Pa^ca/, par .M. Kmile Boutroiix, llacheltc, lUOi, p. Gi
2. Mme Ackermann, Pascal. .M. d'IIaussonville a conté, dans la Revue des Deux Mondes du 1.) octobre IS91, l'instructive histoire des variations de ce poème sous l'induence, peut-être trop docilement acceptée, d'Ernest Havet. — Dans l'un des livres les plus involontairement amusants que j'aie jamais lus, je trouve ceci, (jui exprime assez bien ce que j'appellerais volontiers la forme vuliraire et banale de la légende (D' Binet-Sanglé, les Lois psyckophysiologiques du développement des rcli<iions : VÉvolulion religieuse chez Rabelais, Pascal et Racine, Paris, Maloine, 1007, in-lG; p. 182) : '< Cependant, la tristesse de Pascal s'atténue et il rentre dans la vie normale. 11 compose son Traité du vide et de la pesanteur de l'air, son Discours sur la condition des grands, son Discours sur les passions de l'amour. Il écrit à Fermât sur l'analyse mathématique, voit le monde, se divertit en compagnie du chevalier de Méré, mathématicien, mais aussi grand joueur, fi aime. IL redevient lionime. » — Ce dernier trait n'est-il pas admirable? Je recommande la lecture de ce livre, — qui eût l'ait la joit' de Flaubert, — à ceux qui voudraient se rendre compte du curieux alliage (jue forme, dans certains esprits, le fanatisme antireligieux, cpiand il est uni à la plus touchante ignorance en matière de philosophie et d'histoire et au verbalisme pseudo-scientilique. Le 1)' Binet-Sanglé est « professeur à TLcole de psychologie », et son livre fait partie, ainsi rpi'une « étude de psychologie morbide » du même auteur sur les Projihèles juifs, d'une Bibliothèque de l'Lcole de psychologie, laijuelle est publiée sous la (lire<;lion du D' Bérillon,
182 HLAISK l'ASCAI..
Il iir m«' s('ml>l<' pas (jiir, iiirinc sous relie forme allj'miée et raisoiiiiahle, on puisse* accr'plei la lé;:(Miil<' : elle nie parail en roiilra<li<-tioii avec tout ce que nous savons de la vie et <le la psycholofrio «le Pascal.
Oliservons «ral»or<l, — et ceci esl assoz grave, — «|ue non seulement tous les documents conlempoi-aiiis >onl altsolumeiit muets là-dessus, mais encore que, durant près de deux siècles, parents, éditeurs, luographes, liisloriens, amis et ennemis de Pascal irardenl à cet égard le silence le plus complet. Encore une fois, il a fallu la découverte du Ih'scnurs sur les j)(issi(ms de Camnnr \nn\v (pi'on s'avisât de l'existence même du pndjlème.
Examinons cependant les faits et les textes (jui, en dehors du L)i>icours, ont ]m contribuer à donner quel(]ue consistance à cette légende. La vie mondaine de Pascal, cette courte période de « divertissement » qui va environ de 1649 à 1654, nous est, on le sait, assez mal connue. Pascal ne nous a point laissé à cet égard de confidences, et ses biographes les plus autorisés sont, sur ce point, beaucoup moins précis que nous ne le souhaiterions. Nous savons qu'il vit le monde, qu'il joua,
médecin-inspecteur des asiles d'aliénés, professeur à IKcole de psycholt>,L>-ie, directeur de la Revue de l'hypnotisme. Cette ■ Bihlit»thè(iue ", afin (ju'on n'en ignore, se propose de publier prochainement un livre du D' Félix Reirnault sur les Miracles de Jésus, et surtout un livre du U' bérillon lui-même sur ^'5 Femmes à barbe, - étude |)sycliologi(iue et sociologique ». Ce dernier ouvrage man(|uerait assurément à toutes les promesses de son titre, s'il n'était pas appelé â révolutionner de fond en comble la - psyihnloirje " et la • «iiM-iuloLnc . contemporaines.
