L ACCIDENT DU PONT DV. NKUÏLLY
M. Douniic, M. Lanson, M. Michaut, M. Brunschvicg, tous parlent, plus ou moins loniruement, avec plus ou moins d'insistance, de l'accident du pont de Neuilly. Et il est vrai, à mesure qu'on y regarde de plus près, on en paraît moins sur, on s'accorde en tout cas à restreindre de plus en plus la part d'action que la fameuse aventure aurait eue sur l'àme de Pascal. « Un accident de voiture, écrivait il y a six ans dans sa remarquable Histoire de la littérature française M. Lanson, un accident de voiture où il fut sauvé par miracle, auprès du pont de Xeuilly, très certainement aussi l'évolution naturelle de ses idées, et enfin l'insoluble mystère, — psvchologique ou théologique, — de la grâce amenèrent la crise définitive. » Et quatre ans plus tard, dans un très intéressant article de la Grande Encyclopédie sur Pascal, le même M. Lanson écrivait : « Pascal se convertit. Là encore, il faut se garder de la légende. L'accident du pont de Xeuilly, si V anecdote est authentique, n'a pas l'importance qu'on lui a quelquefois prêtée. » On voit la différence d'attitude. Et je ne désespère pas du tout de voir quelque jour M. Lanson, dans le livre qu'il nous doit sur Pascal, se ranger définitivement à l'avis de M. Boutroux qui, récemment, dans un volume consacré tout entier à l'auteur des Pensées, plus hardi que la plupart des historiens de Pascal, — j'en puis parler, j'ai été l'un d'eux, — a raconté la conversion du grand écrivain sans dire un seul mot du légendaire accident du pont de Neuilly.
16 février 1902.
PASCAL ET NOS CONTExMPORAINS
Il m'est arrivé d'écrire Cjue la pensée contemporaine est comme hantée et obsédée par Pascal; et l'idée et la formule ont, comme il était naturel, soulevé çà et là ({uelques protestations. Loin de les retirer, je voudrais essayer de les justifier l'une et l'autre un peu plus longuement que je ne l'ai pu faire encore; et cela, de la seule manière qui convienne, en ramassant des faits et en laissant parler des textes. Il va sans dire d'ailleurs que le Pascal dont je parle, c'est le Pascal des Pensées, non pas celui des Provinciales, admirable écrivain certes, logicien et pamphlétaire de génie, mais dont l'u/uvre a un peu vieilli et nous offre, semble-t-il, un intérêt surtout historique et littéraire. La meilleure preuve, c'est qu'on ne réimprime guère les Provinciales : et si l'on veut un point de comparaison instructif, éloquent, on n'a qu'à songer précisément aux éditions récentes des Pensées.
Celles-ci sont légion, et il y en a de toutes sortes :
6»i HI.AISE l'ASCAI..
(''(lilions s.ivanlos, |>liiIolo,i;i(]ues ou crilifjncs; rdilious «lassicjues; «alitions jiliilos(»|»lii<ju<'s ou ralionalisles ; éditions confessioiiiiclk's, callioliiiuos on protestantes. Pour nous en loFiir aux dix dernièn'^ années seulement, je compte au moins six éditions nonvcltcs\ et qui toutes, ou presque toutes, à des titres divers, méritent d'être consultées : l'édition Gidel, l'édition Didiot, l'édition Guthlin, l'édition Michaut, l'édition, ou plutôt les éditions Brunsclivicy, l'édition, ou j)lulot les deux éditions Margival.
Trouvera-t on cette statistique et cette liiblioffra- ])hie trop peu probantes, ces données trop matérielles, ces chiffres et ces faits insufiisamment révélateurs? Dira-t-on qu'il y a là une simple coïncidence toute fortuite, et que d'ailleurs la présence des Peiisces de Pascal sur les divers programmes d'examens peut suffire à expliquer cette remarquable floraison d'éditions récentes? — On pourrait au moins répondre que, depuis que Villemain, pour jouer un tour à la célèbre Compagnie, a fait
1. Dans le même laps de temps, je ne trouve à sijrnaler pour les Provinciales ([u'une seule édition vraiment nouvelle, la petite édition classiiiue de l'abbé Vialard, chez Poussielgue (1.S94), L'édition des Grands Écrivaitis français (chez Hachette), dont le dernier volume a paru en 1895. avait été commencée par Faugère en 18S7. Gimi sur six de ces édilicms nouvelles- des Pensées ont l)aru en moins de deux ans (1890 et 1S97). Et sans parler des éditions stéréotypées, comme celles de Lahure, de Louandre, de Havet. qui sans doute ont continué à se vendre, — cette dernière accuse précisément un 5" tiraiieen 1897, — il faut encore signaler en 1897 enraiement, chez Leroux, une réimpression de l'édition que Faug-ére avait publiée en 1844. chez Andrieux, et ([ui. comme l'on sait, a fait date dans l'histoire de la constitution du texte des Pensées.
placer les Provinciales au programme de l'enseignement secondaire, elles n'ont euère cessé d'y figurer, qu'elles y figurent à l'heure actuelle, et que pourtant on ne voit pas les éditions du fameux pamphlet se multiplier comme celles des Pensées. Mais faisons comme si nous acceptions l'ohjection, et, pour le moment, consentons à ne point séparer l'une de l'autre les deux grandes (ouvres du grand écrivain. Une chose j^araît bien certaine : c'est que Pascal, depuis quelques années, est, de la part des esprits les plus divers, l'objet d'une attention particulière. Les professeurs d'Université, — et non pas seulement des « littérateurs », mais des philosophes de carrière, — le prennent volontiers pour sujet de leurs cours. En une seule année, 1897, à Paris, dans nos trois grands établissements d'enseignement supérieur, à la Sorbonne, à l'Ecole normale, au Collège de France, on pouvait entendre parler de Pascal M. Boutroux^ M. Lanson, M. Nourrisson; en province, à l'Université de Lyon, tel était aussi le sujet du cours d'histoire de la philosophie qu'avait choisi M. Alexis Bertrand. L'un de ces cours, celui de M. Boutroux, fut presque un « événement parisien » : par l'autorité de sa parole, par la sincérité et linvolonlaire émotion de son accent, par l'intérêt passionnant aussi de son sujet, le maître retenait autour de sa chaire un nombreux, un fidèle auditoire : on allait « en Pascal » comme il y a deux siècles on allait « en
i. Je crois savoir quun autre pliilosoplie, M. Lévy Bruhl. avait eu linteiitioii, eu 18'JT également, de traiter de Pascal.
r»8 HLAisi: l'AsrAF..
rHuird.ilniic ». Do ces cours criinporlanls travaux sont sortis : le livre, — (ju'on a déjà traduit eu aui:l;iis, — de M. Boulroux sur Pascal, divers articles de M. Lanson; et ces travaux u'ont pas peu conlribuéà renouvelerla « littérature w pascalieuue.
Celle-ci, au demeurant, depuis une quinzaine d'années, s'enrichit presque tous les jours. Il fau drait sans doute plusieurs pa^'^es pour dénombrer tous les articles, brochures ou livres qu'on a, au cours de cette fin de siècle, consacrés à l'auteur des Pensées. Quelques-uns des maîtres les plus distingués de la critique et de la pensée contemporaines ont tenu à honneur de s'expliquer sur son compte : Scherer et M. Bourget, Ravaisson et Joseph Bertrand, Sully Prudhomme et M. Brunetière. Ces «leux derniers sans doute n'ont pas dit leur dernier mot sur ce i:rave sujet : Sully Prudhomme nous a promis tout un livre sur les Preuves du Christianisme cl après Pascal, et je crois que l'orateur de combat qu'est M. Brunetière n'a pas renoncé à nous parler longuement quelque jour de « celui de nos écrivains qu'il aime et respecte le plus ». On a fondé récemment une Revue Dossuet et une Revue Dourdaloue : si l'on fondait aussi une Revue Pascal, ce ne sont pas les « pascalisants » qui manqueraient pour l'alimenter.
Ouvrons quelques-uns de ces livres et de ces articles que Pascal a visiblement inspirés; ouvronsen d'autres encore, où , à première vue, rien ne trahit l'influence môme lointaine de l'apologiste des Pensées. Voici un roman tout récent, dune inspiration
1res profondément et très violemment anticliré tienne, Ja Maison </u Péché, par Mme Marcelle Tinayre : l'auteur assurément n'aime point Pascal; mais elle l'a lu d'assez près, et cela non pas seulement parce qu'elle le cite, mais parce qu'elle l'interprète non sans intelligence, et l'intérêt du livre est fait en partie de la curieuse répulsion ([u'éprouve l'écrivain à l'égard des conceptions pascaliennes : l'une des plus belles scènes du roman se passe dans la vallée de Port-Uoyal, et l'idée n'a pu en venir à l'auteur qu'a|»rès une lecture de Pascal. C'est d'un tout autre ton qu'un autre romancier, M. Art Roë, dans un livre d'une excellente et saine inspiration, « argumente » contre Pascal; mais il faut avouer que, si l'on n'était point [)révenu, ce n'est pas dans Pingot et moi que l'on irait chercher des objections à l'auteur des Pensées; et pourtant, il y en a, et elles ne sont pas méprisables. Et je pense enfin que M. Maurice Barrés songeait un peu à lui-même quand il faisait dire à l'un de ses héros : « Cette exaltante Tolède, voilà la complémentaire désignée pour un être dégoûté au point que, dans les arts, seuls l'eussent éveillé les violents raccourcis de Pascal et de Michel-Ange, qui eurent, eux aussi, rame solitaire et tendue. » Visiblement, le souvenir de Pascal, — qu'il connaît bien et sur lequel il a écrit de curieux articles, — le hantait tandis qu'il écrivait : Ln amateur d^twcs: et, du reste, à trois reprises il le nomme.
