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Voir la Revue des Deux Mondes du 15 mars

4. Biaise Pascal, Opuscules et Pensées, publiés avec une introduction, des notices et des notes, par M. Léon Brunschvieg. 1 vol. petitin-IS. Paris, Hachette. 1807: 3* édition, revue et corrigée, 10U4.

nieuses. Les l«^ttres et opuscules divers de Pascal ', — sauf les écrits strictement scientifiques et théologiques, — y sont enchâssés, à leur date respective, dans une lonirue étude historique très lucide et très complète qui ramasse et utilise tous les [»rincipaux renseignements qu'on nous a transmis sur l'œuvre et sur la personne de Pascal-. Quant aux Pensées, elles sont publiées, mais sans les variantes, dans Tordre indiqué précédemment, et avec un hon commentaire, dont les parties essentielles se retrouvent d'ailleurs dans celui de la grande édition. Et les mérites de cette disposition et de ce commentaire font de cette édition la meilleure des éditions courantes des Opuscules et Pensf'^es de Pascal.

Enfin, M. Brunschvicg a tenu à honneur de compléter et de couronner cette remarquable série de travaux par une importante publication qui, souvent souhaitée des admirateurs et amis de Pascal, amorcée même, il y a une douzaine d'années, par M. Clédat, n'avait encore pu être menée à bonne

1. Parmi les éditions partielles récentes des Opuscules de Pascal, il y a lieu de mentionner colle do M. Charles Adam (Hachette, 1887), l'édition critique de VAbrégé de la Vie de Jésus-Christ, par M. r.i.Michaut (Fribourg-, Veith. et Paris, Fontemoin^Lr, 1896). et du même auteur une édition du Discours sur les passions de l'Amour (Fontemoin^r, 1900). M. Joseph Bédier, dans ses Études critiques (Colin, 1903). nous a donné un excellent texte critiijue de VEixtretien avec M. de Saci.

2. Pour(|uoi .M. Brunschvicir (p. I.i). <|uand il en vient à parler du légendaire accident du pont de Neuilly. a-l-il conservé la date du 8 novembre 1054, qui provient, — M. (i. Michaut s'en est «•xpli(iué dans une lettre <|u'a publiée la Quinzaine dxx IGavril 1902, et que nous avons reproduite plus haut, — d'une erreur de lecture

■rnmise par ses imprimeurs".'

lus lil.AlSL l'ASCAL.

(iii. Il >'ai:is>ail ilr reproduire en pliotoh |ii«' le manuscrit oriirinal «les Penscfs et «l'en multiplier ainsi à volonté les exem|)laires. La maison Hachette, qui, «le|)uis qu'elle existe, a tant fait pour les Lettres françaises, a repris et lancé Tidée, ouvert une souscription et réussi à intéresser à l'entreprise un nombre suffisant <le pascalisants et d'ama teurs. Ce beau travail, dont la direction a ét«'^ ronfiée à M. Brunsclivicp:, vient de paraître; et l'exécution en est si parfaite que nous pouvondésormais nous donner rillnsion d'avoir sous les yeux le célèbre manuscrit 9 202 de la Bibliothèque Nationale. D'un côté, on a reproduit, en une suite de planches d'un admirable relief, les pages successives de l'orisrinal autoiiraphe ' ; et, en regard, avec l'indication des variantes et des ratures, ave< des renvois aussi aux principales éditions antérieures, un texte imprinK- qui nous oiïre comme la traduction lisible des fragments, souvent malaisément déchilTrables, dont la photographie nous a rendu la vision. Et, sans doute, l'on ne saurait prétendre que cette publication nous révèle un Pascal tout à fait nouveau, ni qu'elle dispense de recourir aux bonnes éditions des Pensées : elle n'annule même pas l'édition Michaut, « dont les services,

1. Un seul frairment a du être laissé de cùté, en raison de Tétat du manuscrit, le fragment 79 de l'édition Brunschvicg . On y a joint en appendice, à titre de pièces de comparaison, — car on sait que le manuscrit original n'est pas tout entier de l'écriture de Pascal, — les reproductions photographiques d'une lettre de Pascal à Huygens. datée du 0 janvier 1050, d'une lettre df Mme Perier au médecin Vallant, et deux folios de la Copie doinnc par Marguerite Perier au P. Guerrier.

(littrrs bien M. Brunschvicg, ne sont pas épuisés ». Mais, outre qu'elle permet à chacun de nous, suivant le mot (le M. Brunschvicg encore, « (faméliorer sa connaissance du texte et de le porter à son plus haut point de vérité' », il semble que rintérèt qu'elle nous présente ne soit vraiment pas un intérêt de pure curiosité. Oui, il semble que quelque chose de la grande àme tragique et frémissante de Pascal ait passé et soit demeuré littéralement incrusté dans ces lignes inégales, impa tienles, fiévreuses.. — « Certitude, certitude, sentiment. Joie. Paix. » Quand on voit, dans le Mémorial, ces mots visiblement écrits après coup d'une écriture hùtive et comme triomphale, ou encore cette simple ligne, où la plénitude^heureuse du sentiment intérieur est figurée aux yeux du corps d'une manière si parlante : « Joie. Joie. Joie. Pleurs de joie », — il semble que Ton saisisse de plus près et que l'on recueille plus directement l'écho de cette ardente et profonde parole. Ailleurs, c'est le fragment du Pari, si surchargé, si raturé, presque illisible, et dont la physionomie extérieure redouble, pour ainsi parler, le caractère si puissamment dramatique. Ailleurs encore, sur une même page, à quelques lignes du célèbre morceau du Roseau pensant, d'une haute, noble et sereine

I. Par exempl*', voiri dans le My.^tcre de Jésus un petit détail de rédaction dont les précédents éditeurs de Pascal ne paraissent pas s'être avises, et qui peut avoir son intérêt : • Je te suis présent p^r ma parole dans PÉcriture ». Pascal avait d'abord écrit :

dans la Bible ». Puis il a elTacé !<• mot Bible, et il a écrit tout à

"té : l'Écriture.

i 10 lU.AlSK l'ASr.AI..

«Mi'ilurc, collr niilrr /irnsrc, doiil la rniinc visurllc elle-inùmo ;i (niol(|uo chose de poliriiaut cl de sinistre : « l^e dernier acte est salifiant, (jii(drjii(î Im'II»' (jne soit la comédie en tout le reste : on jette ciiliii (!«' la tciTc sur la Irtc cl m \()ila \u)uv Jamais '. » Pascal iivait «Tahord écrit : /mur l\'lf'rnilé\ et, comme si le \\\()[ jainais sonnait [)lus inexorable, il l'a substitué à Fautrc d'un énergique trail de plume. Et enfin, voici cet étonnant Mt/alrrc il' Jésus, que Faugère nous a fait connaître le premier, si éloquent, si émouvant d'aspect et de vision. Les phrases sont séparées les unes des autres j)ar de> traits horizontaux, comme pour mieux marquer les divers moments de la mystique méditation, et, si Ton [)eut ainsi dire, Fintime succession des strophes lyriques. Les lignes montent et s'élancent comme une prière. Dans le premier feuillet, se détachant sur un espace vide, comme pour mieux exprimer aux regards l'isolement et l'abandon de Jésus, d'une écriture ajq)uyée et douloureuse, cette phrase qui attire et qui retient l'attention : « Il souffre cette peine et cet abandon dans l'horreur de la nuit. » Plus loin, l'écriture se fait toute fine et menue, et comme tout intérieure, pour traduire la miséricordieuse et ineffable parole : « Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé. — J'ai pensé à toi dans mon agonie; j'ai versé telles

1. Rappelons sur celle pensée rexcellent commentaire de Havet : « Cela est classique et sliakspearien tout ensemble: rien n'est |)lus discret et rien n'est plus fort. Pascal sans doute a rapporté celle pensée d'un cimetière, le bruit des pelletées tombant sur la bière lui était resté au co'ur... »

o-outles de san^ pour loi — » Et quel élan aussi dans la forme de Tadmirable reprise : « Seigneur, je vous donne tout! » — Assurément il ne suffit pas, pour bien parler de Pascal, d'avoir vu et étudié son écriture ; mais il semble pourtant qu'à contempler ses brouillons, on entre mieux dans la familiarité de son sénie et dans l'intimité de son àme.

