Paris, Fontemoing
Ifi'f HLAISK PASCAL.
rcrivail si lti«Mi au xvii"" siècle! — n'a pas pu, ou voulu, nu «l.iiirFK' rcnijilir tout son [iiérite d'iM rivaiii:' l»i<'M li;ir<li. <hi liim trin(''rain' ipii voudrail choisir riilir tes multiples li\ p(»lliès('s. Kllcs iroll'iviit toutes |>as Ijcaiiroup moins do consistaiicr que celle (juia fait attrihuer le Discours à Pascal. — et que nous ne rejetons pas définitivement dr l'histoire, mais que nous écartons simplement, qu«' nous ajournons plutôt, comme insuffisamment établie.
Car allons-nous, pour conclure, et par un doiimatisme à la fois analogue et contraire à celui de Victor Cousin, allons-nous nier que Pascal puisse être l'auteur du Discours sî/7* les passions de ramour? yo\is nous en garderons bien! La chose n'est certes point métaphysiquement impossible: mais, historiquement, elle n'est point prouvée. Fondée sur de simples ressemblances littéraires, et sur l'autorité, d'ailleurs fragile et peu confiante en elle-même, d'un témoignage unique et d'un témoignage anonyme, l'hypothèse a contre elle des présomptions très fortes. « Il faut savoir, a dit Pascal, douter oii il faut, assurer où il faut, en se soumettant où il faut. » En l'espèce, nous doutons. Ni littérairement, ni même moralement, le Discours n'est assurément indigne de Fauteur des Pensées, voilà tout ce que Ton peut dire. Mais qu'en fait il soit do lui, c'est ce ([ue, dans l'état actuel des faits et des textes, rien ne nous permet d'affirmer.
PASCAL A-T-IL KTK AMOl HErX? 16:
Suj)posons qu'il soit un jour établi, sans contestation possible, que le Discours s?<r les passions de r (0710117' est bien de Pascal. Suivrait-il de là que Pascal eût été amoureux? M. Faguet le pense, et il n'est pas seul à le penser; mais personne n'a tenté de cela une démonstration plus ingénieusement persuasive. « Le Discours sur les passions de fainour, déclare-t-il, n'est |)as un jeu d'esprit et une gageure; il prouve que Pascal a été amoureux, et très vivement; il a un accent parfaitement personnel; il est tantôt une dissertation, tantôt une véritable confidence. » Et s'attacliant à la partie du Discours qu'il considère « comme une confidence continue », il la cite, il la commente, avec infiniment d'esprit, et de bonne grâce, et de malice aussi, « sollicitant » de temps à autre les textes, multipliant les « évidemment », les a raisonnable », les « il faut », pour obtenir l'adbésion de son lecteur; et il conclut ;nec assurance :
Le Discours sur les Passions de l'amour est Jonc une confidence : c'est même un fragment autobiographique. On en peut tirer ceci, s«ns craindre de s'égarer le moins du mondf : Pascal a été amoureux, — il a été amoureux d'une personne de condition supérieure à la sienne. — il s'est cru aimé ou a cru que la personne, au moins, n'était point indilîéiente à son affection, — il ne s'est jamais déclaré, — il a passé par les alternatives de bonheur et de tristesse (je dis de bonheur parce que, comme dit La Roche-
mr. ni.Aisi: pascai,.
foucaultl : « K«' plaisii- dr l'amoui- est dainier ») que celle silualion coiiiport»' loujours, — linalenu'nl il a ét«'* désespéré : les dernières lignes du discours sonlun cri tragi«|u<-. Voilà c<^ «lont jo crois étn- sur...
Voil.i ce dont jo suis iiii |mmi moins sur <jn<' M. Kiiiile Fai^uet.