Voilà pour les romanciers, et voici pour les poètes, rançonnait les vers vigoureux, frémissants.
70 HLAISE PASCAL.
(rnii |M'>siiiiisnio aussi rMmaiili(jii(' (juc jm'U clirr'ticu, • |ur Minr Ackcrmami a consacrés à l*asral ri qnrllc a «lé(li(''s à lù'iicsl ll.ivrl. ir-ipiiolons-cu (|iu'l«|ues uns :
Ouels assauts! quels élans! jamais lutte |iareille
Ne s'était engagée à la clarté des deux.
Noufi les avoua toujours dans Vâme et dana Voreille,
Ces cris et ces délis du Jcuno audacieux :
N'était il jias vainqueur? à l'instant, ici même
N'a-t-il point prononcé la parole suprême,
Et résolu d'un mot l'énigme dici-bas?
Un tel aveuglement nous trouble et nous étonne.
Non, non, pauvre Pascal, tu n'as vaincu personne;
Ta réponse est absurde, et le Sphinx n'en veut pas.
l'n dernier mot! Pascal; à ton tour de m'entendre Pousser aussi ma plainte et mon cri de fureur. Je vais faire d'horreur frémir ta noble cendre, Mais, du moins, j'aurai dit ce que j'ai sur le cœur.
-A quoi bon le nier? dans tes sombres peintures, Oui, tout est vrai, Pascal; nous le recoîinaissons : Voilà nos désespoirs, nos doutes, nos tortures, Et devant l'Infini ce sont là nos frissons.
Ce sont là des aveux auxquels Voltaire n'aurait point consenti. Le nom de Pascal revient souvent aussi dans les vers de Sully Prudhomnie :
Pascal, qui tourmentant ton grand cœur attristé. En sublimes efforts épuises ton génie Pour terrasser le doute et mettre en harmonie La misère de l'iiomme avec sa majesté....
N'est-ce pas là un Pascal bien romantique encore? Mais qu importe à notre objet? L'hom-
mage n'en est pas moins respectueux ui moins sifi^nificatif.
Ainsi parlait le maître, et l'ironie austère (Jui parfois acérait ses lèvres sur la terre Kn avait disparu, n'ayant plus à sévir, Et mon esprit au svm se laissait asserdr.
C'est Faustus qui parle ainsi de Pascal dans le Bonfieur: et Faustus représente assurément ici le délicat et douloureux poète des Vantes tendresses, dans ce beau poème philosophique où il fait une si large place à l'auteur des Pensées. Si, d'ailleurs, on en pouvait douter, on n'aurait qu'à ouvrir les curieuses études en prose que Sully Prudhomme a consacrées à Pascal et à ses écrits : « Ce qu'il nous importait surtout de reconnaître, c'était la relation proche ou lointaine des idées de Pascal avec les idées modernes, et celles que nous avions pu nous former nous-même, sur les questions capitales remuées si puissamment par lui ». Et ailleurs : « Que son ombre nous pardonne d'avoir peut-être mal dégagé sa pensée, en faveur de notre pieux eiîort pour le comprendre, en faveur de notre humble hommage à son multiple génie, où la nature semble avoir allumé autant de flambeaux qu'elle a de provinces mystérieuses, depuis l'espace infini où gravite la matière jusqu'aux abîmes de la conscience humaine! » Quelaccentî quelle piété! Et un Platon aurait-il mieux parh' de Socrate?
Philosophes et savants, historiens et critiques, théologiens et a[)olo^istes ont eux aussi payé au
72 KLAISE PASCAL.
irraïul clnrtit'ii leur juslr trilml (riiommages. « C'est en rlu''lori«|m', nous dil M. (iastoii Paris, que James Darmesleler roiinul lacilc et Pascal, les dcu.v auteurs favori >i f/ui ne fjuillf'rcut plus sa lahie justjuà sa mori . » Kl le même écrivain, un peu plus loin, à propos d'un vers «rAntln'' (]hénier qui, «lans une promenade avec Alexandre Bida, leur vint aux lèvres à tous deux <'l lui valut l'amitié du célèhre artiste, nous fait celte touchante conlidence : « J'ai diï une autre amitié qui m'est chère à une pareille surprise à propos d'un mot de Pascal, qui, prononcé en même temps, avait rempli de larmes les yeux des deux interlocuteurs. » Cette amitié, pour le dire en passant, ne serait-elle pas celle de Sully Prud homme?
Ne nous lassons pas de multiplier les témoiirnages et les aveux. « Le premier livre qui passionna ma jeunesse, ce fut le livre des Pensées, sans nul doute parce qu'il me faisait assister dans l'àme de Pascal, en la traduisant en paroles de flamme, à cette lutte entre la raison et la foi, entre la conscience etla science dont je commençais moi-même à souffrir. » Cette phrase est d'un théologien protestant, Auguste Sabatier, et dans un livre qui a fait un certain bruit, il y a quelques années, VEsquisse d'une philosophie de la religion d'après la psychologie et r histoire. « Les ouvrages de Vinet, écrit de son côté un historien, M. Gabriel Monod, les ouvrages de Vinet ont été, avec les Pensées de Pascal, les livres qui ont le plus influé sur ma vie morale. » Et un savant à son tour, dont on a pu
rapprocher la précocité de la vocation scientifique «le celle «le Pascal, Joseph Bertrand, composait il y a dix ans tout un livre, un peu inéjial, mais assez curieux, « pour s'incliner profondément devant la 2:"loiro » du ijrand savant chrétien.
Sont-ce là cependant des admirations toutes platoniques, expression à peine diversifiée d'une simple curiosité critique? « L'étude des doctrines de Pascal, disait il y a cinq ans en pleine Sorbonne un éminent philosophe, M. Boutroux, l'étude des doctrines de Pascal n'est pas pour nous affaire de curiosité. En même temps que nous cherchons à approfondir la pensée d'un grand homme, nous nous proposons de penser à sa suite et sous son influence^ de manière à avancer dans la connaissance de la vérité. » Et parmi tous ceux que nous avons cités, il en est bien peu, je pense, qui désavoueraient cette noble parole : on le sent bien à leur accent : accent d'impatience parfois, et en même temps que d'admiration, d'irritation secrète contre un grand esprit qui, '( même s'il ne convainc pas, éclaire, et qui nous force à rétléchir et à défendre notre foi contre la foi contraire par des raisons ». Il y a trois ou quatre ans, l'auteur d'un fort beau livre sur Bossuet, M. Gustave Lanson, écrivait dans la Préface de Pa/jes choisies du grand orateur ces curieuses paroles : a II faut lire ces pages comme on lit Pascal : ce n'est pas assurément pour être janséniste «ju'on s'applique aux Provinciales et aux Pensées, mais pour éprouver son iime moderne et sa croyance personnelle nu
74 BLAISK PASCAL.
choc (I iiiir iin|M''ri<Hiso ol |ii(>f(tmlo pcnscc, (|<»iil il faut à la l'ois se servir et se dcfciidn'. » On sait peut-être que c'est un « contact intime et prolongé avec le irénie de Pascal » qui, au témoignage de son propre fils, de simple déiste qu'il était, a rendu Ernest Ilavot a radicalement irréligieux ». Pour emprunter à M. .Iules Lemaître une de ses expressions les plus justes et les [dus pittoresques, on pourrait dire de Havet que c'est Pascal qui « Ta contraint à sortir tout le xvni' siècle (ju'il avait dans le sang ». A v regarder de près, il me semble bien qu'il avait déjà exercé la même espèce d'intluence sur Sainte-Beuve.
Mais celte sorte de victoire n'est pas la seule que Pascal ait remportée sur les esprits contemporains. Un homme fort distingué, que Taine, qui avait été son élève, avait en très haute estime, et auquel nous devons un bon livre récent sur Pascal, Adolphe Hatzfeld, passait pour avoir été converti au catholicisme, — il était d'origine israélite, — par la lecture assidue des Pensées. Bien d'autres sans doute ont été, sinon convertis par lui, — et pourquoi pas? — tout au moins ralîermis, éclairés dans leurs croyances et leurs « raisons de croire ». Je suis convaincu pour ma part que celui (ju'il appelle « le grand Pascal » a été pour quelque chose, — les plus fortes parties de VÉtape me le feraient croire, et en particulier tout ce qui dans le livre est comme la mise en œuvre dune psychologie de la conversion, — que Pascal, dis-je, est pour quelque chose dans l'évolution religieuse de
M. IJourget : « J'ai beaucoup lu l*ascal », nous (lit-il quelque part, et il ne nous le dirait pas que cela se verrait à ses articles et à ses livres : songez à la Préface et aux dernières pages du Disciple. Quant à M. Brunetière, de même qu'il nous a dit « ce qu'il a appris à l'école de Bossuet », il nous dira sans doute un jour « ce qu'il a appris à l'école de Pascal ' » : mais en attendant, ses écrits
1. En rèi m primant celte série d'études sur Pasciil, je n'ai pas cru devoir les refondre, et^sans autrement me soucier des répétitions ou des contradictions peut-être qu'on y pourra rencontrer, je les ai laissées, par un scrupule de sincérité iju'on voudra bien me pardonner, telles qu'elles ont, au jour le jour, jailli spontanément de ma plume : je me suis contenté de très rares et insig:ni liantes retouches de style, et aussi de corriger quelques menues inexactitudes ou erreurs. Cependant, quand les questions soulevées par moi auront provoqué ((uelques discussions ou recherches intéressantes, il y aurait sans doute quelque aiïectation de ma part à paraître ignorer ces données nouvelles, et l'on me permettra, (:à et là. en note, de les signaler brièvement, afin que d'autres travailleurs puissent en faire leur prolit à leur tour.