l'ASCAF. A-T-IF. KTK AMOIUKI'X? 183
et en compagnie de ses amis d'alors, le chevalier • le Méré, ^[iton, le duc de Hoannez, il semble avoir mené assez grand train. A Port-Hoyal, on a jugé avec une sévérité toute janséniste sa conduite pendant ces années de dissipation mondaine. La nière Agnès déclarait qu' « il n'y avait pas même lieu d'attendre un miracle de la grâce, en une personne comme lui ». Sa sœur Jacqueline, dans la lettre célèbre du 2."j janvier 1655 oi^i elle raconte à Mme Perier la seconde conversion, va jusqu'à écrire, mais en résumant, il est vrai, les paroles de son frère : « Il m'avoua qu'il fallait qu'il eut eu en ces temps-là lV horribles attaches pour résister aux grâces que Dieu lui faisait, et. aux mouvements qu'il lui donnait ». Ailleurs, en écrivant à « son très cher frère » (19 janvier IGoo), elle lui dit : « 11 me semble que vous aviez mérité en bien des manières d'être encore quelque temps importuné db la senteur du bourbier que vous aviez embrassé avec tant d'empressement. » Ce sont là de bien gros mots; et Cousin, si intéressé qu'il fut à en tirer parti, nous met justement en garde contre l'exagération de ce langage de moniale. « Si on ne doit pas, écrit-il, prendre trop au tragique ces horribles attaches dont parle ici Jacqueline avec l'exagération janséniste, il est bien permis d'y soupçonner des habitudes tout à fait mondaines, bien que sans dérèglement, et peut-être une noble affection, une chaste et haute amitié. » Au reste, les écrivains jansénistes ont «l'euxmêmes remis toutes choses au point : « Il se mit
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dans lo monde, écrit Mme Perier. Mais, (juoique, par la miséricorde de Dieu, il se i^oft toujn}irs cxeniplv des ivrex, néanmoins, comme Dieu l'appelait à une grande perfection, il ne voulut pas l'y laisser. » Et ailleurs : « Non seulement il n'avait point d'attache pour les autres, mais il ne voulait point du tout que les autres en eussent pour lui. Je ne parle pas de ces attaches criminelles et dangereuses : car cela est iirossier, et tout le monde le voit l)ien; mais je parle de ces amitiés les plus innocentes. » Parlerait-elle ainsi, si Pascal avait eu, même dans sa vie mondaine, quoi que ce fut à se reprocher touchant la règle des mœurs? Marguerite Perier dit à son tour : « 11 fut contraint de revoir le monde, de jouer, et de se divertir. Dans le commencement, cela était modéré; mais insensihlement le goût en revint, il se mil dans le monde, sans vice néanmoins ni dérèf/lement, mais dans l'inutilité, le plaisir et l'amusement. » Et enfin, l'honnête auteur du Recueil rfLlrecht résume en quelque sorte les déhats de la très judicieuse façon que voici : « Il se livra tout entier à la vanité, à l'inutilité, au plaisir et à l'amusement, sans se laisser aller cependant à aucim dérèr/lement. » On ne saurait mieux dire, et mieux corriger les mystiques imprudences du langage de Jacqueline Pascal.
Est-ce là tout cependant? Et, à défaut de « libertinage » au sens moderne du mot. les documents contemporains ne nous feraient-ils pas saisir, dans la vie mondaine de Pascal, la trace d'un attachement féminin quelconque, et, comme le
PASCAL A-Ï-IL KTK AMOiniaX? 18r>
(lisait élégamment Cousin tout à l'heure, d'une « noble alTection, dune chaste et haute amitir »? « L'amour, dit ailleurs Cousin, l'amour alors ne jtassait point pour une faiblesse : c'était la marque (h^s grands esprits et des grands cœurs. Hien donc de plus naturel que Pascal n'ait pas su ou n'ait pas voulu se défendre d'une im[>ression nohle et tendre, et que lui aussi, comme Descartes, il ait aimé. » 11 y aurait au moins cette ditîérence (juc les amours de Descartes allèrent... jusqu'à l'enfant, inclusivement : car l'on sait que de sa liaison avec une dame hollandaise du nom d'Hélène, le philosophe eut une fille naturelle, Francine, qu'il perdit de bonne heure, et dont la' mort lui causa un grand chagrin. Hien de tel, sans aucune espèce de doute, dans la vie de Pascal, à moins que l'on ne veuille prendre exactement au pied de la lettre les « horribles attaches » et le « bourbier » dont parle Jacqueline, ce qui serait peut-être manquer un peu d'esprit de finesse. « 11 suffit d'ailleurs, dit très justement M. Lanson à ce sujet, de considérer l'état de santé de Pascal et la description que sa nièce nous fait de ses incommodités dans ce temps-là, pour être assuré de l'innocence de ses mœurs. » Mais l'amour peut être heureusement autre chose; et il s'agit uniquement de savoir si Pascal, durant sa vie mondaine, a connu celte « impiession noble et tendre » qui, pour une àme comme la sienne, eut été l'essentiel, et même le tout de l'amour.