Pour y mieux entrer encore, il ne sera pas inutile de se reporter aux principales études que, depuis une vingtaine d'années, on a publiées sur Fauteur des Pensées. La critique et l'histoire n'auraient aucune raison d'être si, en même temps qu'un témoignage souvent involontaire rendu sur lui-même par lé critique ou par l'historien, elles n'étaient une contribution à l'intelligence de plus en plus approfondie et de plus en plus complète des grandes œuvres du passé. Or, sans parler ici des introductions, presque toutes intéressantes et souvent même très suggestives, que les éditeurs dont il vient d'être question ont mises en tête de leurs éditions respectives, sans parler non plus des articles ou chapitres de livres récents qu'on a consacrés à Pascal ', nous pouvons au moins retenir

1. Signalons pourtant parmi les plus importantes de ces études, outre l'article déjà cité de Ravaisson, celui de Scherer sur la ficlUjioii de Pascal, écrit en 1887, à propos de VEssai de M. E. Droz

shr Ir Srrntirismc dc Pa.'<ral et rcriicilli ilail>^ >!••< Éfuih-^i s/;/' /,; lillrra-

1 {-2 lU.AISK PASCAL.

les liviM's |»i<i|ti'<'iiiriit (lits (]iii (dit ("te «m lits sm-|iii. Savants rt portt's, Icttrrs cl |iliil(>S(>|»ln'S se sont tour à tour r.\|»li(|in''s sur s(»ii coiniitc II v :i lien de recueillii' leurs (lt'|»(isiti(>iis.

Voici tout d'ahoril un savant, — un savant ilonl la précocité intellectuelle n'a pas été sans analo'iie avec celle de Pascal, — (|ui a écrit tout un livre pour « s'incliner profond^Miient devant l.i iiloire » du irrand écrivain '. Le livre est assez déi^oncertant. On s'attendait à ce (ju'un lioninie qualitlé comme Tétait Joseph Berliand répondît entin à la question posée, il y a vin^t ans, par M. Ijrunetière : « A quel rang ses inventions jdacent-elles

tiire contemporaine (t. IX); ('eliii «le M. Hninclière, Jnnscnistcs rt Cartésiens, dans la Revue des Deux Moiidei du 15 novembre 1S89, et recueilli dans la 4' série de ses ihudes criti<jues: celui de M. Ilauli sur la Philosophie de P(isc(d, dans les Annales de la Faculté des Lettres de Bordeaux de 1891; le chapitre sur Pascal de M. A. Ga- /.ier, dans la p:rande Histoire de la littérature française, publiée sous la direction de feu Petit de JuUeville, .'i la librairie A. Colin, et, dansées Mélanges de littérature et dliistoire (Paris. 1904. Colin), l'étude sur Pascal et Mlle de floanne:; Tarlide de M. Lanson sur Pascal dans la Grande Encyclopédie et, dans la Revue dliistoire littéraire de la France d'avril 1901) et de janvier 1901, ses deu.x articles sur les Provinciales et le livre de la Théologie morale des Jésuites et Après les Provinciales: le très curieux chapitre de Renouvier sur les Pensées de Pascal au XIX* siècle dans sa Philosophie analytique de riiistoire (t. IV, Paris, Leroux, 1897); l'étude extrêmement pénétrante de M. l'abbé Laberthonnière sur l'Apologétique et la Méthode de Pascal dans ses Essais de philosophie religieuse (Paris, 190:{, Lelhielleux): l'article de M. Laclielier intitulé yotes sur le Pari de Pascal, dans la Revue philosophi>iue de septembre 1900; enfin, danla Revue de Fribourg de février et mars 1904. les deux articles de M. Emile Faguet sur Pascal amoureux. — Ajoutons une assez curieuse brochure de M. Edmond Chamaillard sur la Poésie et les l'oètes devant Pascal (Paris, 1904, (Wiufry). où riniluence de Cnrneillesur Pascal est ftut nettement mise en lumière.

1. Biaise Pascal, par Joseph IJerlr.nid. 1 vnl. in-S", Pan-. C. T.évv. 1891.

PASCAL ET LKS « PEiNSEES ». 113

Pascal clans l'Iiistoire do la science? Quelle portée (Vespril scientifique, quelle puissance Je réflexion, (|nelle ca[)acité d'invention devons-nous reconnaître en lui? » Or, de toutes les questions que peut soulever l'étude de Pascal, celle-ci est presque la seule que Joseph Bertrand ait à peu près négligé de discuter. Ce grand savant était ainsi. Il aimait trop la littérature. Il mettait une sorte de coquetterie, — son DWlemberl en était déjà une preuve, — à |)arler de toute autre chose que de son métier. Il avait trop pris à la lettre le mot de Pascal : « Il faut qu'on n'en puisse dire, ni : Il est mathématicien, mais il est honnête homme... ». Et F « honnête homme » en lui nous privait délibérément des informations que nous demandions au « mathématicien )'. Comme d'ailleurs le simple lettré dans Joseph Bertrand ne valait pas le savant, personne depuis Montesquieu peut-être n'ayant écrit d'une manière plus dispersée, plus décousue et plus successive, il suit de tout cela que cet hommage au génie de Pascal n'a pas toute la signification qu'il aurait pu avoir et que nous étions en droit d'attendre. Non sans doute que tout soit non avenu dans ce livre. Il y a çà et là, et même en matière scientifique, plus d'une observation ingénieuse, plus d'une formule heureuse àglaner; et ilestaussi assez piquant et très instructif de voir ce géomètre prendre contre Pascal la défense de la casuistique et des casuistes. Mais enfin, il faut bien avouer que, si nous ne connaissions Pascal que par ce volume, nous nous en ferions une idée fort incomplète.

A\< (• M. Sully PriidlKUninr ', «'rsl un poMi», mais un |inrl<> j»liil(>s()|thL' (jui s'allaquc à Pascal. M. Sully IViulhotmno, on ellet, n'est |)as seulement le poète des Solitudes et «les \'f(inrs (/nulresses; il est aussi Tauteur «Tuno rtudo sur lo l'roblème des causes /hifiles cl iruu livre iuliluh' : fjur Sffis-jpy Examen de conscience philosophique. Il a pulili»'* cii tT'lr d'une traduction en vers du premier livre <le Lucrèce une luntrue Préface i\u'\ a élé remarquée et louée par Renouvier. « Ce travail, disait de son coté Scherer, est tout sinijilenient l'un des essais les {)lus hardis, les plus rigoureux et les plus lucides «jue la spéculation contemporaine ait produits. Que le même écrivain ait écrit les Solitudes et rédigé la Préfacr dunt je parle, c'est l'un des faits extraordinaires de notre temps. » J'ai peur qu'on n'en puisse dire autant de son récent ouvrage sur la vraie Religion selon Pascal. Le livre, à dire vrai, est moins un livre qu'un recueil d'études composées à des dates diiîérentes et parfois, à ce qu'il semble, d'inspiration assez diverse. De là des redites et un certain manque d'unité que l'auteur, — qui est le scrupule et la [irobité mêmes, — n'a point cherché à masquer ou à faire disparaître, mais qui nuisent un peu à la parfaite clarté de l'ensemble.