Tout d'abord, — cl M. Fnjj^uet est bien obligé d'en convenir, et il n'aurait pas besoin d'ailleurs d'un aussi abondant et ingénieux commentaire, s'il en était autrement, — l'aveu formel, la confidence proprement dite et non voilée fait entièrement défaut dans le Ijfscotirs. Et dès lors, n'y a-t-il pas une remarque préalable qui s'impose? En matière de sentiments, les mots n'ont guère qu'une valeur très relative, et celle-là précisément que veut leur attribuer la personne qui les emploie. Des âmes très passionnées s'expriment parfois dans la langue la plus impersonnelle et la plus raisonnable du monde, et elles disent ou font entendre à ceux à qui elles s'adressent, et qui les connaissent, tout ce qu'elles veulent signifier. D'autres âmes, au contraire, très froides et même sèches, s'expriment dans une langue exubérante et tumultueuse qui donnerait aisément le change à ceux qui ne les connaîtraient guère. En d'autres termes encore, il faut connaître les vrais sentiments d'une àme pour les retrouver à travers son langage; et, pour avoir le droit d'affirmer que le Discours sur les passions fie f amour est l'œuvre d'un amoureux, il faudrait qu'on sut par ailleurs que l'auteur du Discours a été réellement amoureux. Et cela fait un cercle,
PASCAL A-T-IL KTÉ AMUURKLX? 167
comme dit quelque part Pascal, d'où il paraît, présentement, bien difficile de sortir.
Veut-on voir d'ailleurs combien les interpréta ions auxquelles on se livre, en pareil cas, sont né?essairememt conjecturales, hasardeuses, toutes subjectives, et, partant, toujours sujettes à caution? — « Quand nous aimons, — écrit l'auteur du Discours, — nous nous sentons tout autres que nous étions auparavant. Ainsi, nous nous imaginons que tout le monde s'en aperçoit : cependant, il ny a rien de si faux. Mais parce que la raison a sa ^ue bornée par la passion, Ton ne peut s'assurer et l'on est toujours dans la défiance. Quand on aime, on s'imagine que l'on découvrirait la passion d'un autre. Aussi, on a peur. » Et M. Faguet de s'écrier : « Est-ce qu'il ne vous semble pas qu'ici non seulement Pascal dit Je à chaque ligne; mais qu'il vit devant nous et qu'on le voit dans toute sa délicate timidité et dans toute son inquiétude? » — si Pascal, — ou l'auteur du Discours, — a été amoureux au moment où il écrivait, M. Faguet a raison. Mais si, d'aventure, il ne l'était pas? A voir froidement les choses, il me semble que ces quelques lignes, qui peuvent être assurément d'un amoureux, peuvent être tout aussi bien d'un psychologue désintéressé, qui a vécu dans le monde, a observé «les amoureux, et a réfléchi sur « les passions de l'amour ». L'expérience personnelle n'est pas ici nécessaire. Ailleurs, on lit dans le Discours : c< L'égarement à aimer en divers endroits est aussi monstrueux que l'injustice
1H8 HLAlSi: PASCAL.
«laiis rospiit. » — ( Mot d'un -imoiinMix, n'preinl M. l'ai: net, ni(»l d'ini aiiioureiix qui ne saurait aiiiuT «nrimc personne. Le mot mo/istrueux (scui, (lu reste, dans louir la phrase) trahit le sentime.il |»ersonnel, à eause de sa violence. Un simple moraliste aurait dit tout simplement : « L'incoDs- « tance est l'injustice du cceur ». — Voilà qui est fort Joliment <lit, et Ton voudrait que M. Fa^iict eut pleinement raison. Mais quoi! si on lui disait que le mot prouve tout simplement la délicatesse morale de l'auteur du Discours, rien de plus, et rien de moins, je ne vois pas bien ce qu'il pourrait répondre'. On en est réduit, on le voit, dans des discussions de ce genre, à entrechoquer des impressions toutes subjectives, et qui, à n#tre insu, sont toujours déterminées par l'idée à priori, — ou peu s'en faut — que nous nous formons, d'après les textes, sans doute, mais surtout d'afï'ès la psychologie et d'après l'histoire, de Pascal amoureux ou non amoureux.