Ce (jue je disais là de Brunetière n'était pas une vaine conjecture. On a retrouvé, parmi ses papiers, l'esquisse rapide d'une série de leçons sur Pascal qu'il se proposait de faire... au Collèiie de France, s'il y avait été nommé. Il avait beaucoup songé à ce cours, et il en parlait quelquefois. 11 avait même noté, dans son exemplaire du livre de Renouvier, Philosophie analytique de l'histoire (t. IV, chapitre iv, p. 65), la page suivante qui devait lui servir comme « début des leçons sur Pascal • :
'- Depuis l'élude qu'en lit V. Cousin, les éditions des Pensées se sont multipliées avec un tel succès, que cet inimitable modèle du rendu adétjuat des idées par l'écriture, enfin restitué dans la perfection de l'original, reste comme un appel adressé à tout penseui' obligé, pour ainsi dire, de fixer sa propre attitude en méditant celle que ce génie extraordinaire a prise vis-à-vis des questions fondamentales de foi et de science. On prend position soi-même dans les problèmes, en jugeant la pensée, en entrant |»lus ou moins dans le sentiment de celui «pii, plus qu'aucun autre homme connu, a mis son cœur à les approfondir. Pascal est devenu roinnie un auteur de notre temps, et dominant à la fois tous les autres comme n'en étant pas et leur parlant un langage au-dessus du
76 HLAISi: l'ASCAI..
(i.niciil <li''ià assez in'l et asx'Z liaiil. Pascal inV paraît, — avec George Kliol', Aii^nislo (Jointe et Darwin, — Tuno dos grandes influouces qu'il a, je no dis passnhies, mais acroploos. mais recliercliécs, mais aimc'os. Comptez coniMen de tnis le nom (d les idéos, — très fortomont ropcnséos, — de Pascal reviennont dans les Itisrours de ('O)nliaL Dans un articio vieux de près de trente, ans, et «piil n'a j)as recueilli on volume, je note cette phrase, déjà très caractéristique de ses préoccupations reliiiieuses d'alors : « Ce (pfil y a de certain, c'est que la poésie, comme aussi bien Tait en i:énéral, comme la philosophie, comnie la re/ii^/ion, (rdrersenl en ce moment nne crise àoniW serait présom[)lueux de vouloir prédire ce qui on sortira. » Quelques années jdus tard, dans un article sur le Problème des Pensées, il raillait avec virulence un imprudent éditeur de Pascal, et il lui reprochait avec une vivacité singulière de « ne pas se douter qu'il y a des expressions que l'on ne saurait employer, par respect pour l'importance des problèmes (qu'agite l'àme de Pascal, et, disait-il, j'ajoute : par respect pour le nom do Pascal ». C'est encore dans un article
leur. Lui-même n'avnil gucru été de son siècle. On peul s'en rendre compte en voyant par la comparaison du manuscrit authentique au texte de la publication ((u'en firent les religieux de Port-Royal, avec altérations et mutilations, combien ils sentirent que cette apologie de la religion dépassait les vues et les habitudes des liommes attachés à la tradition ecclésiastique, la leur propre, et la portée d'esprit des libres-penseurs. »
1. Ce nom va peut-être surprendre quelques lecteurs: mais il n'a pas été mis lii au hasard, et M. Brunetière n'est d'ailleurs pas le seul écrivain français sur le<juel le grand romancier anglais ait eu une secrète, une heureuse action.
sur Pascal que, sept ans plus tard, il laissait échapper celte parole significative : « Mais pour les Pensées, quelle qu'en soit la valeur comme apologie du christianisme, le problème qu'y agite Tàme passionnée de Pascal n'a pas cessé d'être celui (]uil faut que tout être qui pense aborde, discute et résolve une fois au moins dans sa vie. » Et un peu plus tard encore, il terminait par ces lignes éloquentes un article parfois un peu discutable sur les Provinciales : « Il n'y aura jamais dans la langue française de plus éloquente invective que les Provinciales: de plus beau livre que les fragments mutilés des Pensées; et de plus grand écrivain, que Von doive plus assidûment relire, plus passionnément aimer, et plus prof ondément respecter que Pascal. » Et enfin, dans une page plus récente, d'un tour et d'un accent tout pascaliens, nesemblet-il pas que l'auteur du célèbre article Après une visite au Vatican nous fasse entrevoir des raisons personnelles de croire que l'auteur des Pensées n'eut point désavouées, puisque ce sont exactement les siennes : « La communion parfaite avec les arbres.... Oui, ce sont de fort jolies choses, mais il y a des gens qui n'y trouvent pas F apaisement de leur inquiétude. Surr/it amari aliquid : ils ne reculent pas plus que d'autres devant les exigences ou les obligations de la vie, mais une a^irjoisse intérieure ne les tourniente pas moins.... Il y en a quelques-uns que VEj position du si/stème du inonde ou V Histoire comparée des lanyues sémitiques distraient, mais ne consolent pas de s'ignorer eux-
78 ItLM^K PASCAL.
mômes. Et s'il y en a «jiii, <lans les occupations de la vie môme ou dans le direrllssemenf du lahora t(»ire, entendent murmurer en eux la parole célèbre : « La science des choses extérieures... » — On nous apprendrail fjue révoluti<>n leli^ncuse «le M. Bruneli«l're sest faite dans la médilalion et comme en marge de Tœuvre de Pascal, que nous n'en serions nullement surpris.
Et les philosophes chrétiens à leur tour, les apoloiristes de profession, sentant bien cette sorte d'harmonie préétablie entre la pensée de Pascal et la pensée contemporaine, comprenant bien que l'œuvre du grand écrivain leur oflVait un admirable terrain d'entente avec leurs adversaires et, si j«' l'ose dire, un merveilleux tremplin apologétique, eux aussi se sont mis, ou plutôt remis à son école, et lui ont emprunté, avec sa méthode, nombre d'arguments et d'idées. « Longtemps satisfaite, dit excellemment à ce propos M. Boutroux, longtemps satisfaite des systèmes d'apologie qui s'appuient principalement sur la raison pure et sur l'autorité, l'Église catholique voit se produire, dans son sein, de remarcjuables elTorts pour chercher les i^remières raisons de croire, non plus dans les objets de la foi, mais dans l'homme et dans sa nature. Selon cette méthode, la condition première de toute démonstration de la religion serait l'éveil, en l'àme humaine, du désir de posséder Dieu, désir qui, à la vérité, en fait le fond, mais qu'opprime notre vie sensible. 11 s'agirait de démêler, dans la nature môme, l'exigence du surnaturel. Or,
c'est en partie sous Finfluence de Pascal, lu et médité en toute simplicité, que se déreloppent ces côtés de rapologéhqKe chrétienne. » Ce témoij^'nage (l'un observateur impartial est sans doute la vérité même. Les Pensées de Pascal sont une des lectures que Xewman, « au seuil de la conversion », conseillait à une inconnue qu'il dirigeait, et qu'on a pu ingénieusement comparer à Mlle de Hoannez'. Et n'est-ce pas un évèque, un noble et généreux et savant archevêque qui, tout récemment, dans une admirable Lettre sur V apologétique, lettre toute pleine de l'esprit de Newman et de celui de Pascal, — le nom de Pascal y revient à plus d'une reprise, — s'exprimait en ces termes :
« D'ordinaire, Dieu « prépare les vérités reli- « gieuses à ceux qui l'aiment ». Elles appartiennent à un monde à part, à une région inexplorée où la raison proprement dite ne pénètre guère. C'est que la raison, la froide raison, principe fécond de toute science humaine, n'est pas apte à tout comprendre. Le cœur aussi a ses droits imprescriptibles renfermés dans un sanctuaire inviolable et que la raison est incapable de juger pleinement. Comment, en elïét, pourrait-elle apprécier sainement l'amour, la générosité, l'oubli de soi, le dévouement, l'enthousiasme, l'abnégation, le sentiment délicat de l'honneur? Elle est toute dépaysée quand elle s'aventure sur le domaine du sentiment; elle ressemble à une voyageuse de nuit qui
I. Voir Lucie Felix-l'aurc, ycivimin, sa vie ci ses (c livres j p.80-8i.
HO MLAISK PASCAL.