On peut distinguer dans cet ouvrage trois prin-

1. Ln vraie Religion selon Pascal : llecherrho de lordonnanco |»urement logique de ses Pensées relatives à la religion, suivie d'une analyse du Discours sur les Passions de Cainour, pur Sully Prudhomnie. Un vol. in-8', Paris, Alcan. 1905.

L'ipaux éléments : d'abord, un nouvel essai de restitution de « l'ordonnance purement logique » des Pensées relatives à la religion; puis, une étude sur la « psychologie » de Tauteur des Provinoiales; et enfin, un jugement sur la « religion » de Pascal et sur le dogme catholique. La restitution tentée par yi. Sully Prudhomme est intéressante, comme toutes les tentatives du même genre; mais, comme toutes les tentatives du même iienre aussi, elle comporte une large part de « suLjectivisme »; et, dans l'ensemble, elle paraît moins satisfaisante que celle de M. Brunschvicg, laquelle, d'ailleurs, on ne sait trop pourquoi, a l'air d'être ignorée du |)oète. Ses réflexions sur Pascal ne manquent parfois ni d'ingéniosité, ni de pénétration : on les voudrait seulement plus liées et eyprimées sous une forme plus ramassée et plus vigoureuse. Mais c'est surtout dans la discussion des théories pascaliennes et des conceptions chrétiennes que ce travail paraît contestable, et, pour dire le mot, assez faible. Il y aurait, pour et contre le catholicisme, autre chose à dire que ce f|u'en a dit M. Sully Prudhomme. 11 est trop facile, pour critiquer tel ou tel dogme, d'en aller chercher la définition dans le Catéchisme du diocèse de Paris, et, sans autrement s'enquérir des interprétations et des commentaires de la théologie traditionnelle, des explications de la théologie positive, de raisonner sur cette simple formule, et d'en faire apparaître ce qu'on croit v voir d'intime contradiction. Cette méthode rappelle de trop près les |)rocédés simplistes de la critique

11,; liL.VI>K I*\S«.VL.

n'iiiiii'iisc (lu wiii' sircle, et Ton r|ir()uvo quoique |)oino à voir un rsprit aussi délirai cl aussi élevr que celui ihi \u)i'{v «le la Jusfice s'y allanler et s'en salisfaitto. Ajouterons-nous que la conroplion de la srionce qu'il oppose aux données de la révélation ( lirétienne est entièrement périmée de nos jours, et quelle est abandonnée de tous les savants «jui |>ensent? Il semble donc que, sui* ces divers points, sur quelques autres encore, M. Sully Prudliomme n'ait pas suffisamment renouvelé les positions d» sa jeunesse. « Bien (|ue l'auteur de cet essai, nous dit-il, n'ait pas persévéré dans ses premières croyances, dans ses premiers actes de foi irrétléchis, son ouvrage pourra être lu sans aucune prévention par les cbrétiens «Icmeurés fidèles à leurs Églises respectives. » Le scru|)ule est touchant; et louchant aussi le désir «ju'exprime le poète que son entreprise d'une restitution de l'ordre logique des Pensées soit « très profitable à ces chrétiens ». Elle leùt été bien davantage, et pour tout le monde, si, rencontrant devant lui « la question controversée du conflit entre le dogme catholique et la raison », il lavait reprise et discutée dans les termes exacts où elle se pose à la pensée contemporaine.

Venant à parler dans sa Préface de l'édition des Pensées publiée par M. G. Michaut, M. Sully Prudhomme s'exprime ainsi : « Cet ouvrage, précédé d'une lumineuse introduction, nous a fourni un précieux contrôle. » M. Michaut a depuis réim primé en un volume à part, en l'enrichissant de

nombreuses notes et de précieux appen(]ices l'étude sur les Epoques de la pensée de Pascal * qui formait X Introduction de sa grande édition des Pensées. Cette étude, d'une allure un peu lente, mais solide, judicieuse et bien informée, constitue Tune des meilleures biograpbies psycbologiques que nous ayons encore de l'auteur des Provinciales. M. Michaut a essayé de faire la syntbèse de tout ce (|ue l'on savait de positif et de précis sur Pascal, et de retrouver, à travers ces documents qu'il interprète et qu'il commente avec beaucoup de sagacité, la succession des divers états d'esprit et d'àme par lesquels a passé le grand écrivain durant sa vie si courte et si remplie tout ensemble. On pourra, sur certains points de détail, pousser peutêtre plus avant que M. Michaut et creuser plus profondément; on pourra, sur d'autres, discuter quelques-unes de ses conclusions; dans l'état actuel des faits connus et des textes, il sera difficile de ne pas lui donner le plus souvent raison et de ne pas reconnaître presque toujours la sagesse de ses interprétations. Et comme d'ailleurs il nous fournit tous les moyens de vérifier ses dires, cet excellent travail demeure comme le point de départ à peu près indispensable de toutes les études ayant Pascal pour objet.

Nous n'en dirons pas tout à fait autant du livre que M. Souriau a consacré à Pascal dans la Collec-

1. G. Michaut, les Épomicsdc la pensée de Pascal, 2" édition rovue ■l auirmentéc, l vol. iii-10, Paris, Fontemoinff, 1902.

I 18 HI.MSF. PASCAL.

lion (1rs rlassirpies populaires^ Non (|u'il n'y ait «lans ro liviv nno rtinlr fort ronsri(»nri<Miso du sujet, nu vif et loiiald»' désir d imparlialitr. «d, rà «'t là. (Ii's rcnsrii^iirincnls ri (lr< olisci'valioiis duril <m jUMil fair(» son prolit. Mais I auteur y soutient une thèse qui paraît hien |>aiado.\ale. M. Souriau a fait une découverte : il a trouvé que Pascal était janséniste, et c'est j)ar le jansénisme (juil explique tout Pascal, et en i>arliculier les Pcnscrs. 11 ne va pas « jusqu'à dire que, si I*ascal avait eu le temps de parfaire son ouvrage, tout»' la lin eut été comme une su|»réme Provinclu/f », et il convient que « ce serait une pure hypothèse en l'air ». Mais, en fait, il n'établit pas une très grande différence entre les Provinciales et Y Apolofjie; et il écrit en propres termes : « Les Pensées sont surtout une exposition du jansénisme exaspéré, un nouvel AïKjuslinus revu et considérablement aggravé; » il déclare que « le pascal fsme s'éloiizne autant du christianisme que le soleil d'hiver, vu au travers des brouillards de la Normandie, dilTère du plein soleil du Midi, en été ». En un mot, il fait des Pensées, pour une large part, une pure et simple reprise des Provinciales. Et il aboutit à cette conclusion : « A la reconstitution traditionnelle de Y Apologie, qui en faisait une superbe église gothique, originale, audacieuse, illuminée par de larges et éclatantes verrières, îirande ouverte à la foule des fidèles.