Or, les deux seuls faits, à ma connaissance.
— «'Il flehors du Discours, — qui pourraient, dans une certaine mesure, légitimer cette hypothèse, sont les suivants. Dans ses Mémoires sur les r/rands jours cCAuverfine, Fléchier nous représente Pascal fort empressé auprès d'une jeune personne de Clermont, « qui est, dit-il, la Sapho du pays, et qui est assurément l'esprit le plus fin et le plus vif qu'il y ait dans la ville y^. Mais Fléchier écrivait en 1665, une quinzaine d'années après les événements auxquels il fait une allusion assez peu précise; l'autorité de l'aimable et galant prélat, surtout en matière d'anecdotes provinciales dont il n'indique pas la provenance, et dont il se fait l'écho peutêtre embelli, et, en tout cas, un peu malicieux, n'est pas de celles qui s'imposent sans réplique à l'historien; d'autre part, les biographes de Pascal discutent encore la question de savoir si cette anecdote se rapporterait au séjour que fit Pascal en Auvergne en 1649, ou à celui qu'il fit vraisemblablement en 1651 ou 1652'; et enfin,
1. Pascal passe aussi pour avoir composé et écrit de sa maiu au dos de deux tableaux de Fontaine-Ie-Comte, aux environs de Poitiers, les deux pièces de vers que voici. Elles dateraient de son voyag-e en Poitou, en 1652 :
Les plaisirs innocents ont reru pour asile Ce palais où l'art semble épuiser son pouvoir : Si Lœil de tous côtés est charmé de le voir, Le cœur à Thabiter goûte uu bonheur tranquille.
On y voit dans mille canaux
F'olàtrer de jeunes Naïades,
Les Dieux de la terre et des eaux
Y choisissent leurs promenades :
Mais les maîtres de ces beaux lieux Nous font oublier et la terre et les cieux.
Do ces beaux lieux, jeune et charmante hôtesse, Votre crayon m'a tracé le dessin.
PASCAL A-T-IL I.TK AMOIRKLX ? 187
l'un a pli se demander, — c'est M. Lanson, — s'il « ne s'est pas fait une confusion, soit dans la tradition locale, soit dans l'esprit de Fléchier. entre Pascal et un de ses cousins, qui se nommait Biaise aussi ». Voilà Lien des doutes et bien des « questions préalables ». Fussent-elles toutes résolues, et de manière à confirmer pleinement le témoignage de l'auteur des Mémoires, il faudrait encore se demander si l'esprit n'était pas plus profondément intéressé que le cœur dans les relations, — assez j>eu prolongées, du reste, à ce qu'il semble, — de Pascal avec la « Sapbo » clermontoise. Mais voici un témoignage beaucou[» [dus direct, important et décisif. Marguerite Perier nous dit, en propres termes, que son oncle « jtrit la résolution de suivre le train commun du monde, c'est-à-dire de prendre une charge et se marier. Et, ajoute-t-elle, prenant ses mesures pour Vun et pour Vautre, il en conférait avec ma tante, qui était alors religieuse, qui gémissait de voir celui qui lui avait fait connaître le néant du monde, s'y plonger de lui-même par de nouveaux engagements. Elle l'exhortait souvent à v renoncer; mais l'heure n'était pas encore venue; il l'écoiitait et ne laissait pas de pousser toujours ses desseins \ » On pourrait objecter, je le sais bien,
.j'aurais voulu suivre ue votre main
La frrâcc et la -lélicatesse. Mais pourquoi nai-je pu. peig^nani ces dieux en lair. Pour rendre plus brillante une aimable déesse.