(M*rr an hasard en pays (''Iraii^cr. Ne nous éloiiii(»n> |»as. Scrail-il possible, en effet, au moyen du raisonnement, de conFiaître la saveur d'un fruil (|u"on naurail (»as i^onlr, le |iarfiim diiFie lleiii- (ju'on n'aurait pas resj)irée? Les puissances int(d l(M'luelles et les sentiments ielii:ieux sont «rordiN' ton! dillVTent. L'activité, la sagacité de l'intellij^ence, la profondeur des [lensées, le sentiment du beau, un sens exquis des arts et de la littérature sont des dons excellents, mais sans lien nécessaire avec les sentiments reli,:.neux. D'autre [>arl, toutes les vertus chrétiennes réunies, comme l'humilité, la patience, la mortification, ne rendront jamais par elles-mêmes un homme capable de parler une langue étrangère ou de pénétrer les secrets de la science. La raison est assurément la plus îirande force, le plus puissant levier, mais elle a besoin d'un auxiliaire plus puissant aussi, le cœur, (jui seul i»eut comprendre le mystère d'amour, de soutîrance, d'expiation qu'est l'Evangile et le christianisme. Saint Paul ne nous dit-il pas que la doctrine de Jésus crucifié est un scandale pour la raison des Juifs et une folie pour la raison des Grecs? Ne séparons donc jamais les raisons de la raison des raisons du cœur que la première ne comprend pas toujours '. »
A propos de (|uelques lignes extrêmement
1. Lettres de S. G. M<jr Mijuat, nrchcvcque d'Albi, au clergé de son diocèse sur les Éludes ecclésiastiques, in-i", AIbi, Almeric, iUOO. Troisième lettre : l'Apologétique contemporaine, p. 22-23 (recu<'illi dans les Lettres sur les Éludes ecclésiastiques du même auteur, Pa-ris, LecolTre, 1900).
remarquables de M. GastoQ Paris, M. Emile Faguet (lisait un jour qu'il voudrait les mettre en note à quelques-unes des Pensées de Pascal*. J'en dirais volontiers autant de cette belle page, d'une inspiration et d'une langue même si parfaitement pascdl tenues : elle est de Mgr Mignot.
Partant de si liaut, rexem|)le ne pouvait man- (jucr de gagner de procbe en procbe. Et de proche en proche, en effet, tous ceux qui, depuis vingtcinq ou trente ans, sans répudier certes les procédés et les conquêtes de l'apologétique ordinaire, ont essayé d'adapter les données de la vérité religieuse à l'état précis et actuel des esprits et des âmes, tous ceux-là, dis-je, encouragés d'ailleurs par les succès qu'ils obtenaient, par les aveux qu'ils arrachaient, se sont nourris de Pascal et ont essayé de lui ravir le secret de sa méthode et sa puissance de persuasion. Quelqu'un sans doute essaiera un jour de déterminer avec plus de précision qu'on ne saurait le faire ici tout ce qu'il est entré exactement de Pascal dans l'œuvre philosophique et apologétique de M. Ollé-Laprune et de M. Georges Goyau, de M. l'abbé Birot et de M. Fon-
i. Cette page de M. Gaston Paris vient trop bien à lappui de re ([ue j'essaie de prouver, pour que je ne me donne pas le plaisir de la citer ici : « Quest-ce qu'une religion, qui n'admet pas l'intervention de Dieu dans la vie, qui, par conséquent, ignore la prière et qui ne promet pas une vie future pour réparer les injustices de colle-ci? Tant nu'il y mira des ùmes qui ne pourront pas se contenter de la science ou plutôt de iitjnorance humaine, qui ne pourront pas se résigner à naitro pour mourir et à mourir sans savoir pourquoi, elles nappelleront religion (|ue ce (|ui leur donnera une explication du monde et une promesse de bonheur inllni. En moUant lin ;ui inessianisiiii' Icrreslrc. en proilamanl que son
S2 HLAISK l'ASr.AL.
se^rive,(le M. Maurice Blondel ' et de Tahlié Laher- Uiomiiùre, de Tabbé de Hro^'^lie et de l'ahbr Brémoml , de M. Hazaillas et de M. TaMir Denis, de combien d'autres encore! Mais (|ne Pascal soit bien, — avec New ni.iii, — b'iir maître incontesté à tous, c'est ce (|ue l'un d'eux, l'abbé Lai»erlboiinière, a établi en des pages décisives et pénétrantes sur l Apohrjie cl la mt'tJiode de Pascal. J'en détache ces quelques lignes significatives : « Ce qui caractérise Pascal, c'est qu'il a conçu une apologétique sous une forme rigoureuse, pressante, scientiliquement ordonnée, où le christianisme ne se présenterait que comme une explication de la vie. Et à ce titre, nous semlde-t-il, // est une date dans le développement de la pensée chrétienne à travers les siècles.... Assurément nous ne prétendons pas que Pascal ait dit le dernier mot en apologétique. Ce dernier mot, personne ici-bas ne le dira : car il n'appartient à peisonne d'épuiser l'infini. Nous avons beau admirer son œuvre, nous jugeons néanmoins qu'il y a toujours lieu de la revivre et de la refaire pour la comprendre, pour la renouveler et pour la compléter. La vérité et la vie ont des profondeurs que l'homme
royaume n'est pas de ce monde, le christianisme a détaché à tout jamais la religion de la science et de la politique : il lui a créé un domaine propre qui existe désarmais en dehors et au-dessus des autres, et le seul où elle soit vraiment elle-même. » C'est à propos de James Darraesteter que M. Gaston Paris se.xprime ainsi {Penseurs et Poètes, p. .32-.3:i>.
1. Dans un intéressant article des Études (août 1901, p. 321) sur la Dialectique de M. Blondel : les Sources de la nouvelle méthode, le P. X. Moisant a une bonne page à ce sujet. Voir aussi L. Biml. le Mouvement religieux. Études et Discours (Paris, Lecoffre, 1001, p. 1)7, 130. 221, 220-228. 238, 280).
n'achèvera pas de sonder. Ce que Pascal a visé dans riiomme, ce n'est pas quelque chose d'accidentel, ce ne sont pas des opinions d'un moment, des systèmes caducs, des théories à la mode, c'est la réalité même de sa vie, ce sont les condiKons de son existence terrestre qui, sous des changements se produisant à la surface, étaient hier ce qu'elles sont aujourd'hui et ce qu'elles seront demain. Et voilà justement pourquoi son œuvre ne saurait vieillir •. »
Et enfin, dans ces derniers temps, il s'est rencontré quelques savants qui, partant des données les plus récentes de la science expérimentale, utilisant d'autre part les derniers résultats des profondes recherches à la fois psychologiques et métaphysiques auxquelles Ravaisson et M. Lachelier, M. Boutroux et M. Bergson se sont parallèlement ou successivement livrés, mettant à profit enfin leur connaissance à la fois théorique et pratique du catholicisme, comhinant en quelque sorte ces trois éléments différents, et opérant, si je puis dire, la puissante synthèse des conchisions de leur tri[de expérience, scientifique, philosophique et religieuse, ont abouti à une conception extrêmement originale et séduisante des rapports de la science, de la philosophie et de la religion. Et cette philosophie c( nouvelle », ou plutôt renouvelée, de la liberté, ce « positivisme nouveau », comme il s'inti-
l. Revue du Clenjé /nuirais du l'' février 1901, p. 474, 495, 497 (recueilli dans les Essais de pkHosopliie religieuse du niùme auteur, Paris, Lethielleux. 190:{).
84 HLAlsi. J'\»:ai,.
tulo voluiiliirs liii-mr'ine, ivalisant ainsi une parole presijuo pro[»liéti(jU(' de Havaisson', il a, pour uno large part, ses origines dans l'auteur des Pensées. « Comme philosophie anti-intcdlectualislo, nous dit l'un de ses plus dislinizués représentants-, elle jteut se réclcnner dini hiiiis-Sccjt el //'//// PasiaL elle se rattache à la liuiiée des grandes doctrines mystiques, elle est l'entrée définitive de l'esprit chrétien dans le domaine des pures spéculations.... » Et
1. « \ bien des signes, écrivait Itavnissoi» datis les dernières pajres de son mémorable Rapport sur lu pUilosopUie en Frunce nu XIX' siècle, à bien drs signes, il est permis de prévoir comme peu «•loifrnée une époque philosophique dont le caractère général serait la prédominance de ce qu'on pourrait appeler un réalisme ou positivisme spiritualiste, ayant jiour principe générateur la conscience ([ue l'esprit prend en lui-même d'une existence dr»nt il reconnaît que toute autre existence dérive et dépend, et qui n'est autre i[ue son action. •
2. Edouard Le Roy. Sur quelques objections adressées à lu nouvelle philosophie {Revue de Métuphysique et de Morule dt" mai 11)01). Voir du même auteur dans la même Revue de mars 1901 l'étude intitulée Un positivisme nouveau, et surtout, dans les numéros de juillet-septembre-novembre 1899 et janvier 1900, les trois importants Mémoires intitulés Science et Philosophie, (ju'il y aura lieu de compléter par une communication faite par le même écrivain au Congrès international de philosophie de 1900 {la Science positive et les philosophies de la liberté. Bibliothèque du Congrès, tome 1). Renan disait avec raison de M. Lachelier qu'il était - l'inventeur du mouvement tournant philosophique le plus surprenant des temps modernes depuis Kant ••. On dira peut-être un jour de M. Le Roy «lu'il est, avec M. Bergson et M. Blondel, l'inventeur du mouvement tournant philosophicjue le plus surprenant qu'il y ait eu depuis M. Ladielier et M. Routroux. — Au moment même où je corrige les épreuves de ces pages, M. Édouaid Le Roy est en train de donner pleinement raison à ce que je disais ici de lui. Les très belles conférences qu'il prononce cet hiver à l'École des hautes études sociales, — et qui, je l'espère bien, formeront bientôt un beau livre — sur l'Attitude et V Afjirmaiion catholiques sont non seulement toutes pleines de Pascal : elles sont la reprise et l'adaptation h notre temps du dessein qu'avait formé Pascal en concevant son Apologie.