1. Pascal, par Maurice Souriau. 1 vol. in-8", Paris, 1807: Socut' française d'iiiipriinerie et de librairie.

PASCAL KT LES « l'ENSEES ». 119

qu'elle appelle par le chœur de ses cloches sonnant gaîlnent à toute volée, je proj)ose de substituer la vision suivante : le monument achevé se dresse devant nous, formidable, comme une abbaye du moyen âge: moitié temple et moitié forteresse. On prie à l'intérieur, dans des cryptes où d'étroites ouvertures, meurtrières plutôt que fenêtres, laissent filtrer une lueur triste; mais surtout la garnison, peu noml)reuse, se l>at en désespérée contre l'ennemi du dehors, tandis que (hi belTroi toml)e comme un gémissement la note lugubre du glas. Ce n'est pas la bannière fleurdelisée de l'Eglise qui flotte sur le donjon : c'est le drapeau noir du jansénisme. » Cette « vision » a de quoi séduire une imagination de romantique; mais pourquoi faut-il que ni la lecture intégrale des Pensées, ni les témoignages contemporains ne puissent nous permettre de nous en accommoder'?

i. M. Souriau vont à lout prix que runique raison (jui ait fait écarter par la famille de Pascal le Discours de Filleau de la Chaise soit le silence de ce dernier sur l'intention polémique de VApologie, et s'il regrette qu'Etienne Perier dans sa Préface « n'indique pas avec une absolue netteté toute l'idée maîtresse du livre », il y relève avec joie la discrète allusion aux jésuites, et il voit dans ces quehjues lignes « le passage capital où la famille va rétablir bon gré mal gré la pensée essentielle de \' Apologie ». La conjecture est ingénieuse: mais on voudrait savoir sur quels témoignages, sur quels textes i)récis elle s'appuie. C'est là, selon nous, interpréter d'une fai.on bien arbitraire ce mot d'une lettre de Mme Perier au médecin Vallant sur le Discours de Filleau de la Chaise, qui « ne contenait rien, déclare-t-elle, de toutes les choses que nous voulions dire, et en contenait plusieurs que nous ne voulions pas dire ». A celle interprétation <le M. Souriau il nous suffira d'opposer ce fragment d'une lettre de Brienne à Mme Perier : « T'otis souhaite: //u'oh dise positivement que ce sont de petits morceaux de papier qu'on a trouvés mal écrits, et que

120 ni.AISK l'A^CAf..

Tout .Mitre rst je /'fiscal ' «pK' A<ln||i||(' HalzfcM a |ml»li«' dans ia ('oUrclion fh's (rrantls I'lu/osoj)/ies. Fin Icttiv, i)liilos()|>lio iik'miio <!<' vocation, lexicographe «le rare valeur. Ilaf/.feltl «'lait un esjuit «li^ haute ilislinction et «le vaste culture, et «jui j»eutètre, extérieurement «lu moins, n'a pas «lonné l«)ute sa mesure ni rempli tout son mérite. Taine, qui avait été V\ï\\ (le ses premiers élèves, faisait de lui !«' plus i:rand cas : « Si je réussis plus tard, lui écrivait-il un jour, «'e sera ijià«e à vos leçons, car vous m'avez appris à travailler et à con«luir«' mon esprit, et vous me serez util«' «lans l'avenir autant que «lans le présent. » Et plus tar«l encore : « J'ai passé par bien des mains, mais mon premier maître a laissé sa marque dans ma pensée et dans mes écrits. >> D'origine israélite, il passait pour avoir été converti au catholicisme par Pascal. Peu après l'édition Faugère, il avait proposé h Cousin de publier en collaboration avec lui les Pensées dans l'ordre in«liqué par Etienne Perier. Le projet n'avait pas abouti; mais Pascal n'en était pas moins demeuré l'un de ses auteurs favoris, l'un de ceux avec lesquels il avait le plus vécu. La mort,

t'éfaicnt les prcmièivs expri-ssions des pensées (|ui lui venaient lorsiju'il méditait sur son (frand ouonujc contre les athées: que ni lui ni personne n'a repassé dessus que pour les mettre en ordre seulement, qu'on a encore les originaux en la manit-re qu'on les a trouvés, etc. On dira tout cela.... • — il n't'st pas ici. on le voit, question des jésuites, lesquels, assurément, eussent été visés dans VApolojie, mais accessoirement, et non pas essentiellement; et, conformément ù la tradilicm, c'est donc bien - contre les athées avant tout que Pascal se proposait de diriger tout le principal efTort de sou argumentation.

1. Pascal, par Ad. Hatzfeld, 1 vul. in-S, Paris, Alcan, 1001.

malheureusement, si elle ne lui a pas laissé le temps d'achever son livre, ne lui a pas permis de le revoir et d'en corriger les épreuves, ni, par conséquent peut-être, de le porter à son dernier point de perfection. Tel quel, l'ouvrage est d'un réel intérêt. D'abord, l'étude de l'œuvre scientifique de Pascal y a été confiée à un spécialiste, le lieutenant Perrier, dont les observations viennent très heureusement compléter les indications trop brèves du chapitre de Joseph Bertrand sur Pascal géomètre el physicien. Nous y voyons très clairement que si, par son œuvre proprement dite, Pascal n'est que « le premier parmi les seconds », par la puissance et la capacité du génie, il est au tout premier rang des grands savants, et de la race même des Descartes et des Newton. Quant au travail propre de Hatzfeld, il témoigne, çà et là, peut-être avec quelque excès, d'une double préoccupation. En « soumettant au contrôle des textes les diPPérentes opinions « qui ont cours sur le compte de Pascal, il a été très frappé de l'unité et de la continuité que lui ont paru présenter la vie et la pensée du grand écrivain ; et c'est cette unité et cette suite qu'il s'est particulièrement efforcé de mettre en lumière. L'idée ne laisse pas d'être assez juste; mais, pour se donner plus complètement raison, n'estil pas arrivé au biographe d'atténuer un peu ce que nous croyons savoir de u la période mondaine » de la vie de son héros? D'autre part, à l'inverse de M. Souriau, Hatzfeld a cru voir entre les idées des jansénistes et celles de Pascal plus d'oppositions que

122 HLAISE i'\si:\i..

de rcsscnililanccs, rt il ossair iTrlahlii- Irnlière « r«mforinil('î «le VAj)</lo(/ic à la (loctriiic <lo l'Éiilisc ». Dut oïl trouver «jur, sur ce j)r>inl cnrorr, il exairèro «niel(|uc pou, il y .1 lion <!<; Imir cnniph' (le SCS ohservalioiis, cjui sont (l'un lifunuie très informé des questions religieuses. Et d'ailleurs, si Pascal revenait au monde, lui qui se proposait, au témoitrnace de Nicole, d'adoucir et d'Imin-miser la durednclrine janséniste de la Liràce, il est vraisem- IdaLle qu'il approuverait mieux cette interprétation (jue celle de M- Souriau.

Le livre d'Adolphe Halzfeld fait partie, avonsnous dit, de la Colleclion des Grands Pliilosojthrs. On a, de nos jours, une tendance, parfaitement justifiée, selon nous, à considérer l'auteur des Pensées comme un « iirand philosophe », et c'est sans doute pounjuoi Ton voit des philosophes de profession s'y aj)pliquer si volontiers. C'est un éminent philoso[)he, M. Emile Boutroux, qui nous a donné le Pascal de la Collection des Grands Ecrivains français. M. Boutroux est, comme l'on sait, l'auteur de remarquables et profondes Etudes il' histoire de la philosophie, et, surtout peut-être, d'un petit livre sur la Continf/ence des lois de la nature, qui a fait date dans l'histoire de la pensée contemporaine. Son livre sur /^/^/^fv?/ ' est sorti d'un cours de deux années professé à la Sorbonne, et qui a eu un très vif et très léîritime succès : l'intérêt passionnant du sujet, la réputation du profes-

\. Pascal, par M. Kmile Boutroux, 1 Vdl. in-lG; HacheUe, 1900.