Lui donner vos traits et votre air?
1. Lo Recueil d'L'trecht et Racine, dans son Abrégé de l'histoire ilr pnrt-Rnxul. p.'irlf'iit .iiissj ilp (■(> projet de marinuc.
Igg HLAISE l'ASCAL.
qu'on peut jiarfaitement songer à se marier, sans être amoureux, que ce fut là, apparemment, un de ces projets en l'air, comme nous en formons tous, sans oltjet précis, et qui ne dut pas être bien sérieux, puisqu'il ii<' fut pas suivi d'elTet. Néanmoins, cela nous [)r()uve que les préoccupations féminines n'ont pas été entièrement étrangères à Pascal, et que, à de certains moments, tout au moins, son état de santé ne lui paraissait pas incompatible avec le mariage. Ces observations sont nécessaires à présenter, et il y a lieu de les retenir.
Une chose cependant, dans tout cela, paraît bien établie. Qu'il y ait eu, dans le cas de Pascal, entre 1G49 et 1654, des dispositions, des velléités amoureuses, il est possible, il est parfaitement possible; mais on ne voit pas, — car il faut décidément écarter le nom et la personne de Mlle de Roannez, — on ne voit pas, même en accordant pleine créance à Fléchier, et en attribuant à l'auteur des Pensées\e JJlscours sur les passions de ï amour, on ne voit pas qu'il ait eu, dans sa vie, aucun attachement précis, déterminé, bref, qu'il ait été réellement amoureux.
Et assurément, de ce que les faits et les textes connus sont muets là-dessus, il ne suivrait pas nécessairement et, pour ainsi dire, /// abstracto, que le fait n'eut pas eu lieu. Nous ignorons tant de choses, importantes peut-être, et qu'en tout cas nous voudrions connaître, de la vie de Pascal! Je crois pourtant le fait très improbable pour la raison, selon moi très forte, que voici :
I'A<CAL A-T-IL KTK A.MoLUHI \! lS9
Il me semble qu'un fait de ce genre, s'il se fût [troduit, nous eût été révélé. Il nous eût été révélé, soit par l'entourage immédiat de Pascal', soit par ses biographes, soit même, — et peut-être surtout, — par ses ennemis. Quoi donc! un écrivain qui, de son vivant même, a passionné si vivement l'opinion contemporaine, Fauteur des Pensées^ Fauteur des Provinciales surtout, a eu dans sa vie une « faiblesse » nulllement condamnable, j'en conviens. — mais qui peut [)réter à des commentaires malicieux, ou même malveillants; et personne ne s'en avise, personne n'en parle! Les Jésuites, qui savent tout, qui sont partout, qui s'insinuent partout, et qui n'ont [)as toujours, — voyez le P. Rapin, — tous les scrupules de délicatesse que l'on voudrait, — les Jésuites ne relèvent pas cette histoire et ne cherchent pas à l'exploiter! Quelle admirable charité chrétienne est la leur! Charité d'autant plus inattendue de leur part que l'un des leurs, pour répondre aux Provinciales,
\ s'était bien déjà permis d'insinuer « que le secrétaire de Port-Royal avait donné de justes sujets de croire qu'il n'était pas si chaste que Joseph, et que,
[ s'il n'avait pas été dépouillé d'une autre façon que ce patriarche, peut-être il n'aurait pas fait tant d'invectives contre les casuistes, de ce qu'ils n'obligent pas les femmes à restituer à ceux qu'elles
1. Veut-on toute ma pensée? Si Pascal avait été vraiment amoureux, Jac(jueline eût été profondément jalouse, — telle Henriette Renan à l'égard de son frère: — elle eut beaucou|) soulfert, elle eut « gémi », comme nous disait sa nièce tout à l'heure. — et elle nous l'eût fait savoir.
lOU BLAISt: l'ASCAL.
ont dévalisés par leurs cajoleries ». Ils s'en sont tenus là. Et Voltaire, Voltaire, Tennemi personnel de Pascal et de Bossuet, Voltaire, qui s'écrie quelque part : « Va, va, Pascal, tu as un chapitre sur les prophéties où il n'y a pas lomhre de hon sens, attends, attends! » — Voltaire qui a si hien su dénicher et lancer la léiiende du mariage de Bossuet, et, pour Pascal, celle de l'abîme et celle de l'accident du pont de Neuilly, Voltaire qui sait tant de choses d'original. Voltaire lui-même, ne trouve rien à dire là-dessus! Cela n'est-il pas paradoxal et invraisemblable ^?