M. Faguet, il est vrai, et il est de toute loyaité de le reconnaître. M. Faguet a un texte assez iiiportant pour lui. C'est celui-ci : « Les auteurs ae nous peuvent pas bien dire les mouvements de
I. Sans cuuiplor <|iie le mol inonslrucux n'a peut-être pas ici le sens - violent • et exclusivement moral que nous lui donnons de nos jours. 11 signifie souvent, au xvii'= siècle, étonnant, stu|)éflanl, choquant pour la raison. Cf. Bossuet : « Les Juifs, peuple monstrueux, qui n'a ni feu, ni lieu, sans pays et de tous pays - {Sermon sur la bonté et la ritjueur de Dieu); — Pascal : « C'est une chose monstrueuse de voir dans un même cœuret en même temps cette sensibilité pour les moindres choses et cette étrange insensibilité pour les grandes. • [Pensées, édition Brunschvieg, 111, 194.»
PASCAL A-T-IL KTK AMOLKKUX? Hi9
l'amour de leurs héros : il faudrait qu'ils fussent héros eux-mêmes. » — « Si Pascal, écrit à ce jiropos M. Faguet, si Pascal avait voulu nous dire formellement : Dans cet écrit, je parle de moi, il ne l'aurait pas dit d'autre sorte. Il vient de s'a[»ercevoir qu'il analyse l'amour et un certain amour et qu'il en décrit les mouvements avec une précision qu'il n'a trouvée dans aucun auteur, et il se dit : Ce n'est pas merveille. Il aurait fallu qu'ils fussent auteurs et héros. Moi, je suis précisément le héros de mon livre. » — Il faut en convenir, le mot peut parfaitement s'interpréter ainsi. Mais ne saurait-il s'interpréter tout autrement^? Supposons l'auteur du Discours non amoureux : ses analvses des « passions de l'amour », si lines et si délicates ([u'elles soient, sont loin de le satisfaire pleinement ; il cherche la raison de cette insuffisance verhalé; il la trouve dans le fait même qu'il n'est point amoureux, et il l'exprime de la façon que voici : « Les auteurs ne nous peuvent pas bien dire les mouvements de l'amour de leurs héros ; il faudrait qu'ils fussent héros eux-mêmes ». Cette interprétation est-elle par hasard trop subtile? En voici une autre plus naturelle, j'en conviens. L'auteur du Discours n'est pas amoureux ; mais il se fait une haute idée de l'amour et du langage de l'amour; il a lu les romans contemporains, le Grand C'jrus, la
1. Je nahusenii pas cdiitri' .M. Faguet du fait (jue le texte tie cette phrase n'e:st pa^; très l)ien établi et, ainsi que je l'ai indiiiué tout il riieure, j'admets tr«'s volontiers que le texte courant, suivi par M. Faguet, soit le meilleur.
17U HLAISK PASCAL.
Ch''li''\ — <;ii- iioirz (|ii(', daus soii U'xtc, il paraît bien i^'iv/w (le |»('r>(Hiiia^t's liclifs et «récrivains «rimaiiinalioii; — il a été éc(puré dos propos do fade iralantorio qui s'y trouvent orliani^és, et il eu jui:o coinme feront bientôt Molière et Hoilcau, — Hoiloau (]ui souiMo n'avoir jamais été amoureux lui non plus, et ipii cùl fort Ition sii^iié la pensée ci-dessus, puisqu'il Ta, à la lettre, mise en vers :
(Test peu drlic poMo, il faut être amoureux.
En vérité, cette interjirétation est aussi naturelle, et peut-être plus conforme au texte que celle do M. Faguot; et je ne vois pas (ju'on ait des raisons péremptoires de lui préférer cette dernière.