PASCAL I:T les " l'ENSEES ». 123

seur, sa pénétrante et scrupuleuse méthode, r/'iiiotion contenue de sa parole y attiraient, y retenaient un nombreux et attentif auditoire. La courte Préface de son livre est touchante, et en indique bien l'esprit : « Pascal, avant d'écrire, se mettait à genoux, et priait l'Etre infini de se soumettre tout ce qui était en lui, en sorte que cette force s'accordât avec cette bassesse. Par les humiliations il s'oiïrait aux inspirations. — Il semble que celui qui veut connaître un si haut et rarciiénie dans son essence véritable doive suivre une méthode analogue, et, tout en usant, selon ses forces, de l'érudition, de l'analyse et de la critique (jui sont nos instruments naturels, chercher, dans un docile abandon à Vintluence de Pascal luimême, la grâce inspiratrice qui seule peut donner à nos eiîorts la direction et l'efticace. » Lhistorien s'est si bien abandonné à Tintluence de Pascal, il s'est si bien identifié avec lui qu'à chaque instant, dans la trame de son style, des réminiscences, des tours, des pensées de Pascal viennent s'enchâsser et se fondre, et que parfois on a comme l'illusion d'entendre Pascal se raconter lui-même. Cette identification qui, à l'ordinaire, produit les plus heureux effets, et donne à tout le volume une couleur et un accent très pascaliens, n'a-t-elle pas, d'ailleurs, çà et là, entraîné quelques inconvénients? Sur la question des Provinciales, par exemple, on est tenté de trouver que M. Boutroux épouse bien aisément la cause de son auteur ou, du moins, l'on voudrait qu'il en eut un peu moins

<24 HI.Msr PASCAL.

r;»ir : n»' va-t-il j>as jusciiià |iaiaîlr<' Jiislilicr lo mol célèhre «le Pascal, et (|ii'(ui lui a n'inoché avoc raison : « Je ne suis pas (h; Porl-Hoyal )>?()n eut souhaité peut-c^lre aussi (|ue le dédoublement de ces deux pensées eût lieu a la lin, et qu'afirès avoir si profondément pénétré et compris Pascal, riiistorien, le philosophe port.lt sur la personne et sur 1 nu vie de Pascal un IViine et décisif jugement de fond, lilnfin, n'est-il pas arrivé parfois à M. lioutroux d'interpréter avec une certaine hardiesse conjecturale les états d'àme successifs de Pascal? Je ne suis pas absolument sur, pour ma |>art, que la conversion délinitive de Pascal ait été tout à fait telle que M. Boutroux l'a « reconstituée » dans le très beau, dans l'admirable chapitre qu'il a consacré à cette «juestion. Mais ce sont là des objections de détail qui n'entament en rien la haute et rare valeur de l'ensemble. Quand on sonore aux difficultés de toute sorte, — difficultés d'exécution surtout. — que rencontrait le dessein de M. Boutroux. on ne peut qu'être frappé de l'aisance avec laquelle il les a le plus souvent surmontées. 11 est toujours délicat de se placer pour ainsi dire dans uneàmc étrangèrepour en étudier et pour en revivre la vie intérieure; et, quand cette àmc est celle de Pascal, l'entreprise a de quoi décourager les plus hardis. M. Boutroux a eu cet heureux courage, et le portrait qu'il nous a tracé de son héros est au total le plus complet, le plus intime en quelque sorte, et le plus ressemblant que nous avons encore.

i'ASCAL ET LES « PENSEES ». 12;

lïl

Dans les dernières pages Je son livre, M. Bou- Iroux soulève discrètement une question qui se pose comme d'elle-même au terme de celte revue des «lerniers travaux relatifs à l^ascal. Pourquoi a-t-on tant écrit depuis quelques années sur Tauteur des Pensées"! Pour(|uoi a-t-on tant de fois réédité ses œuvres? Pourquoi, en un mot, létudie-t-on de nos jours avec une ferveur et une piété si singulières?

Un fait tout d'abord est à signaler, que nous avons déjà noté au passage. Visiblement, ce qui attire nos contemporains dans l'œuvre de Pascal, ce sont les Pensées beaucoup plus que les Procinciales. Certes, les Provinciales demeurent une œuvre de tout premier ordre; mais il est indubitable qu'elles ont un peu vieilli. En dehors de l'intérêt littéraire et historique quelles nous présentent toujours, et qui est considérable, il semble que les (' honnêtes gens » d'aujourd'hui aient moins de raisons de se passionner pour elles que ceux du temps de Pascal. Il nous faut un certain effort pour entrer pleinement dans l'état d'esprit qu'elles requièrent et qu'elles entretiennent. Les questions qu'elles agitent nous paraissent moins essentielles, moins vitales, moins actuelles qu'on ne l'a parfois prétendu. Surtout, nous sommes moins sûrs qu'autrefois que, sur le fond du débat, Pascal ait toujours raison contre ceux qu'il a si éloquemment

120 IILAISL l'ASCAl..

combaUus. Les problèmes ont cliaiii^ô d asj)cct depuis viniil ans. Des Iravaiix comme ceux de Molinier et de Joseph Bertrand, «rilrm y Michel et de M. Thamin ont déphicé les points de perspec,tive. Quand nous rencontrons ce mot de Havet : (< Casuistique et morale relâchée sont choses inséparables », nous sourions, et nous nous demandons s'il a non seulement étudié, mais simplement compris la ([uestion même qu'il tranche. Il y avait une casuistique stoïcienne; il y a une casuistique kantienne; et ni le stoïcisme, ni le kantisme n'ont jamais passé pour être des « morales relâchées ». Ce sont là préjugés de « victimes du Deux-Décembre » que nous ne pouvons plus partager. Trop neuf dans ces sortes de questions, et entraîné d'ailleurs par l'esprit de parti, Pascal, malgré tout son génie, n'a pas, philosophiquement parlant, réalisé l'œuvre d'éternelle justice et d'absolue vérité dont on l'a loué imprudemment quelquefois. Et s'il n'était l'auteur que des Provinciales, qui sait, si, dans un avenir assez prochain, on le lirait. — en dehors des historiens et des critiques, — beaucoup plus qu'on ne lit, de nos jours même, la Satire Ménippée ou les Pamphlets de Paul-Louis Courier?

Mais il est, — heureusement pour lui et pour nous, — l'auteur des Pensées. Et c'est bien décidément à cette œuvre inachevée que vont les préférences, les admirations, le culte pieux des générations montantes. Et la question que nous posions tout à l'heure reparaît sous une forme nouvelle.

l'ASCAL KT Li:S « l'ENStKS ». 127

Pourquoi aimons nous le Pascal des Pensées? Pourquoi ni les éditions f[u'on nous en donne, ni les interprétations qu'on nous en propose n'épuisent-elles notre curiosité, ne lassent-elles notre attention, et n'usent-elles notre patience?