Dira-t-on peut-être qu'un fait d'ordre aussi intime, il est tout naturel que Pascal l'ait gardé en quelque sorte pour lui seul, ou du moins qu'il n'ait pas franchi le cercle étroit de la famille et des amis les plus sûrs? Mais, précisément, Pascal n'aurait pu le garder entièrement pour lui, et c'est à notre avis se méprendre du tout au tout sur la psychologie du grand écrivain que de ladmeltre. Passionné comme nous le connaissons, si Pascal avait aimé, réellement aimé. — je ne veux pas dire dans Tordre des sens, mais dans l'ordre du cœur, — il n'eût pas
i. Me permettra-t-on de faire observer que cet argument de simple bon sens pourrait suflire, à lui tout seul, à ruiner la thèse que soutient, depuis quelques mois, dans la Revue de Paris, en de retentissants articles, M. Félix Mathieu, à propos de l'expérience du Puy-de-Dùme. et que nous voyons de jour en jour s'eiïriter pièce par pièce? — on trouvera sur cette question, dan> le livre de M. Strowski, de nouveaux détails et des faits décisifs. — Si Pascal avait été, ainsi qu'on le prétend, un plagiaire et un faussaire, cela se saurait de longue date, et les ennemis de Pascal n'auraient pas attendu M. Félix Mathieu pour nous l'apprendre.
l'ASCAL A-T-IL ETE AMULlliaX / 1 <J I
aimé à moitié; il eut « aimé fortement », ((jiniiK* ilit l'auteur du Discours sur les passions de iamour\ il se serait donné tout entier; sa ^ crande àme » iieùt été capable que « d'un amour violent », pour employer encore les termes mêmes du Discours-, toute l'ardeur de sa nature, de son « esprit si vif et agissant », tout Temportement de sa sensibilité se seraient livré carrière, auraient passé dans cette passion nouvelle, comme elles ont passé dans toutes les passions simultanées ou successives qui se sont partaizé sa trop courte existence, dans sa fièvre d'invention scientifique, dans sa tendresse pour sa sœur Jacqueline, dans sa foi religieuse enfin. Il eût agi, il eut parlé, il eût écrit; et comment de toute cette flamme quelques étincelles ne seraient-elles point parvenues jusqu'à nous? On croit voir des traces d'une passion contenue dans certains fragments du Discours; mais la passion de Pascal n'eût point été contenue; et si le Discours est de lui, il prouve que Pascal n'a point été amoureux. Allons plus loin encore. Pascal amoureux n'était point homme à se reprendre, ou, si Ton préfère, à « se guérir » en quelques jours. Sa passion amoureuse serait fatalement entrée en lutte avec sa foi religieuse renaissante; et dans une àme comme la sienne, vibrante, exaltée, douloureuse et méthodique, le conflit intérieur eût été aussi dramatique et aussi sanglant que l'imagination la plus éprise de tragédies morales pourrait le souhaiter ou le rêver. Et de ce drame intime nous ne trouverions aucune trace
102 liLAIsL l'ASCAL.
ilans k^s l^tuisres^ aucune dans les témoiii nages contemporains! N'est-ce })as là le comble de rinvraisembla.nce? Et si Pascal avait été réellement amoureux, est-ce que cela ne « se saurait » pas?