Aussi bien, n'y a-t-il pas, dans le Discours même, certains passag^es qui semblent aller directement contre les conjectures et les commentaires de M. Fatruet? En voici un, que i\I. G. Micbaut a relevé très justement dans son édition : « Nous connaissons l'esprit des hommes, et par conséquent leurs passions, par la comparaison que nous faisons de nous-mêmes avec les autres. Je suis de l'avis de celui qui disait que dans l'amour on oubliait sa fortune, ses parents et ses amis : les f/raufles cunidés vont jnsrpic-là. » — « Si Pascal, dit à ce propos M. G. Micliaut, si Pascal applique ici la méthode d'investigation psychologique qu'il vient de formuler, sa phrase ne signifie-t-elle pas qu'il en juge de l'amour par l'amitié, el, par con-
1. JVmpninle ces exemples et l'idée de cette interprétniion à une nette de Texcellente édition de M. G. Michaut.
PASCAL A-T-ll. KTK A.MOLIU'.UX ? 171
séqueni, ([ifil trouve bien en lui l'amitié, mais non l'amour? » Il me paraît difficile, je l'avoue, d'interpréter autrement ce passai:e; et, sans affirmer qu'un amoureux n'a jamais pu l'écrire, — car qu'en savons-nous? — j'y verrais bien plutôt l'aveu d'une « grande amitié » quo la confidence d'un véritable amour '.
D'une manière toute générale d'ailleurs, je ne vois pas, même dans les passages les plus personnels, en apparence, du Discours, ce qui implique ou postule, de toute nécessité et de toute évidence, une expérience directe et intime de la part de l'auteur. « Qui parle si bien et avec tant d'émotion de l'amour, l'a ressenti », écrivait Taine, dans des notes inédites qu'il a laissées sur Pascal. Est-ce bien sur? Rappelons-nous ce que nous disait si justement tout à l'heure l'auteur, quel qu'il soit, du Discours : « Nous connaissons l'esprit des hommes, et par conséquent leurs passions, par la comparaison que nous faisons de nous-mêmes avec les autres. » En d'autres termes encore, nous avons tous, tant que nous sommes, tous les germes, plus ou moins développés, de toutes les passions en nous-mêmes; et en prolongeant en quelque sorte |)ar l'imagination, jusqu'à leur com[)let épanouissement virtuel, ces passions commençantes ou réprimées, en comparant celles que nous éprouvons
I. Uuni! la Hernie laline du 1d décembre l'JUT, .M. Fa^uet, interprétant ce mot « les grandes amitiés » comme s'il y avait « les iiiands amours », a discuté rinterprétalion (jue je jimpusais ici. J'ai répondu à M. Faj:uet dans la Revue latine du 25 janvier i«,)08.
i:2 lll.AI^I. l'A^CAL.
avec ccIIl's d aiilnii, ti'llcs (|uo rohscrvalioii sorialc nous les révèle dans leurs elîels extérieurs, nous pouvons nous figurer très exactement ces passions (juc. nous autres, nous ne ressentons guère, dans leur réalité intime et vivante. VA voilà pourquoi tous les grands peintres du cœur humain n'ont pas eu besoin d'éprouver p(jur leur propre compte les passions dont ils nous oiit laissé des descriptions si saisissantes. Ni .Molière, ni IJalzar, (|ue nous sachions, ii'iml eu ([uelt|ne jK'ule à l'avarice; en ont-ils nn»ins hien su faire vivre devant nous Harpagon et le bonhomme Grandet? 11 en va de même, — et peut-être cà plus forte raison, — des passions de l'amour. Tu peu de réilexion sur soi, un peu d'ex|)érience de la vie et des hommes suffisent pour nous les représenter à nous-mêmes avec une vérité fort satisfaisante; une certaine finesse psychologique, un certain tour d'imagination et de style suffisent pour les représenter aux autres. Et l'auteur du Dis^cours, — et surtout s'il avait du génie, et s'il s'appelait Biaise Pascal, — a fort bien pu, sans être amoureux lui-même et sans avoir recours à son expérience persoimelle, disserter avec esprit, avec pénétration, avec profondeur, avec émotion même sur les jtassions de l'amour.