11 semble que ce «jui nous attire dans les Pensées, ce soit tout d'abord l'incomparable maîtrise de l'écrivain. « L'homme, a dit Pascal, est plein de besoins : il n'aime que ceux qui peuvent les remplir tous » ; et peut-être, dans cette saisissante et profonde formule, nous a-t-il livré le secret de ce style dont personne en notre langue n'a égalé la ])uissance et la variété. Le style de Pascal, — et c'est peut-être la meilleure définition ({u'on en puisse donner, — a ceci d'admirable qu'il « s'accommode à tous nos besoins », et qu'il les « remplit » tous. Logique, ironie, éloquence, poésie, mépris, colère, pitié, tendresse, il prend tous les tons; toutes les formes de la pensée, toutes les nuances du sentiment, il les exprime avec une aisance, avec une justesse et avec une force qui tiennent véritablement du prodige. Nous autres, médiocres écri vains que nous sommes, notre expression reste toujours en deçà et au-dessous de notre pensée : elle en est un pâle reflet, un écho lointain et affaibli, et nous nous lamentons de ne savoir rendre avec des mots ce que nous croyons sentir en nous de profond et de rare. Pascal, lui, a l'expression adéquate : c'est la pensée même qui, comme la déesse antique, jaillit tout armée du cerveau de l'écrivain. De là la vigueur ramassée de ce stvle ;

12S HLAI^J: PASCAL.

lie là sa force de persuasion et d'éniolion, et ce que je voudrais pouvoir appeler sa cajtarité de vihratioii cl (réliranleineut. Il est tell»' parole de Pascal qui entre en nous avec une telle force irru|)tive que, de longues annés durant, aux heures de rêverie solitaire, nous l'entendons retentir etïcore au fond de notre àme. — « Ceux qui croient que le bien de Thomme est en la chair, et le mal en ce qui le détourne du plaisir des sens, qu'ils s en soûlent et (/uils ij meurent. » Je défie bien quiconque a lu ceci pour la première fois de n'en avoir pas reçu comme une véritable secousse physique. C'est le peste réprobateur du Dieu d'Israël (jui abandonne son indigne créature; c'est l'accent irrité du prophète hébreu qui repousse et qui condamne. — Et ceci : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. » Peut-on, avec moins de mots, plus fortement exprimer l'épouvantement et l'abandon de l'homme qui cherche Dieu dans « tout l'univers muet )^ et qui ne l'y trouve pas? — Ailleurs enfin, ce sont les paroles ineffables du a Dieu d'amour et de consolation » qui pacitie et qui relève : « Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé.... Je pensais à toi dans mon agonie, j'ai versé telles gouttes de sang pour toi.... Veux-tu quil me coûte toujours du sang de mon humanité sans que tu donnes des larmes?... Je taime plus ardemment que tu n'as aimé tes souillures.... » — Quelle poésie, quelle douceur et quelle tendresse'. Quelle àme que celle qui trouve de pareils accents! Et quel prestigieux écrivain que

celui qui sait on prolonger on nous lo contagieux frômissemont!

11 y a un trait par où le style de Pascal intéresse particulièrement peut-être notre sensibilité contemporaine. Nous n'avons pas impunément traversé le romantisme et le naturalisme. Au contact des œuvres sorties de ces deux écoles, nous avons contracté une invincible borreur du style abstrait. Nous voulons que les écrivains s'adressent à notre imagination en même temps qu'à notre raison; nous exigeons d'eux qu'ils mettent sous nos yeux les cboses mêmes dont ils parlent; et plus les images qu'ils nous en fourniront seront nettes, vives et familières, plus nous leur saurons gré de correspondre ainsi à nos goûts et à nos désirs. Et cela est si vrai que, parmi les grands écrivains du passé, nos préférences vont précisément à ceux qui, d'instinct, ont réalisé notre idéal d'aujourd'bui : elles vont à Saint-Simon et à La Fontaine, à Molière et à Bossuet; elles vont surtout à Pascal. Celui-ci lavait bien prévu. « La manière d'écrire d'Épictète, de Montaiiine et de Salomon de Tultie |à savoir Pascal lui-même] est la plus d'usage, qui s'insinue le ynien.r, qui demeure plus dans la mémoire, et qui se fait le plus citer, parce quelle est toute composée de pensées nées sur les entretiens ordinaires de la vie. » C'est cela même. Rien d'artificiel et de convenu dans ce style; rien d'académique et de compassé; tout y est concret, et tout v est vivant. La brusque familiarité des tours, la li.u'diesso saisissnnh' v[ r«'('lal do*^ imagos, lo l'i'a

130 lU.AISR PASCAL.

lisme môme de l'expression, tout cela nous attire vi nous ravit, et nous pardonnons à Port-Royal d'avoir rru devoir orner un jieu cette simplicité et parer c«'lte néi-liû^ence, puis(jue les scrupules mêmes des pieux solitaires ont permis aux éditeurs modernes de retrouver et de nous rendre sinon un nouveau Pascal, du moins un Pascal plus vivant encore, plus naturel et plus intime, et dont la langue même fût en conformité plus étroite encore avec celle que nous parlons.

La conformité n'est pas moins étroite, elle est plus significative encore entre les idées de Pascal et les nôtres. Si grand cas que nous fassions du stvle, nous en faisons un plus grand encore de la pensée; et nous admirerions moins Pascal s'il n'était pas, selon le mot d'un de ses interprètes, M. Brunschvicg, « un penseur tel que les temps modernes n'en ont pas eu de plus profond ». Qu'on ouvre au hasard le recueil des Pensées. On y rencontre à profusion des mots qui frappent par leur profondeur et leur justesse, et dont il semble que la réflexion n'épuisera jamais le sens et la portée. Observations sur l'homme et sur la vie, sur la nature et sur la science, sur la morale et sur la société, sur l'art et la philosophie, on trouve de tout cela dans ce petit volume, et tout cela exprimé avec une vigueur de concision, avec un je ne sais quoi de direct, de plein et de définitif qui en redouble la puissance suggestive. A quoi bon citer? A quoi bon rappeler des formules qui sont dans toutes les mémoires? Il semble vraiment que cet

homme soit allé au fond de toutes les questions qui peuvent intéresser l'homme, et que, de chacune de ses explorations à travers le monde moral, il ait rapporté des lumières nouvelles. Plus on voudra rétléchir par exemple à la célèhre distinction entre r « esprit géométrique d et V « esprit de finesse », ou à la théorie des « trois ordres », plus on les trouvera riches de signification, plus Ton verra s'en dégager d'infinies conséquences. Mais il y a plus. Pascal ne s'est pas contenté de formuler ft sous l'aspect de l'éternité » des idées vraies d'une vérité éternelle; il était doué d'une telle force de pensée, il avait une telle capacité d'invention qu'il lui est arrivé non seulement de pressentir, mais encore d'exprimer avec une singulière netteté des conceptions toutes contemporaines. — On a rapproché non sans raison le procédé logique de Pascal qui consiste essentiellement à opposer deux thèses contradictoires, deux vérités partielles et incomplètes, et à en chercher la justification dernière dans un point de vue supérieur qui les domine en les unifiant, de la dialectique de Hegel qui procède également par thèse, antithèse et synthèse; et ce n'est pas la seule idée hégélienne que l'on trouverait dans Pascal. — Voici maintenant du Darwin ou du Spencer : « Les pères craignent que l'amour naturel des enfants ne s'elTace. Quelle est donc cette nature sujette à être efTacée? La coutume est une seconde nature, qui détruit la première. Mais qu'est-ce que nature? Pourquoi la coutume n'est-elle pas naturelle? ,/'ai yrawC peur que

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celh' iifilurc ne sf)if eU('-}n('in(' (/n^inif prcinii'rf cnuh(ftH\ roiniiio la coutume ost une sccoml*- ualuro. » — Voici (lu Tainc : « Talent jn'incijial, t/ni rèf/lr fous /es aulrrs » : c'est exactement la fameuse théorie de la faculté maîtresse. — Les discussions récentes sur « les faillites partielles de la science » sont comme enveloppées dans plus d'une pensée^ nnlaniment dans celle-ci : « La science des choses «'xtérioures ne me consolera (>as de l'ijinorance de la morale au temps d'aflliction; mais la science des mœurs me consolera toujours de l'ignorance des choses extérieures. » On pourrait multiplier les rapprochements et les exemples. En vérité, ce penseur mort il y a plus de deux siècles nous est plus contemporain que tel autre qui vit encore. Comment ne le lirions-nous pas avec passion? Nulle pensée n'est plus excitatrice et plus fécondante; nulle n'éclaire de plus vives lueurs tous les problèmes qu'elle a remués; et nous retrouvons en elle, sous la forme la plus précise et la plus actuelle, l'écho de toutes nos préoccupations.