notez que celui qui parle ainsi, c'est un chrétien sans doute, mais c'est un savant aussi, un savant de [)rofession, un savant qui a été conduit à ses conceptions par ses travaux scientifiques, un savant qui, à l'exemple de Pascal, dont il est manifestement et personnellement nourri, entend bien « remplir tous nos besoins » et « non pas restreindre, mais agrandir le domaine du connaissable ». « Le mouvement critique dont je parle, écrit-il en propres termes, olTre ceci de particulier que, loin d'avoir été pour ainsi dire appelé du dehors par des préoccupations métaphysiques et morales (bien qu'il ait peut-être des conséquences dans ces deux domaines), il s'est produit à l'intérieur de la science, sous la pression de besoins internes, au contact même des faits et des théories. Ses auteurs furent des praticiens qui ne pouvaient pas song-er et n'ont pas songé en effet à sacrifier la moindre partie de la science au bénéfice de quoi que ce soit d'autre. 11 faut prendre leur effort comme un effort de sincérité plus scrupuleuse, comme un effort pour [>enser |»lus profondément leur savoir. »
Or, n'est-il pas bien remarquable que la conception que ces « praticiens » se forment des divers « ordres » de réalités et de connaissances, ce soit précisément celle que Pascal avait si fortement esquissée en des pages célèbres des Pensées'l La théorie pascalienne des trois ordres, — théorie (ju'avait déjà pressentie saint François de Sales, que d'autres après Pascal, Maine de Biran, M. La-
86 HLAISi: PASCAL.
clielier, ont eux aussi reprise, — ils l'ont retrouvée, j)récisée, «léveloppéo ; et ainsi cette ronce[>tion si riche et si profonde, <jui k'-Lrilinie, en les ordonnant et en les hiérarchisant, la diversité des points de vue et des attitudes mentales, cette conception que Pascal, de par sa triple autorité et sa triple expérience de savant, de penseur et de chrétien, a marquée d'une si robuste empreinte, se trouve aussi celle qui paraît le mieux convenir aux multiples opérations, aux divers besoins, aux justes exigences de la pensée contemporaine. Pascal aurait reconnu Tune de ses pensées maîtresses dans ces lignes (jui expriment en raccourci la doctrine de ces nouveaux « positivistes » :
« 1° Il existe trois doctrines représentatives de la réalité donnée : le sens commun, la science et la philosophie.
« 2" Ces trois doctrines se rapportent respectivement à trois différents points de vue : celui de l'action corporelle et des relations sociales, celui de l'analyse réductrice et du discours rigoureux, celui de Tintuition synthétique et de la vie intérieure.
« 3" A clia(iue point de vue correspond une attitude mentale spécialement adaptée : tout problème est susceptible d'être envisagé sous Tun quelconque de ces biais, mais chacun de ceux-ci ne peut donner que certains résultats '.
1. Cf. Pascal : • La nmlliplicil»' des opinions vient <ie ce que les hommes ne se placent pas tous au même point de vue • i n'r'clajrent pas tout du même jour -.
« 4° Les démarches des trois méthodes se rattachent, non pas à trois domaines juxtaposés, mais à trois orientations successives de l'esprit; elles se rejoignent et se» réconcilient dans l'unité vécue de la conscience profonde.
« 5" Tout repose, en dernier ressort, sur la liberté de l'esprit : ceux-là donc qui repoussent ou niéprisent l'une quelconque des trois disciplines indiquées se classent et se jus'ent par là même. »
Et encore : « La philosophie même suffit-elle? \ son plus haut sommet, elle nous laisse en face d'un problème nouveau. Comment assurer l'efficace du vouloir dans la culture intérieure et la direction de soi-même? Comment fonder l'unité concrète et réelle de l'histoire? Comment établir de façon effective la solidarité humaine et la communion des esprits? c'est le problème religieux. Ce problème apparaît finalement comme le problème souverain, puisqu'à sa solution se suspend tout l'univers. » — Ce sont là des idées qui remontent en droite ligne à Pascal. Et à voir l'émotion que ces idées non pas nouvelles, mais rajeunies, ont excitée au camp des purs rationalistes, les aveux et les concessions (lu'elles leur ont arrachés, on |)eut croire avec ceux qui les ont conçues qu'elles « inaugurent un mouvement dont il serait difficile aux plus perspicaces de prévoir dès maintenant toutes les conséquences ».
Je n'ai pas à conclure. Je n'ai prétendu qu'à établir un simple fait : l'espèce d'obsession et d'impérieux a.«cendant que Pascal exerce sur la
bh ULAI.si: l'A.sCAL.
pluji.irl <1p nos coiiteinporaiiis. Je n'avais (|u à rasseml)l(.'r dos faits et «les textes. (^Iiacuii pourra, — et peut-être aurais-je pu moi-inrine, — au hasard de ses rencontres, de ses souvenirs et de ses lectures, en auiznienter le noinl)re. J'aurais voulu les choisir plus probants, plus siiinilicatifs encore. Si insuffisante (|ue soit cette enquête, elle aurait pourtant sa raison d'être, si elle jjouvait conduire aux Pensées quelques nouveaux lecteurs.
10 juin 1901.
Enfin, nous les avons, ces « brouillons immortels », comme les appelait si bien Sainte-Beuve. Ils nous sont enfin livrés, et divulgués, dans le désordre et dans Tintimité saisissante de l'original autographe, avec les surcharges, les ratures, les renvois, les innombrables obscurités de cette écriture tourmentée et douloureuse. Et l'on ne saurait trouver une occasion meilleure, à la lumière des publications récentes, pour revenir à cet émouvant Pascal, pour essayer, une fois encore, de deviner Ténigme qu'il nous propose.
S'il nous fallait dénombrer ici tous les travaux, — éditions, articles ou livres, — dont Pascal a été
1. Pensées de Pariai, Fac-siinilé du maimscril 9202 (Fonds fran- (.-ais) de la Biblifjlhèque yntionale (Phototypie de Berlhaud frrres). ïexlc imprimé ea rog-ard rt notes, par Léuii Brunschvicfr. Un vol. in-folio, contenant 2o8 planche» en phototypie, avec 2.j8 pa^es de texte. Paris, 11)05, Hachette.
90 ni,Ai>L I'a>(:ai..
rohjrt (irpnis (|uiiiy.r ou vini:l ans, on srraih'loiin»'^ (le voir coiiibien de fidèles parmi nous entretiennent le culte de cette grande mémoire. Je doute (|ue Taine et Kenan eux-mêmes depuis leur mort aient donné lieu à autant de commentaires, suscité autant d'exégèses. Qu'on en juge par ce simple fait : en l'espace de moins de deux années, i896- 189", il a paru jusqu'à cinq éditions ?iourclles {\cs Potsées et deux réimpressions; en moins de six ans, de 1899 à 1905, six volumes, six études d'ensemble consacrées à Pascal ont vu le jour. Pascal serait-il donc en passe de détrôner Voltaire ou Molière dans cette ferveur et cette communauté d'admiration que l'on professe d'ordinaire pour le grand écrivain qui représente le mieux le génie d'une race? Et commencerions-nous à être aussi liers de l'auteur des Pensées que les Italiens le sont de leur Dante et les Anglais de leur Shakspeare? Ce qui est sur, en tout cas, c'est que ces publications diverses ont renouvelé sur bien des points un sujet qu'on aurait pu croire épuisé, et qui, en réalité, est inépuisable comme les questions qu'il soulève. Car, à supposer que l'on sache un jour tout ce qu'il est possible de savoir de la personne de Pascal et de son l'ole historique, son œuvre est trop humaine et trop vivante encore pour qu'on ne discute pas à l'infini sur elle. Mais cette œuvre même, et l'homme qui l'a réalisée, nous ne les connaissons pas encore comme nous voudrions, comme nous pourrions peut-être les connaître ; et ce que nous demandons d'abord aux « pascalisants »,
c'est de nous faire pénétrer plus profondément dans l'intimité de la pensée et de la vie de leur héros.
Des deux grandes œuvres que nous a laissées Pascal, les Provinciales et les Pensées, la |>remière est celle qui aie moins provoqué le zèle des récents éditeurs. Cependant, depuis l'édition que Havet, en 1885, a donnée comme pendant à son édition des Pensées, deux grandes éditions des Provinciales ont vu le jour'. La première est celle que Prosper Faugère a publiée dans la Collection des Grands Écrivains de la France^, et qu'il n'a pas eu le temps d'achever. Il faut bien avouer qu'elle est assez loin de valoir l'édition des Pensées que le même Faugère avait publiée en 1844, et qui, assurément dépassée depuis, marque pourtant une date importante dans l'histoire posthume de ce livre mémorable. On peut adresser deux principales critiques à cette édition des Provinciales : elle ne se suffit pas entièrement à elle-même, et elle est établie sur un assez mauvais texte. L'auteur se proposait bien, à dire vrai, de revenir, dans un volume ultérieur, qui eût été consacré à Vllisioire de la vie et des
1. M. Bruneliére a piihlii' aussi rii I.S'.M, à la librairie Hacliette (5* édit., 1902), avec une Introduction, des notes et un appendice, une très intéressante édition classique des Provinciales (Lettres I, IV et XllI, et extraits des autres). On discuterait volontiers ici (|uelques-unes de ses conclusions, si elles ne se trouvaient pas déjà un peu moditiées dans quelques lignes trop brèves de son .Manuel de l'Hisloire de la litlérature française.
2. Œuvres de Biaise Pascal, nouvelle édition d'après les manuscrits autographes, les copies aulbenticiues et les éditions originales, par M. Prosper Faugère. Paris, Hachette, in-8": t. I, 1880; l. 11. ISU.j.