« Le Discours, conclut M. Brunschvicg, est loin de prouver que Pascal ait été véritablement amoureux; quelques expressions témoignent de sentiments trop finement décrits pour ne pas avoir été éprouvés [cela même est-il sûr?], mais il ne s'y agitque des commencements de l'amour, dunatta-
cliement idéal. Tout le reste est une dissertation subtile et abstraite, «jui fait inflninient plus de part à l'art de plaire dans la conversation qu'à la passion véritable; cette analyse tout intellectuelle n'a pu être écrite qu'avec un san^-froid parfait, et peutêtre est-elle née d'une papreure tenue contre Méré ou (pielque autre de ses amis, qui aurait mis le matbématicien qu'était Pascal au déli de traiter galamment de l'amour? » Je suis, à quelques nuances près, de l'opinion de M. Brunschvicg. Le Dfficours, que nous n'avons pas le droit d'attribuer à Pascal, a fort bien pu être écrit par un amoureux; il a pu l'être tout aussi bien par un bomme qui ne l'était pas. En lui-même, il ne nous apprend rien de précis sur la « vie sentimentale » de son auteur, quel qu'il soit.
Mais M. Faguet va plus loin encore. Il s'en prend à une œuvre qui, cette fois, est incontestablement de Pascal, aux Pensées elles-mêmes, et, tout en déclarant formellement que « le Pascal du temps des Pensées » n'est plus amoureux, n'ayant alors « absolument qu'une passion, la passion de Dieu )>, il soutient que « bien des mots, dans les Pensées, sont d'un bomme qui a aimé, qui ne s'en souvient peut-êlre plus, mais qui a aimé, et qui ne pourrait liuère écrire ces mots-là, s'il n'avait aimé ».
La tbèse est originale et je crois bien que M. Faguet est le premier à l'avoir soutenue. Mais aurait-il eu l'idée de la soutenir, si le Discours ne la lui avait inspirée? J'en doute un peu, pour ma
juirt. li inf sniiltlr Mni (iiriiistoriqucmenl, je Tai <lrjà «lit, l'itlrc tl'im Pascal ainoiircux ost postérirmc à la (Ij'cniivortc <lii Ihsrôuj's sur h-s passions (h' hnnouv, rst issue, si je |niis «lire, «le vo{U\ «lécouverle inèine. Nous aviuis «le «-eci une pn'uvc ass«»z sif^nifioaliv»' «laus le l'ort-linual «l«' Saiuh- Heuve. Ouan«l Sainle-Beuv«' lit à Lausanne, en 18.*n et 1838, son cours sur Port-Hoyal, et, un peu plus tard, en 1842, quaml il publia le second volume «le son ^'^rand ouvraire, arrivé à la « vie mondaine » «le Pascal, il parle fort simplement de « celle vie éparse et rétléchie », sans faire la moindre allusion aux « amours » du grand écrivain. Évidemment, comme tout le monde alors et auparavant, il ne s'était même pas posé la question. Mais deux ans se passent; Cousin découvre le fameux Discours et l'interprète comme on sait; Faueère et «l'autres avec lui renchérissent encore sur Victor Cousin en hyj»ollièses et en extravagances. Sainte-Beuve n'en est pas ébranlé : il «lonne en 18G0 une secon«le édition refondue de son livre sans modifier en rien sur ce point ses positions premières. Et ce n'est qu'en 1867, dans la troisième et définitive édition de son Porl-Roi/al, que, sans rien changer à son texte, il ajoute simplement en note les savoureuses lignes que voici :
D'autres ont essayé de prêter à Pascal «ies faiblesses amoureuses, en se fondant sur son fameux Discours retrouvé, où il disserte des Passioufi de l'amour. Il est bien vrai qu'il en parle comme quelqu'un qui n est pas sans quelque expérience et qui sy est essayé. Il est évid«^nt, par
PASCAL A-T-IL KTK AMOl RKIX ? Ki;
endroits, qu'il analyse et décrit sur soi-même et d'apr»'s nature. Pourtant je vois dana ce Discours encore plus de raisonnement et d\'nvie d'aimer que d'amour. Corneille et ses amants de théâtre ont passé ])ar là. On n'en dirait pas de même pour La Hruyère : il est impossible, à lire certains passages de son livre, qu'il n'ait pas réellement et beaucoup aimé, aimé par le cœur et non par la tête. Pascal, dans les courts instants où il s'en occupa, semble avoir été plutôt un ambitieux d'amour. Il avait, très vraisemblablement, conçu un commencement d'inclination pour une dame de condition supérieure, et il en raisonne avec bien de l'esprit. Au fond, c'est froid. Anacréon a dit quelque part qu'il reconnaît aussitôt les amants à je ne sais quelle petite marque qu'ils ont à l'àme : Je ne trouvo pas cette petite marque dans Pascal.