C'est dire que, plus encore que le prand écrivain et le profond penseur, ce qui nous attire en lui, c'est le philosophe religieux et l'apoloiiiste. Car le Pascal des Pensées, il ne faut pas l'oublier, est avant tout un apologiste du christianisme. C'est là que, dans son œuvre, tout devait converger; c'est à une démonstration de la vérité de la religion que tout devait aboutir; c'est à renouveler et à fortifier nos raisons de croire qu'il voulait travailler; c'est à toucher des « liliertins », à convaincre des

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« athées », à conquérir à son Dieu de nouvelles âmes, c'est à convertir, en un mot, qu'il voulait l'aire servir tous les dons qu'il sentait en lui. « Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet Ktre infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre bien et pour sa gloire ». Que parlions-nous tout à l'heure de son génie de style et de sa profondeur de pensée! Pascal estime que tout cela « ne vaut pas une heure de peine ». Ou plutôt, si, plus que personne, il a ambitionné la gloire de bien écrire, c'est qu'il sait quelle est la valeur persuasive du style; s'il a exprimé sur toutes sortes de questions des idées fortes et neuves, c'est que ces idées étaient un acheminement à la grande démonstration qu'il voulait tenter. Mais tout cela est pour lui un moyen, et non une fin. Son objet propre, essentiel, c'est l'étude du problème religieux et apologétique; c'est à poser ce problème dans toute sa force et dans toute sa rigueur, c'est à en élucider toutes les données, à en éclairer tous les aspects qu'il a employé toutes les ressources de son incomparable génie. A force de sincérité et de logique, ruiner ou diminuer tout au moins les difficultés de croire, rapprocher de lui l'incrédule, et, dans la mesure où un homme peut travailler au salut de ses frères, frayer et préparer les voies à la gi'àce, voilà manifestement ce qu'a voulu faire Pascal, et ce qui a été [)our lui. dans les dernières années de cette vie

13i ltl..\I>K PASCAL.

iloulourtHise, «* l d'uvre uiiicjuomcnl nécessaire ». Et cVst précisément ce (|ui nous le rend particulièremenl cIut. II csl devenu hanal d'observer que le problème religieux pré(jccupe étranirement la pensée contemporaine. Autant, il y a vingt-cin(| ou trente ans, ces questions intéressaient peu ceux qui se piquaient de penser, autant aujourd'hui elles sont devenues actuelles et vivantes. Une philosophie aussi timide qu'elle était verbeuse, aussi superflcielle qu'elle se croyait habile, l'éclectisme, — puisqu'il faut l'appeler par son nom, — avait cru supprimer le problème en accumulant les nuages, et en multipliant les phrases. Elle démontrait l'existence de Dieu, — et quel Dieu! celui de Béranger, le « Dieu des bonnes gens », pour tout dire, — dont elle limitait d'ailleurs prudemment la puissance; elle prouvait l'immortalité de l'àme; elle fondait une « religion naturelle » ; elle esquivait d'ailleurs la question de la révélation et celle de la transcendance du christianisme: l'ombre de Platon et celle d'Aristote, celle de Descartes et celle de Hossuet étaient invoquées ensemble ou tour à tour, et l'on tenait pour des « sceptiques » tous ceux qui, dans le passé, se montraient réfractaires à la foi nouvelle. Pendant près d'un demi-siècle, la langue dont on a pu dire qu'il y a une probité attachée à son génie abrita toutes ces équivoques. Quand on se réveilla de ce long sommeil ])hilosophique, on s'aperçut que les questions religieuses, bien loin d'avoir été comme définitivement éconduites des préocupations des hommes, reparaissaient plus

graves et plus angoissantes que jamais. De tous côtés on se reprit à les étudier avec une singulière ardeur. Il n'est personne de nos jours qu'elles laissent indifférent. Les esprits les plus dégagés de toute attache confessionnelle, au lieu d'en nier l'importance, comme ils n'y eussent point manqué jadis, sont les premiers à donner loxemple d'une étude sinon toujours impartiale, du moins toujours passionnée et toujours attentive; et, sous nos yeux, des hommes politiques, — on sait avec quel succès, — s'improvisent tous les jours théologiens ou canonistes. Faisant écho à ce mouvement général des esprits, on a même vu se produire en ces dernières années quelques-unes des évolutions morales les plus curieuses dont l'histoire des idées ait gardé le souvenir. On peut en sourire ou s'en plaindre : on ne peut nier, — car il y a des faitsi qui sont indéniables, — que l'inquiétude religieuse soit un des traits dominants de notre temps. Dans ces conditions, il était inévitable que l'on revînt à Pascal. Pascal avait été l'une des victimes de l'éclectisme. Cousin avait eu le mérite de remetttre en honneur le texte oriirinal des Pensées', mais, avec sa fougue habituelle, il s'était aussitôt empressé de dénoncer le « scepticisme » de leur auteur; et, sans prendre garde à l'équivoque du terme, on l'en avait cru sur parole. On ne s'était pas rendu compte que Pascal n'était « sceptique » qu'à l'égard de l'éclectisme; et, de fait, il n'était pas besoin d'être clairvoyant pour lire à j»resque toutes les pages des Pensées la condamnation for-

13(i MLAISK PASCAL.

mellc dos théories favorites de Victor Cousin. « Le déisme, presque aussi éloiiiué de la religion chrétienne (]ue l'athéisme (jui y est tout à fait contraire » : v(jilà de ces pensées que Cousin n'a jamais j»u pardonner à Pascal, et il était naturel (jue Pascal, le vrai I*ascal, bénéficiât de la juste réaction qui s'est produite contre la pseudo-philosophie de Victor Cousin. D'autre part, à étudier comme on le fait à notre épo(|ue les questions religieuses, on ne pouvait manquer d'interroger l'homme qui, peut-être «lans les Irmps modernes, les a posées avec le plus de force et de j profondeur. L*n théologien protestant. Auguste Saliatier. n'a-t-il ])as pu dire : « Une histoire des destinées des Pensées de Pascal serait l'histoire à peu près com[»lète de la philosophie religieuse en France dans les trois derniers siècles? » Et un philosophe catholique, l'abbé Laberthonnière, de s'écrier à son tour en parlant de Pascal : « Et qui donc a scruté comme lui. avec une pareille hardiesse, les fondements de toutes choses, et surtout les fondements de la religion? » Et cela est vrai. Sur la question de la croyance, sur celle des rapports de la raison et de la foi, des différents ordres de connaissances et de certitudes, sur celle de la révélation et du surnaturel, bref, sur toutes les questions qui sont comme à la base de toute enquête de ce genre, Pascal abonde en vues <|ui rejoignent exactement les conclusions actuelles de la psychologie et de la philosophie religieuses. Voici, par exemple, une remarque qui ruine [>ar avance la plu-

PASCAL 1:T LLS « PENSEES ». 137

part des objections dont a vécu la critique du xviii' siècle et celle même du xix* ' : « Une religion purement intellectuelle serait [>lus pro[jortionn«je aux habiles; mais elle ne servirait pas au peuple. La seule religion chrétienne est proportionnée à tous, étant mêlée d'intérieur et d'extérieur. » C'est la gloire de Pascal d'avoir si profondément repensé sa religion que son œuvre s'est comme insérée dans la définition de la religion même.