U2 llL\l>i; l'ASCM..
(Httrn-s t/f />. l'fisca/, sur rorlaincs (|ii('slioiis (jiii auraient pu aussi hicn, ot iwMit-rlrc mieux, «Hrc traitées daus V lulrothutinn drs Prori/icif/h's; mais il y a pourtant certains ('claircisseinenls, certaines pièces juslilieatives (jue ses notes ou ses appendices auraient du nous fournir, et que nous avons le regret de n'y pas trouver. De plus, au lieu de choisir, pour le publier, l'un des trois textes avoués par Pascal, — celui de l'édition originale in-quarto de 1650-1657, celui de l'édition in-dou/x» de 1657, celui de l'édition in octavo de 1659, — Fauffère s'est avisé de reproduire le texte d'une copie manuscrite qu'il avait acquise et qui est manifestement défectueuse. En revanche, il nous a <lonné d'intéressants détails sur l'histoire bibliographique des Provinciales, et il a eu la bonne idée de rechercher et de publier les divers textes des casuistes visés ou cités par Pascal, nous permettant ainsi de contrôler nous-mêmes les pièces du procès pendant entre Pascal et ses adversaires.
Dans l'intervalle de cette publication, un autre éditeur des Poisces, M. Molinier, revenait à Pascal et nous donnait une édition des Provinciales^, qui, si elle n'est peut-être pas définitive, pourrait bien être la meilleure édition que nous ayons encore du célèbre pamphlet. Mieux inspiré que Faugère, il nous ramenait au texte, — assez difficile à reconstituer dans son intégrité, — de l'édition originale, le seul dont Pascal puisse revendiquer
I. Les Provinciales de Blnise Pascal, avec une Préface et de< notes, par Auguste Molinier. 2 vol. in-S». Paris, Lemerre, 1891.
PASCAL ET LES <( l'ENSÉES ». 93
entièrement la responsabilité; il y joignait des notes copieuses et précises, et une longue Introduction que feront bien de consulter tous ceux qui voudront recueillir sur la question des Provinciales et de la casuistique un avis calme, motivé et vraiment désintéressé. Le « rationalisme » de M. Molinier, qui ne s'étale pas ici d'une façon aussi complaisante que dans la Pn'facc de son édition des Pensées, nous le rend moins suspect que ne Test tel autre éditeur des Provinciales, Tabbé Maynard par exemple. Se plaçant sur un terrain rigoureuse-, ment historique, M. Molinier a prouvé, faits et textes en mains, que ce ne sont pas les Jésuites qui ont inventé la casuistique, qu'elle est contemporaine non pas seulement du christianisme, mais de la morale même, qu'elle a donc, historiquement et moralement, humainement même, pourrions-nous dire, sa raison d'être, et que si, dans le détail, Pascal a été, le plus souvent, d'une grande exactitude littérale, si même, psychologiquement, l'attitude qu'il a prise s'explique fort bien, il n'en est pas moins vrai que, sur le fond des choses, la raison et la justice ne sont pas toujours de son coté. On ne saurait, selon nous, être plus impartial et parler avec plus de bon sens; et celte Préface est à lire, — surtout après celle que Havet a mise en tête de son édition des Provinciales.
Le problème bibliographique des Provinciales est, somme toute, assez simple. Il n'en va pas de même de celui des Pensées. Les Provinciales sont un ouvrage achevé et publié par Pascal lui-même;
94 HLAISK PASCAL.
les l'rnsres soiil (l«*s fraj^nitMils iM)stliuines, do iiotrs souvent inachevées, des matériaux épars. Il s'aiiit donc dr savoir <|nol est le meilleur ordre a suivre jiour les puMiiT. Il s'agit, sans faire violence à la jtensée de Pasral, de la n'udre aussi accessible, aussi intelliiïildr «jik' possiMc aux Ircleurs modernes.
En réalité, deux méthodes sont possibles pour éditer les Pensées. Ou bien Ton essaiera de retrouver le plan que voulait suivre Pascal dans son Apologie, et Ton dis|)Osera les divers frai:inents suivant Tordre présumé de l'auteur. Ou bien, île propos délibéré, on renoncera à restituer le plan de Pascal, et Ton se contentera de classer les Pensées suivant leurs « affinités électives » sous certaines rubriques générales ^ Ce dernier procédé, qu'avait adopté Port-Royal, a été repris par Bossut dans l'édition qu'il a donnée en 1779, et le classement de Bossut, tout imparfait qu'il fut, s'est imposé à la plupart des éditeurs qui n'ont pas j)rétendu reconstituer le plan de YApologie. C'est l'arrangement de Bossut que nous retrouvons dans l'édition Havet, et l'édition Havet jouit encore
1. On notera que ce procédé se ramène en fait, et dans une certaine mesure, presque toujours au précédent. H faut bien disposer les diirerontes sections suivant un certain ordre, et même, à l'intérieur de chaque section, il faut bien arranger les Pensées suivant une progression déterminée. Et l'on est ainsi presque insensiblement amené à ligurer aux yeux, avec plus ou moins de rigueur, Tordre général qu'on suppose avoir été celui de VApoloijie pascalienne. Cela est très frappant, sinon dans le classement adopté par Hossut. du moins dans le classement de Port- Royal, et dans celui de M. Bransclivicg dont nous parlerons tout à l'heure. Et dans ces limites, d'ailleurs, rien n'est plus légitime.
PASCAL ET LES « l'ENSÉES ». 95
aujourd'hui d'une telle autorité que la disposition qu'elle consacre n'a sans doute pas cessé d'être en honneur et de recruter des adeptes.
Do fait, c'est hien ce classement traditionnel, — Il [)eine modifié sur certains points, — que nous oITrent deux éditions « classiques » récentes : l'une, de M. Ch. Gidel, l'autre, de M. Maro-ival. L'édition de M. Gidel, qui n'est qu'une édition d'extraits', vaut surtout par un commentaire très abondant et très nourri. Celle de M. Margival-, — M. Marp^ival est l'auteur d'un livre un peu paradoxal peut-être, mais fort curieux, sur Richard Simon et la critique biblique au XVII" siècle, — celle de M. Maraival a bien des mérites. Les notes en sont intéressantes et ingénieuses; l'auteur y a joint une petite grammaire et un petit vocabulaire de la langue des Pensées qui, en attendant de plus amples travaux, rendront de réels services; enfin, il a fait précéder son édition d'une remarquable étude sur Pascal et sur les Pensées; et quel est l'admirateur de Pascal qui ne lui pardonnerait son pieux effort pour rendre VApolofjie parfaitement orthodoxe et pour en exorciser toute trace de jansénisme"?
Deux autres éditeurs récents des Pensées ont été plus hardis, — ou plus téméraires. « La dernière chose, a dit Pascal, qu'on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qu'il faut mettre la pre-
1. Pensées de Priscal, rJioix et extraits, édition destinée aux classes, par M. Ch. Gidel. Paris, 1894, 1 vol. in-18, Garnier Irères.
2. Fas«-al, Pensées, édition classi(iue par M. lablté Margival. Paris, Poussieliruo, 1897, iii-12; :{" édition revue et corrijfée, 1903.
06 BLAISi: PASCAL.
iniric. » On n'a pas assez médité ce mot. On a oublié (juaii lémoi^naj^e d'Etienne Perier, Pascal « disait souvent (ju'il lui fallait dix atis dr amitt^ pour achever son n'uvre », cl que, peut-être, dans 1rs noies cl fragments (jui nous sont parvenus, n'avons-nous pas les résultais du labeui' yVunc srnic année de vrai(î santé. (Jn n'a pas vu, d'autre part, que nous ne possédons pas /o^^s les matériaux recueillis par Pascal. Enfin, et surtout peut-être, on s'est abstenu de se reporter au manuscrit autoiicaphe dont la vue, même superticielle, devrait suftlre à décourager toule entreprise de restauration jiosthume'; et l'on a voulu restituer encore le vrai plan, le plan définitif de VApoloijie, que Pascal n'avait sûrement pas arrêté. Dans un esprit bien différent, MM. Didiot et Guthlin se sont voués à cette o'uvre, et il faut avouer que la « table des matières » ([u'ils nous présentent a assez belle apparence. Seulement, il ne faut pas trop dépasser la table des matières; surtout, il ne faut pas se demander ce (jue Pascal eut pensé de cette disposition qu'on lui inflige encore. L'abbé Guthlin, dont l'ouvrage est posthume-, avait d'ailleurs beaucoup étudié, beaucoup médité, beaucoup vécu Pascal, qu'il voudrait, comme l'abbé Margival,
1. Voir à ce sujel, dans la Revue des Deux Mondes du 15 aont IS79, ou dans la première série de ses Études crit'uiues, l'arliclc décisif de M. Brunetière sur Les Pensées de Pascal.
2. Les Pensées de Pascal, édition philnsopliique et critique, enrichie de notes et précédée d'une Introduction par A. Guthlin. Paris, Lethielleux, in-18: 1S9G. — Voir, sur l'abbé Guthlin, l'étude de M. Léon Leféhure. dans ses Portraits de croyants au MX' série. Paris, \*^0î), Pion.