Ce n'est pas là, comme on j»eut voir, le langage d'un homme qui croit bien fermement aux « amours » de Pascal, et on Teùt fort étonné sans doute si on lui eut fait voir, dans les Pensées mêmes, la trace manifeste des amours du srrand écrivain. Or, voici quelques-unes des Pensées qui sont pour M. Faguet le signe « que Pascal est un homme qui a aimé et qui s'est reproché d'avoir aimé, preuve qu'il a aimé vivement, et qu'il s'en souvenait subconsciemment >■> : — ^( Il n'aime plus, écrit Pascal, cette personne qu'il aimait il v a dix ans. Je crois bien : elle n'est plus la même, ni lui non plus. Il était jeune et elle aussi; elle est tout autre. Il l'aimerait peut-être encore, telle qu'elle était alors. » — « Ceci, demande à ce propos M. Faguet, ne vous paraît-il pas avoir quelque air de confidence? » — 11 me semble que le moraliste le moins passionné est parfaitement capable d'une
ohscrvatioii <!<' rr iicriiM'. — « Ko CM'iir, dil .lillriirs Pascal, le «'(iMir a son oïdir. rcsjHil a le ^^icii. (|iii fsl par |triinin('.s cl (|t''iii(»iislrali«nis. (hi m- |ii(ui\r pas (lu'on «loi! rtn» aiinr en ('.\|i()sanl «roiNJrc les causes lierainoiir: c<'la serai! ridicule, n — « Ou je ne suis pas, d/'clair ici M. l'aiiucl, psychologue pour une obole, ce (pii <lti resie est (KïrfaitemenI possiMe, ou cela est iruii lioinnie qui, très raisonneur, très (loué d'esprit ;:éoinétri(|uc, f/ soinjé, élanl amoureux, // prouver (jnil devait être aimé et a « exposer «rordre » les raisons de la chose; |)uis qui, n'étant pas un sot, a haussé les épaules et dit : « Cela serait ridicule ». — M. Faguet est |)eut-ètre psychologue trop ingénieux et hop suhtil. Le « très peu Yolu|)tueux » Boileau, s'il était [dus philosophe qu'il ne l'est, aurait pu, ce me semble, avoir une réllexion de celte sorte: cette prufiée suppose simplement que l'on ait vu un peu aimer autour de soi, et (jue l'on ait rélléchi aux choses de l'amour.
Et il en va île même pour toutes les pensées que cite et commente M. Faguet. Il est possible qu'elles soient d'un homme «|ui a aimé. Il est également possible qu'elles soient d'un homme qui n'a jamais personnellement connu l'amour. Qui tranc!;era le débat? Ce que nous savons, — ou devinons, — par ailleurs de la vie intime de Pascal.
PASCAL A-T-II. ITi; A .\l( »l" l! I aX .'
La vie intime et même la vie extérieure île Pascal ne nous sont malheureusement pas connues comme nous voudrions qu'elles nous le fussent. Les documents directs et personnels que nous possédons sur elles sont rares, souvent fragmentaires, et il faut presque toujours les compléter et les interpréter à Taide de conjectures et d'hypothèses. Pareillement pour les documents extérieurs, si précieux qu'ils soient d'ordinaire, surtout quand ils proviennent de Jacqueline Pascal, de Mme Perier ou de sa fille, ou même de l'auteur du Recueil rfltrecht. Et les éditeurs ou les historiens même les meilleurs ne se font pas faute de combler à coups d'imagination les lacunes innombrables des textes.