La vérité, si je ne m'abuse, est celle-ci. Né, je le crois, avec un cœur très tendre, avec une sensibilité très vive et très ardente, que la maladie vint encore aiguiser et exaspérer de très bonne heure, Pascal, avant 16i9, avant l'époque où « il se mit dans le monde », pour suivre l'avis des médecins. Pascal n'a eu que deux grandes affections dans sa vie, son père et sa sœur Jacqueline, « qu'il aimait, nous dit Mme Perier. d' inie tendresse toute particu- Ih'Te y>. Son père mort, son autre sœur Gilberte étant mariée, sa sœur Jacqueline lui reste seule. Mais Jacqueline, qu'il avait lui-même « convertie » au jansénisme, Jacqueline a pris la résolution inébranlable d'entrer à Port-Royal. On sait tous les obstacles que mit alors Biaise à ce dessein que, plus que personne, il avait contrilmé à faire naître : la vie nouvelle qu'il mène alors, le relâchement de son zèle religieux, surtout, ce me semble, la profondeur et l'humanité jalouse de son affection fraternelle, expliquent ce brusque changement d'attitude : il avait espéré que sa sœur vivrait avec lui, et, si je puis dire, qu'il l'aurait tout entière pour lui tout seul.
Mais Jacqueline une fois entrée au couvent, un grand vide se fait dans son cœur, un vide que ni les « divertissemens » mondains, ni les travaux scientifiques, ni les amitiés masculines ne pai--
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viennent à remplir. La sécheresse mystique qu'il éprouve alors, et ce que Jacqueline appellera bientôt son « grand abandonnement du coté de Dieu », s'accompagnait, j'imagine, de vagues élans de tendresse inquiète, d'aspirations ardentes à un sentiment nouveau qui viendrait animer et peupler sa solitude morale, apaiser la douloureuse et intime détresse de son àme. S'il est permis de reprendre ici la célèbre expression de saint Augustin, // eût aimé à a huer. De là ses projets de mariage ; de là ses observations et ses réflexions sur les choses du cœur qu'il a consignées, sinon dans le Discours, puisqu'il n'est pas sur qu'il en soit l'auteur, tout au moins dans les Pensées; de là peut-être aussi certains troubles secrets, et aussi vite réprimés que nettement ressentis, et qui ex[»liqueraient les infinis scrupules dont nous parle et dont s'étonne plus tard Mme Perier, et la vigilance inquiète de l'ascète chrétien en ses dernières années pour tout ce qui regarde la chasteté'. Evidemment, il est étrangement curieux et anxieux des choses de l'amour; et, dans la mesure oij, en cel ordre d'idées, pressentiments, aspirations, désirs vivifiés par l'imagination et fécondés par le génie, peuventsuppléer à l'expérience personnelle directe, on peut dire que cette expérience n'a point manqué à Pascal.
1. Ou peut rapprocher de ces textes de Mme Perier dans la Vie de son frère (édition Bruiischvicg des Pensées et Opuscules, 4* édition revue, Hachette, 1907, p. 28-20), la célèbre pensée (n" II, p. 324) : « Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne... ».
C'est dans cet état de trouble extrême, de sensibilité émue et insatisfaite, si propice aux grandes crises de l'àme, que Dieu eut, après Jacqueline, i' [»itié » de son serviteur, et lui rendit « l'attrait » mystique qu'il lui avait si loni^temps refusé. Biaise Pascal reprit peu à peu le chemin de Port-Royal; et cette fois, ce fut Jacqueline, la sœur toujours tendrement aimée, qui fut l'instrument de cette conversion nouvelle. On sait le reste : la nuit du 23 novembre 1634, — « Certitude, certitude. Sentiment. Joie. Paix >>, — la polémique des Prorinciales, le miracle de la Sainte-Épine, le dessein fermement conçu et douloureusement poursuivi des Pensées^... Et ici, une question se pose qu'on n'a guère posée, ce me semble, et qui est peut- être la* raison dernière de la justification générale des pages qui précèdent. L'apologétique de Pascal aurait-elle eu cette profondeur d'humanité, cet
1. On dispute encore, comme chacun sait, sur l'origine exacte de l'Apologie rêvée par Pascal. Faut-il en rapporter l'orig-ine au miracle de la Saint-Epine? ou à la seconde conversion? ou à la première. — comme je le croirais très volontiers pour ma part, — ou enlin, comme quelques-uns l'ont prétendu, à la période mondaine? — Je trouve à cet égard une curieuse indication dans un article de M. Eugène Griselle sur Pascal et les « Pascalins •>, d'après des jugements contemporains {Reçue de Fribourg, imUet 1907). Les « Pascalins • sont un terme un peu méprisant dont se servait le fougueux janséniste Bridieu. archidiacre de Beauvais, pour désigner les admirateurs et les disciples de Pascal. Or, voici, d'après un manuscrit du temps, le témoignage de Bridieu en ce qui concerne l'origine des Pensées : « M. Pascal a fait ses frag ments contre huit esprits forts du Poitou, qui ne croyaient point en Dieu : il les veut convaincre par des raisons morales et naturelles », — Pascal fit effectivement, nous le savons, un voyage en Poitou, avec Méré et le duc de Roannez, dans le courant de l'année 1652.