PASCAL ET LKS u l'IiNSKES ». 97
orthocioxiser, si je puis ainsi dire, le plus possible; ot le pénétrant Essai sur T Apologétique de Pascal^ qu'il a placé en tète de son édition, compte parmi les bonnes pages qu'on ait écrites sur la question. Quant à M. le chanoine Didiot', « ce n'est pas seulement une nouvelle édition ([u'il a voulu faire; c'est une nouvelle réfutation sans phrases des erreurs qui déparent l'un des plus beaux essais de la raison humaine et de l'apologétique chrétienne. » Et il tient parole. Voici quelques-unes de ses notes : « C'est justement le contraire qui est vrai... Pascal se trompe.... Toujours la même erreur.... Ce genre de raisonnement ne se rapproche-t-il pas beaucoup du sophisme?... Ne soyons pas si pessimistes.... y — M. le chanoine Didiot, on le voit, est optimiste, — sauf en ce qui concerne Pascal.
Cependant, parmi toutes ces restitutions, réimpressions et réfutations, le texte des Pensées de Pascal en restait au point où l'avait laissé M. Molinier en 1879. Un travail demeurait à faire, qui n'avait jamais été tenté, et dont l'idée était pourtant assez simple. Aussi bien, les amis de Pascal Tavaient-ils eue, et, pour diverses raisons, il est regrettable qu'ils ne l'aient pas réalisée. « Comme il y avait, nous dit Etienne Perier, plusieurs manières de l'exécuter (le dessein qu'on avait formé de donner au public les fragmens des Pe'^zsms),
I. f'ciiséi's de Bldisc Pdscal, dans leur li'xle authentique et selon Ttndre voulu par lauleur, précédées de documents sur sa vie et suivies de ses principaux o|iuscules, édition coordonnée et annotée par M. le clianoiue Jules Didiot. V\\ \o\. in-S". Paris et Lille, 1890, Uesclée el de IJniuwci'.
08 HI.AlSi; l'ASCAL.
Idii a ôh' <jii('l(|u«' Irinjis à so (]ét«M'min('r sur <('ll(' (jiir Ton (levait premlio. La jneinièrc (|iii vint dans rosprit, «'t celle (jni était sans doute la plus facile, était «le les faire imprimer tout de suite dans le même état où on les avait trouvés. » Maison ne s'y tint pas; et Faugère qui, le premier, en 184i ', a tout ou presque tout puljlié, ne s'y est pas tenu davantage : il a mieux aimé reconstituer après Frantin le plan de lApolof/ie. Pourtant, le travail, moins glorieux en apparence, était, en réalité, plus utile et plus fécond en curieux résultats. Il a largement payé de sa peine celui qui, plus de deux siècles après Port-Royal, s'y est le premier patiemment appliqué. Dans un volume qui fait partie du recueil <les publications académiques de l'Université de Friboura en Suisse-, M. G. Michaut a
1. L'édition des Pensées, frugments et lettres de Biaise Pascal que Faugère avait pul)liée en i844 chez l'éditeur Andrieux, et qui était devenue introuvable, a été réimprimée en iSlIT ii la librairie Leroux, avec des additi(»ns et correcUons préparées par l'auteur avant sa mort en vue d'une seconde édition. Le texte a été revu et corrigé de nouveau d'après le manuscrit autographe; trois pensées omises ont été ajoutées; un nouveau texte de VEntretien avec M. de Saci, extrait d'un manuscrit des Mémoires de Fontaine, a été reproduit: on y a joint enlin, avec des notes nouvelles, VAhrégé de In Vie de Jésus-Ckrist, par Pascal, le testament du grand écrivain, et plusieurs fac-similés de son écriture. Mémo après les progrès accomplis par les derniers éditeurs, celte édition reste encore utile à consulter.
2. Collectanea Friburgensin, fasc. VI. Les Pensées de Pascal disposées suivant l'ordre du cahier autographe. Texte criti(|ue établi d'après le manuscrit original et les deux copies de la Bibliothèque Nationale, avec les variantes des principales éditions, précédé d'une Introduction, d'un tableau chronologique et de notes bibliographiques, par G. Michaut. Un vol. in-i". Fribourg, Veith, et Paris. Fontemoing. 1890.
PASCAL KT 1J:> I'KNî.KKS » . 09
entrepris de publier : d'abord, et avant tout, le précieux manuscrit autographe des Pensées conservé à la Bibliothèque Nationale, et cette fois, dans Tordre, ou plutôt dans le désordre même où nous Ta laissé en 1711 l'abbé Perier, neveu de Pascal; puis tous les fragments qui nous sont fournis par d'autres sources \ Il a de plus relevé avec un soin extrême toutes les variantes qu'il a pu déchillrer dans ces divers manuscrits, et toutes les leçons des principaux éditeurs précédents; il a distingué par des différences de caractères l'écriture de Pascal des écritures étrangères qui ont envahi même le manuscrit original, et des textes simplement imprimés. En un mot, il a traité les Pensées comme les philogogues traitent d'ordinaire les textes anciens : il en a procuré l'édition proprement critique.
Par ce moyen, et grâce à cette méthode, deux principaux résultats ont été obtenus. En premier lieu, un certain nombre de Pensées, — une quinzaine environ, — que les éditeurs jusqu'alors avaient sans doute laissées tomber au cours de leurs classements ou de leurs restitutions, ont été retrouvées par M. Michaut (hins le manus-
1. Ces sources autres que le manuscrit original sont au nombre de ((uinze. Ce sont : les deux copies de la Bibliothèque Nationale, les deux manuscrits du P. Guerrier, le portefeuille du médecin Vallant, trois autres manuscrits, dont l'un a été i)osst'dé par Sainte-Beuve, l'édition de Port-Royal, lédilion Bossut, la Vie de Pascal, par Mme Perier, les manuscrits ((ui reproduisent les documents réunis par Marguerite Perier, le Traité de l'éducation d'un prince, de Nicole, et ses Essais de morale, la Logique de Port- Royal.
bïbuothk:a
iOO RLAISK PASCAL.
<Til aiit(>.i:ra|ilu' ', cl jnililircs j»;n' lui jtijiir la jur niirro fois; (juclqiies autres ont été romplétéos. D'auliv part, il a prouvé d'uno maniéro irréfulalilo (juo, dans leur zMo parfois inlonipeslif de ro>lituti<tii ou do classoiurnt, tous ses prédécesseurs avaient morcelé et dis[)ersé un peu partout des frajrments qui, manifestement, formaient un tout continu. 11 lui a suffi pour cela de les lire et de les publier à la suite les uns des autres, selon les indications mêmes du manuscrit. Tel développemerît, par exem[de, a été mutilé en neuf tronçons par Havet : encore ces neuf tronçons n'ont-ils étf répartis qu'en deux articles ditîérents; mais tel autre morceau, fragmenté en six tronçons par Faugère, en sept par Molinier, a fourni à Havet neuf pensées différentes qui ont été dispersées en cinq articles divers-. Que dire d'un pareil émiettement que rien ne justifie? Et le désordre même du cahier autographe ne serait-il pas préférable?
Un dernier éditeur, M. Léon Brunschvicg, ne l'a point pensé. Il lui a paru que, dans ce désordre même, il n'était pas impossible d'introduire sans arbitraire un certain ordre. 11 ne pouvait être ques-
1. Voici peut-être la plus intéressante de ces pensées inédites : « Toute condition et même les martyrs ont à craindre, par
rKcriture.
« La peine du purgatoire la plus grande est lincerlitude du jugement. Deus absconditiis. •
CvUe pensée avait été retrouvée après coup par Faugère qui mproposait de la reproduire dans sa seconde édition.
2. Havet, sans prévenir du reste son lecteur, n'a pas craint (!<• mutiler le Mystère de Jésus, et den détacher, pour les placer ailleurs, cinq pensées qui en font, sur le manuscrit, partie intégrante.
lion pour lui do « reconstituer » à nouveau, et dogmatiquement, le plan de VA/ioUjfjf'e, — ces [»rétentions assez naïves des anciens éditeurs semblent bien avoir décidément fait leur temps; — d'un autre côté, — « et sur ce point, déclare avec raison M. Brunschvicg, la publication de M. Michaut a fait une lumière décisive », — il était impossible de s'en tenir au classement, au morcellement, j)Our mieux dire, de l'édition Ilavet. Il restait donc à tenter un nouveau classement qui, fondé sur une (tude plus a[)profondie des manuscrits, se bornerait à ne pas briser Tunité des fragments écrits par Pascal, à les rassembler suivant les divers sujets auxquels ils paraissent se rattacher. Il s'agissait « de rechercher de quelle façon ils se rapprochaient les uns des autres par l'identité de leur contenu, de quelle façon ils se liaient entre eux pour offrir une continuité logique ». Cette délicate opération, Pascal l'avait en (juelque sorte commencée Juimème, car « non seulement, à maintes reprises, il avait marqué lui-même par l'indication d'un titre le chapitre auquel le fragment devait se rapporter; mais il avait aussi jeté quelques points de repère qui nous renseignent sur le but du chapitre et sur la liaison des fragments qui le composent. » M. Brunschvicg a poursuivi et complété ce travail avec une conscience, uno ingéniosité et un tact dont on ne saurait trop le louer. « La modestie même de notre ambition, écrit-il, nous permettait • l'espérer que nulle part nous ne trahirions la pensée de notre auteur, que nous pourrions rendre
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intellii.'il)l(' la letlure int«!'^'^rale des Pensées^ <|ii(' nous aurions on un mot ronipli <mi conscience notre «levoir d'éditeur. » Ce ténioiirnai'e, il peut en toute sécurité se le rendre à lui-même. Les (juatorze sections entre lesquelles il a réparti les Prnsécs, et qu'il a disposées suivant un ordre à tout le moins très habile, paraissent Lien correspondre aux principaux stades, aux divers moments successifs de la pensée apologétique et de Tarirumentation de Pascal*; et, de Tun à l'autre, il existe une « ('ontinuité logique » indéniable. Et assurément M. Brunschvicg n*a pas, dans le détail, entièrement échappé à tout arbitraire, à toute incertitude. Il est telle pensée, ou tel grouj)e de /te)ist'es qui figurerait tout aussi bien dans telle section que dans telle autre. Mais cela était inévitable. Et, dailleurs, Tauteuren convient lui-même de si bonne grâce, qu'il y aurait sans doute quelque injustice à insister là-dessus. On peut dire que, dans ce nouvel arrangement des Pensées, la part de l'arbitraire est, somme toute, réduite au minimum; et, si! va un classement (jui, jus(ju'à nouvel ordre, annule tous les autres, c'est celui-là. C'est M. Brunsclivicg qui s'était chargé de procurer l'édition des Pensées dans la Collection des Grands J^cricains de la France. M. Brunschvicg est
1. Ces quatorze sections sont les suivantes : I. Pensées sur l'esprit et sur le style; — II: Misère de l'homme sans Dieu: — III. l>' la nécessité du Pari; — IV. Des moyens de croire; — V. Ln Justice et la liaison des effets; — VI. Les philosophes: — VII. La Morale et la Doctrine; — VIII. Les Fondements de la ReU'jion chrétienne;— IX. La Perpétuité; — X. Les Fujuratifs; — XI. Les Prophéties; — XII. Preuves de Jésus-Christ: — XIII. Les Miracles; — XIV. Fragments polémiques.