C'est ainsi qu'on ne s'est point contenté, sur la foi du Discours sur les passions de Vamour, de croire que Pascal, à un moment donné de sa vie, avait été amoureux, et amoureux même d'une c( dame de condition supérieure ». On <% voulu préciser, et comme il se trouvait que nous possédions quelques fragments de lettres de Pascal à la sœur d'un duc et pair, Mlle de Roannez, on a cru que c'est elle qui avait inspiré le Discours. C'est Faugcrc qui, en 1844, a inventé cette aimable histoire. De plus, comme les lettres de Pascal à Mlle de Hoannez sont, à proprement parler, des
178 HLAISi: l'A^CAi..
« Icllics (le (lin'clion », cl <|in', \ isililcmciil, I*;is<mI a ai:i siii* l;i jrimc lillc |i(nii- aclicvcr <!(.• la «i/'laclicr «lu monde, Faii«r('re esl allé jiis(ju';ni houl <lc son invention, et « avec la naïveté la plus boulTonn<' (juc j'aie jamais rencontrée », — c'est M. Faguel (|ui s'exprime en ces termes un pr'u durs, mais non j)oinl injustes, — il nous a représenté Pascal « tlonnaiit ce spectacle sévère et loucliaiil dim chrétien revenu de toutes ses illusions et disputant au monde, pour la d(jnner à Dieu, une personne (jui ne [louvait j»as être à lui ».
Il faut le regretter pour Fauf^ère, et pour (ju(d ques autres, toutes les probabilités sont pour qu'il n'y ait pas un seul mot de vrai dans toute cette histoire.
Des textes versés en efîet au débat [lar M. Gazier, dans une étude décisive, il ressort jusiju'à Tévidence : d'abord, que si Pascal connaissait Mlle de Roannez avant le mois d'août 1650, ce qui n'est pas sur, quoique assez probable, il ne la connaissait que fort peu, et que donc il n'eut guère alors le loisir de devenir amoureux d'elle; — en second lieu, qu'il fut complètement étranger au dessein tout spontané quelle forma de se donner à Dieu et à Port-Hoyal; — et entin que, s'il intervint un peu plus tard, avec autorité, violence et douceur tout ensemble, ce fut sans doute sur la prière de son ami, le duc de Roannez, mais sans aucune espèce d'arrière-pensée personnelle et avec le plus complet désintéressement mystique. M. Gazier reproche à Pascal, — et j'ai jadis été de son avis , —
PASCAL A-T-IL KTK AMOIKKUX? 170
« d'avoir manqué peut-être de clairvoyance, de n'avoir [)as compris que ces désirs de retraite n'étaient pas aussi forts qu'ils parai'ssaient l'être ». A relire aujourd'hui la vie douloureuse et troublée de celle qui devait être un jour la duchesse de La Feuillade ', je me demande si Pascal n'avait pas mieux vu que toute une famille qui la persécuta de si longues années, que la vraie « vocation » de cette pauvre àme inquiète et faible était bien le cloître, et non pas ce monde qu'elle voulait fuir, et où elle ne vécut que pour souffrir. En tout cas, soyons assurés qu'il ne l'eût pas « dirigée », s'ill'avait réellement aimée, — toute l'argumentation de M.Faguet est sur ce point le bon sens môme, — et, comme le dit très bien M. Brunschvicg, « la conjecture devient inconvenante autant qu'elle est gratuite ». C'est aussi bien ce qu'on a fini par sentir. Il n'est aujourd'hui personne qui soutienne sérieusement que Pascal ait été amoureux de Mlle de
1. Il y a toute une -< littérature » ïsur Pascal et Mlle de lloaunez Outre les études, déjà mentionnées, de M. Gazier et de M. Faguet, ou peut consulter M. G. Lyon, la Conversion de Mlle de Poanne:, l'au. 1879; De Lescure, Pascal et Mlli: de Fioannez (Correspondant tlu 25 août 1881) : G. Adam. Pascal et Mlle de tioannez (Revue boiir- [ju'ujnomw de V enseignement supérieur, 1891); J. Calvet. Pascal directeur de conscience (Revue du clergé français du lo juin 1901); enfin et surtout les précieux Mémoires de Gode/roi Hermant, publiés récemment par M. A. Gazier (Paris, Pion), en particulier le tome 111 (liv. XVII, chap. xxi, et liv. XVIII, chap. i et iv), qui contient plusieurs lettres de Mlle de Roannez. Les fragments de lettres de Pascal à Mlle de Roannez (jue iKius possédons actuellement ont été découverts à |)eu prés en même temps par Gousin et par Faugère, et c'est Gousin qui le premier les a publiés au complet dans ses Études sur Pascal (1843). Le Recueil d'itrecht en avait déjà publié une, et Bossut un fragment d'une autre, avec des variantes (jui n'ont point passé dans les éditions modernes.