Un autre trait le rapproche encore de nous. Il est incontestable que nous savons gré à Pascal, non seulement d'avoir deviné et formulé, en matière religieuse, nos conceptions toutes contemporaines, mais encore d'avoir traité ces questions non pas en théologien de profession, mais en « honnête homme ». « Ceux-là honorent bien la nature, écrit-il quelque part, qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout, et même de théologie. » Il sentait bien que c'était là une partie de sa force. « Lorsqu'on entend les prédicateurs, disait un jour Bossuet, je ne sais quelle accoutumance malheureuse de recevoir [)ar leur entremise la parole de l'Evangile, fait qu'on l'écoute plus nonchalamment. On s'attend qu'ils reprendront les mauvaises mœurs; on dit <///'//n le font <{ office; et l'esprit humain indocile y fait moins de réflexion. Mais quand un homme que Fort croit du monde, simplement et sans affectation, propose de bonne foi ce f/u/f sent de Dieu en lui-même, quand il ferme la bouche

1. Voir il ce sujet le livre récent du P. ïyrrel, traduit en fran- < -lis par y\. Augustin Léger, In Reliijion cxléricurc. Paris. f.ecolTre.

i;{8 liLAIsK I'A>«:aL.

// un lihi'vhn <|iii l'ail vaiiih'' <Iu vice, ou qui raille iiupudcninu'ul des choses sacK'CS, encore une fois, (•ln«'li('[is. (ju'une telle conversation, assaisonnée • le re sel «le ^^ràce. a de force pour exciter rap[)étil et réveiller le goiit des biens éternels! j> Pascal est venu réaliser le vœu de Bossuet. Il a vécu dans le monde; il sait comment s'y posent les questions, et quel tour il faut donner à son ariiumentation pour se faire écouter et pour convaincre. Il a vu des « libertins » réels et vivants; il a discuté avec eux; il connaît leur état d'esprit; il s'est rendu compte que les syllogismes de l'École n'ont le plus souvent sur eux aucune prise; et il estime, — car il est géomètre et logicien, — (|u'ils ont parfois raison de penser que tel ou tel d'entre ces raisonnements sont dé|)Ourvus de toute force probante. Ces arguments-là, lui, Pascal, il les sacrifie sans pitié ; et à ceux qu'il conserve, il donne un air de nouveauté et d'imprévu, qui en redouble la puissance de persuasion. De là cet accent tout chrétien, certes, mais très laïque de son Apolofjie ; de là cet air d' a honnêteté ». et cette probité intellectuelle qui dédaigne les triom]>hes trop faciles, et d'ailleurs illusoires, et qui, loin de dissimuler les difficultés, les souligne et les accuse, plus éprise de vérité et de franchise que d'habileté, moins soucieuse de réfuter des abstractions que de conquérir des âmes. De là enfin ce je ne sais quoi de vécu, de concret, de pofii/if, qui répond d'une manière si complète aux exigences de notre réalisme. Par delà les livres et les sophismes à discuter, Pascal a vu des

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hommes à réduire; et il a jeté sur ses contemporains un regard si aigu et perçant que, par delà les hommes de son temps, il a atteint ceux du notre.

Pascal a bénéficié enfin du mouvement tournant que nous voyons se produire dans l'apologétique contemporaine. Pour mieux répondre aux préoccupations croissantes de la pensée laïque, l'apologétique, — des discussions récentes ont mis ce fait très nettement en lumière, — l'apologétique, en ces dernières années, a renouvelé ses procédés et rajeuni ses méthodes. Elle a pris résolument contact avec la philosophie moderne, et elle a constaté qu'en bien des cas cette philosophie, dont on avait tant médit sans toujours la bien connaître, avait travaillé non pas contre elle, mais pour elle. Elle a donc emprunté à cette alliée involontaire un peu de son esprit et quelques-unes de ses conclusions. A cette école, elle a appris à laisser tomber certains arguments vieillis qui n'ont peut-être jamais bien porté, mais qui, assurément, ne portaient plus; elle s'est pénétrée d'une dialectique plus souple, plus vivante, moins abstraite, plus conforme au mouvement même de la pensée d'aujourd'hui; enfin, et surtout, elle s'est rendu compte de l'absolue nécessité pour elle de donner pour fondement à toutes ses démarches ultérieures une solide et jjrécise enquête psychologique. Que Pascal n'ait pas été étranger à cette orientation nouvelle de l'apologétique, c'est ce qui ressort d'un»' simple constatation de fait : tous les apologistes contemporains qu'on lit, et qui agissent, et qui sont

1 il» hl.\l>h l^\^<:AI..

pris en coiisidrialijm |>ar leurs adversaires, qui même parfois arrachent à ces derniers de précieux aveux, sont visiblement nourris de l'auteur des Pensées, se plaisent à le citer et à se recommander de lui. Mais quand Pascal n'aurait eu aucune espèce d'inlluence directe sur eux, ils ne pouvaient manquer, un jour ou l'autre, de se reconnaître pour ainsi dire en lui. L'altitude intellectuelle et morale (jue nous venons de délinir, c'est en efïet exactement celle que Pascal avait prise dans VApoloffie dont nous n'avons que des fragments. « L'idée mère de cette Apologie, a très bien dit Vinet, c'est de partir de l'homme pour arriver à Dieu j). Celait là une vue de génie, très féconde en lointaines conséquences, et qui fait de Pascal, dans riiisloire de l'apologétique, un nom aussi considérable que celui de Socrate dans l'histoire de la philosophie. Car la révolution que, selon une très heureuse formule, Socrate est venu opérer en philosophie, il l'a opérée, lui, Pascal, dans un autre domaine: il a fait descendre l'apologétique du ciel sur la terre. Et dans cet efTort, il a porté une telle supériorité de génie, une telle sincérité et une toile pénétration de pensée, un sentiment si vif et si puissant des besoins et des exigences de l'homme moderne, que ce livre, tout inachevé qu'il soit, est peut-être encore, à l'heure actuelle, la plus forte et la plus agissante des Apologies du christianisme, et qu'en tout cas, les Apologies actuelles ou futures semblent ne devoir remplir tout leur objet que dans la mesure où elles reprendront et réalise-

PASCAf. KT Li:s « PKNSKKS ». 1 H

ront le dessein de Pascal, et où elles se rapprocheront de l'œuvre qu'il avait rêvée.

Voilà, seniLle-t-il. quelques-unes des raisons qui font de Pascal celui peut-être de nos grands écrivains que nous aimons le mieux et le plus profondément, et des Peu^^^e.^ le livre que bien des esprits, à l'heure actuelle, considèrent comme le plus beau de la langue française, comme le plus représentatif des hautes qualités de notre race. Ouand Gœthe déclarait Voltaire « le plus grand écrivain que l'on put imaginer parmi les Français », il se trompait, et il oubliait au moins Pascal : ni pour la force et pour l'éclat du style, ni pour la profondeur et la noblesse de la pensée, Voltaire n'est comparable à Pascal. A ceux qui seraient tentés de nous accuser de légèreté et de prosaïsme, nous pouvons répondre par ce mince recueil des Penserai. Depuis plus de deux siècles qu'il a vu le jour, il n'a pas pris une ride. Que dis-jeî 11 semble que, de jour en jour, nous en comprenions mieux la richesse de signification et l'étonnante portée, et que, de jour en jour aussi, un plus grand nombre d'àmes y viennent puiser l'aliment quotidien de leur vie morale. Nul écrivain parmi nous ne méritait mieux cet honneur : car, s'il m'est permis de reprendre ici et d'appliquer à Pascal lui-même la plus belle et la plus touchante parole qui soit tombée de celle plume merveilleuse, nul n'a versé ]dus généreusement le sani; de son humanité dansj son (euvre.

l-'^noùt J905.

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