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philosophe de profession. 11 a puhlié des articles et des livres où il apparaît dans un courant d'idées si différent de celui oii nous introduit Pascal', que Ton pouvait craindre qu'il n'y eût une dissonance trop visihle et trop choquante entre Pascal et son éditeur. Cette crainte, que l'exemple de Havet et de Molinier n'était pas pour diminuer, s'est heureusement trouvée presque entièrement vaine. « On est tenté, écrit M. Brunschvicu, de regretter que Havet, critique si clairvoyant des Remarques de Voltaire, se soit laissé entraîner par sa passion de la vérité jusqu'à se faire le juge et trop souvent le contradicteur de Pascal. » Il serait difficile d'adresser, — même sous cette forme si discrète, — pareil reproche à M. Brunschvicpr. Si çà et là, en de brefs et rares passages, — car il s'échappe rarement, et sa pensée comme son style sont la lluidité et la prudence mêmes, — si cà et là il laisse percer sa tendance intime, s'il a aussi quelque pente à mettre
I. M. lîrunschvicg est, entre autres ouvrages, l'auteur d'un petit livre intitulé Introduction à In vie de L'esprit (Paris. Alcan, 1900) où l'on trouve tout un chapitre consacré à la Vie religieuse, laquelle est définie par lui d'une faron bien sintiulière. S'il veut bien conserver encore parmi les vertus proprement religieuses la charité, il faut voir de quel ton tranchant de dédain tranquille il répudie et la mortilication et l'humilité, — « l'humilité riui abaisse et qui tue ». Pour lui, « le premier fruit de la charité, c'est la tolérance. » Mais la tolérance rencontre en face d'elle les « relifrions particulières •>, ([ui. ne sont pas seuloment « de purs systèmes d'idées », mais des « p-roupes d'individus (jui se sont réunis en vue de la domination sociale ». ■ Devant cette nég-alion de l'esprit, déclare M. Brunschvicp;, la tolérance, qui est laffirmation de l'esprit, se; transforme : elle devient l'intolérance de l'intolérance. » — C'est exactement le mot de Voltaire dans la Relation du bannissement des Jésuites de la Chine : •< Je suis luir-innl: et je vous chasse tous |)arce que vous êtes intolérants .
iOi l«L.\l>i: l'ASCAL.
(Ml un relief peut-ètiN» excessif le jaiis«'Miisin«* «les /'enst'f's, et surtout à exiler hien ;irl>itrairenieul Pascal sur « son rocher solitaire », à l'y laisser « sans postérité pliilosoplii(|ue » et « sans postérité reliirieuse » , il faut reconnaître (ju'en irénéral cel (( historien «le Pascal qui ne veut étre<ju'historien » a rempli sa mission de manière à satisfaire les plus difficiles. Son édition ', — «pi'il a dédiée à M. Ludovic llalévv, — est à hien des étrards un modèle d information exacte et précise, d'intelligence historique et critique, de goût littéraire.
Nous avons indiqué les mérites du classement qu'a opéré M. Brunschvicg après une revision très attentive et une lecture nouvelle du manuscrit des Peui^ées. Mais M. Brunschvicgnes'en est pas tenu là. 11 nous a donné en note toutes les variantes (|ue ses prédécesseurs et lui ont successivement relevées sur l'autographe; et s'il n'a pas cru devoir recueillir un aussi grand nombre de leçons non manuscrites que M. Michaut, le choix qu'il nous en ofTre est encore suffisamment complet pour que les travailleurs eux-mêmes n'aient pas grand'chose à y regretter. De plus, il a accompagné la publication des Pensées d'un commentaire perpétuel oij, naturellement, il utilise les travaux de ses devanciers, mais où il les complète sur bien des points par ses recherches et ses interprétations personnelles. Ces notes sont excellentes de ton, et l'elTort qu'y déploie
1. Pensées de Biaise Pascal, nouvelle édition collationnée sur le manuscrit autojrrnphe et publiée avec une introduction et des notes, par Léon Brunsclivicg. 3 vol. in-S", Paris, Hachette, 1904.
l'auteur pour comprendre et pour expliquer Pascal est souvent des plus heureux. « Le Mystêi-e de Jésus, dira-t-il par exemple, défle tout commentaire. Nulle part peut-être n'éclate d'une façon plus profondément touchante le caractère unique et incomparable du christianisme : la concentration autour d'une personne réelle des sentiments les plus élevés et les plus universels qu'il y ait dans le cœur de l'homme, l'esprit de renoncement et l'esprit de charité. » On aimera sans doute .cette justesse émue et cette sobriété d'accent. Au reste, pour le fond, le commentaire de M. Brunschvics: est d'un historien, et même d'un philosophe plutôt que d'un philologue. Ce qu'il a voulu déterminer avant tout et mettre pour ainsi dire sous nos yeux, ce sont les sources de la pensée de Pascal^; ce sont les textes,
— plus nombreux qu'on ne croit généralement, — dont Pascal s'est inspiré; il a jugé avec raison que « des rapprochements de ce genre nous permettent presque de nous asseoir nous mêmes à la table où travaillait Pascal ». Enfln, il a fait précéder son édition d'une longue Inlroduction, qui contient, avec la réunion des principales pièces justificatives nécessaires à la complète intelligence des Pensées,
— notons-y au passage l'heureuse reproduction du Discours, trop oublié, de Filleau de la Chaise, —
1. Sur cette ([uestion, si inipnrtante et si délicate, des sources et lectures de Pascal, M. Brunsclivicf:- a, dans son Introduction, une trentaine de pa^es très instructives et fort pénétrantes : on est pourtant un peu étonné qu'il n'y ait pas tenu compte d'Kpicti'te, (jue Pas(;al lisait, non pas, comme on le croit d'ordinaire, lans In traduction de Du Vair, mais dans celle du P. Goulu.
100 l'I. MSI-; PASCAL.
une élude tivs iioiiriic sur les l'msces, leurs ori iiines et leur histoire'. Les paires où M. Brunschvicpr a essayé de ressaisir, avec le dessein général de VA/nilo(/if', ce que Ton pcnirrait a|»})eler, ce «pTil veut inènie «jue l'on appell»' la philosophie de Pascal", sont à lire, même après celles que Havaisson. jadis, a consacrées à cette question^; et je ne saurais, pour ma part, en faire un |)lus erand éloi:e.
M. lirunschvicg avait puhlié. avant sa grande édition des Pensées^ une petite édition classique des Opuscules et Pensées qui mérite d'être ici signalée*. La disposition en est des plus ingé-
1. L'Introduction nous offre d'abord une histoire très attentive des différentes éditions des Pensées qui se sont sucrédé depuis llwO jusqu'il nos jours. Il eût été bon d'y signaler une édition en deux volumes petit in-18. datée de 1785, et intitulée Pensées et riéJIe:cions extraites de Pascal sur la nHigion et la morale (Paris, imprimerie de Monsieur, crhez Royez. libraire). L'auteur est l'abbé Ducreu.x. chanoine honoraire d'Auxerre: avant Franlin. l'abbé Duereux a voulu rétablir le plan véritable de Pascal : il avait d'ailleurs consulté les manuscrits.
2. « Tout homme, dit excellemment M. Hrunschvicg. loul homme est philosophe qui a su dominer et ramener à l'unité l'ensemble de ses conceptions scientilifiues. psychologiipu's. sociales et religieuses. Pascal a-t-il parcouru, par un progrès de pensée dont il a déterminé les étapes, l'intervalle (|ui sépare l'expérience du Puy de Dôme et le miracle de la Sainte-Épine? A-t-il relié l'une à l'autre, pour en faire l'objet d'une même synthèse, la conduite de l'homme dans le monde et la conduite de Dieu vis-à-vis de son Église? A-t-il. en un mot. cont;u dans son intégralité le monde intellectuel? S'il l'a fait, il y a lieu de décrire le monde de Pascal, comme on ferait pour le monde de Malehranche ou de Spinoza, de Schopenhnuer ou de IloL'el. - (P. cui-civ.)