sur les Époques de la Pensée de Pascal (1002). J'ai donc fait des recherches; et je suis parvenu à découvrir (|ue ce " (juebiu'un » était moi, ou plutôt, — rar la modestie, qui est partout de mise, l'est plus particulièrement ici, — que c'était mon imprimeur et moi, en collaboration, .l'avais voulu donner la date acceptée par Sainte-Beuve {Portlioyal, II, .102 ) « octobre-novembre •••. et c'est cet •< octobre-novembre •> (en chilTre, 8'"^-9''"), qui, par une transformation inapereue. est devenu 8 0''"' (S novembre)... •

G. MiCEJAUT,

62 m. MSI. l'Asr.AL.

cfirrosse. FJh' fsl t/onlensc. » Vers Ip niùmo temps, l'ablié Mayii-inl, dans deux volumes excellents et trop peu connus; ou du moins trop rarement cités, discute avec beaucoup de sens les divers témoijrnages, et s'il tourne un peu court, du moins il ré<luit à fort peu de chose l'inlluence exercée sur Tàme de son auteur par le prétendu accident. « Quoi ipi'il on soit, conclut-il excellemment, de tous les faits que nous venons de discuter, l'accident deNeuilly, la vision, l'abîme, ne fureni certainement pas la cause de la seconde conversion de Pascal, et n'eurent aucune action sérieu&e sur ses idées et sur sa vie. » Enfin, quelques années plus tard, un professeur de province, M. Délègue, dans une Etude sur ta dernière conversion de Pascaf, qui ne semble pas avoir fait l>eaucoup de bruit, allait plus loin encore : il niait la réalité même du fait. « En remontant aux véritables sources, disait-il, cet accident, cette aventure n'apparaît en aucune manière. » Et je n'aurais, sans doute, pas songé à revenir sur la question si, d'une part, l'argumentation de M. Délègue et celle de l'abbé Maynard m'avaient paru aussi décisives et aussi serrées qu'elles auraient pu l'être, et si, d'autre part, ils avaient tous deux réussi à tuer la légende.

Mais le fait est qu'ils n'y avaient point réussi; et jusqu'à ces dernières années, on la voyait refleurir, sans compter nombre d'articles de revues ou de journaux, dans presque tous nos manuels ou Histoires de la littérature française, dans presque toutes les éditions des Pensées. Ernest Havet, M. Faguet,

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