PASCAL A-T-IL ÉTK AMOLRELX? 105
accent vécu, intime et concret, cette haute portée toujours active, s'il n'avait pas traversé, durant quelques années peut-être, la crise sentimentale (jue nous avons essayé de décrire "^ Pascal n'a aimé d'amour que son Dieu, c'est entendu; mais son Dieu eùt-il été essentiellement pour lui un « Dieu d'amour et de consolation », un « Dieu seiisi/jle an cœur », si ce Dieu n'avait [»as été, dans la réalité de sa vie intérieure, le grand « consolateur » de son « cœur » malade, s'il n'avait pas répondu pleinement aux aspirations, aux effusions inassouvies de sa sensibilité'? L'amour divin n'est assurément point l'amour humain, et l'on ne saurait trop protester contre les assimilations grossières oii s'aventurent parfois certains carabins aussi novices en matière de mystique que de psychologie g^énérale. Mais enfin, et sous peine de tomber dans la plus conventionnelle et la plus abstraite des logomachies, il faut bien reconnaître que ces deux sentiments ont entre eux plus dun trait commun; qu'ils procèdent tous deux d'un même besoin de sortir de soi et d'échapper à sa personnalité éphémère; que l'un peut conduire à l'autre; et ce ne sont pas d'ordinaire les cœurs secs qui se laissent séduire aux attraits du mysticisme. Pascal n'était pas, — tant s'en faut, — un cœur sec. Il a connu, il a éprouvé l'amour humain sous presque toutes ses formes : l'amour iilial, l'amour fraternel.
I. Cf. dans les Pensées (éd. Driiiischvicjr, u° 479) : « S'il y a un Dieu, il ne faut aimer (lue lui, et mm les créatures pas-
Tamitié; et l'amour enfin sans épitliète ne lui a pas été pleinement étranirer, ])uiscju'il a dii en souhaiter les ardeurs et en sentir les approches. Et cette expérience lui a été singulièrement profitable. Pour avoir vécu, vraiment vécu Je toute notre vie humaine, il a merveilleusement compris que l'homme n'est pas, comme on l'enseigne dans les écoles, un être qui pense, mais un être qui sent; que le fond de l'homme n'est pas la raison, mais ce qu'il appelle profondément le « cœur » ; que c'est là qu'il faut toucher, si Ion veut agir sur lui et l'entraîner aux démarches décisives; que la religion tout entière ne serait qu'un vain mot ou qu'une vaine philosophie abstraite, si elle ne s'adressait avant tout à ces parties essentielles de Fàme. Et c'est pour avoir compris cela et pour l'avoir exprimé en formules saisissantes, et, si je puis dire, toutes chargées de vie éternelle, que Pascal demeure, après plus de deux siècles écoulés, le maître toujours vivant de l'apologétique chrétienne...
Et ce n'est là, je le sais bien, qu'une hypothèse, comme en sont toujours, hélas! toutes nos constructions historiques. Notre misérable science, quoi que nous fassions, se jouera toujours à la surface de Fàme individuelle qu'elle prétend deviner, et qu'elle voudrait percer de part en part. Et surtout quand cette àme est celle de Pascal, trop de choses en elle nous échappent invinciblement. Donc, ce n'est qu'une hypothèse, et on ne la donne que pour telle. Telle qu'elle est pourtant,
il me semble qu'elle s'adapte assex exactement aux faits connus, et qu'elle a certaines vraisemblances |tonr elle. Et c'est la seule en un mot qui me paraisse entièrement conforme à ce que nous savons de l'àme ardente, de la vie douloureuse, de l'àpre et puissant génie du grand Pascal.
15 nctobro 1907.