IHO l!l..\|v| l'AX.M..
Uo.niiM'z. 'r(iii> « t'iix ijui ont cim a «rllc Ir^n-inl».' cl (|iii l'oiil |>i(»|»ai:(M', — Faiifrèrc, de Lcscurc, HicanI, Derùino vi Molinicr, — sont iixuls, et, à ce «ju'il seinl»!»', la Icl-^imuIc avrc eux. Voici ce «jiM' «Irclarait llavcl drs l(S;;3 : « Il est clair i|u'uiio Icmin»' fin i^raini mori'lt' toiiclia Ir ((l'iii" de Pjiscal, c'est pour cllr «|in' liimil ('crilcs ces paires (le Discours): elle ne les a jamais vues peut-èlre, mais Pascal les écrivait comme si elle eût dû les voir. Il meltait là ce qu'il n'osait dire. Q'^î^nt à deviner (juelle a été cette femme, c'est ce qui paraît impossible et ce que je n'essaierai pas. » « La fréquen talion des femmes de Iiautr ciillure, écrivait simplement Havaisson, il y a vini^t ans, la fré(juenla lion des femmes de haute culture dut contribuer |i(iiir beaucou[» à affiner la rare intelligence de Pascal, et un amour digne de lui paraît s'être empare alors de son cœur : c'est ce «lont témoigne le Discours, qui a été retrouvé par M. Cousin, sur les Dissions rie f amour '. » Et Sully Prudhomme, à son tour, un peu plus tard, s'il croyait possible de a faire l'histoire psychologique de la passion qui occupait alors Pascal », reconnaissait (pie « l'objet comme le roman nous en demeurent inconnus- ». « Il est vraisemblable, dit enfin iM. Boutroux, que Pascal a aimé, et même qu'il a aimé une personne de condition supérieure à la
i. V(»ir. dans la ftevuc des Deux Mondes du I.i mars 1887, Tarlicle >ur la Philosophie de Pascal.
2. Examen du Discours sur les passions de l'amour dans la Revue des Deux Mondes du 13 juillet 1890.
l'Asr.AL A-T-iL KTi: A.MoriiKrx? 181
sienne. Mais il est ûratuit <le supposer, avec M. Fauirère, (|ue cette personne était la sœur du • lue fie Hoannez. Aucun trait ne la désigne '.... » On croit donc encore assez souvent, nous le voyons, que Pascal, [)endant la période mondaine de sa vie, a été amoureux: mais on avoue (ju'on ne sait pas de qui.
Ouelle était cette femme, assez noble, assez belle, Pour soumettre à son joug ce cœur tier et rebelle? Les hommes ici-bas jamais ne le sauront. L'image fugitive à peine se dessine; (/est un fantôme, une ombre, et la forme divine. En passant devant nous, garde son voile au front -i.