‹ Blaise PascalChapitre 28 sur 54 · Var. 19 303 : devant ce temps · texte numérisé non relu

Var. 19 303 : devant ce temps

— L'on demande s'il faut aimer. Cela ne se doit pas demander, on le doit sentir. L'on ne délibère point làdessus. Ton y est porté, et l'on a le plaisir de se tromper quand on consulte.

— La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion ; c'est pourquoi un esprit »rand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime.

— Il y a deux sortes d'esprits, l'un (de) géométrie*, et l'autre que l'on peut appeler de finesse. Le premier a des vues lentes, dures et intlexibles; mais le dernier a une souplesse de pensée qu'il applique en même temps aux diverses parties aimables de ce qu'il aime. Des yeux il va jusques au cœur, et par le mouvement du dehors il connaît ce qui se passe au dedans. Quand on a l'un et l'autre esprit tout ensemble, que l'amour donne de plaisir! Car l'on possède à la fois la force et la flexibilité de l'esprit, qui est très nécessaire pour l'éloquence de deux personnes.

— Nous naissons avec un caractère d'amour dans nos cœurs, qui se développe à mesure que l'esprit se perfe<tionne, et qui nous porte à aimer ce qui nous parait beau sans que l'on nous ait jamais dit ce que c'est. Qui doute après cela si nous sommes au monde pour autre chose que pour aimer? En effet, l'on a beau se cacher à soi-même ^, l'on aime toujours. Dans les choses même où il semble que l'on ait séparé l'amour, il s'y trouve secrètement et en cachette, et il n'est pas possible que l'homme puisse vivre un moment sans cela.

L'homme n'aime pas demeurer avec soi ; cependant il aime : il faut donc qu'il cherche ailleurs de quoi aimer. Il ne le peut trouver que dans la beauté; mais comme il est lui-même la plus belle créature que Dieuait jamais formée, il faut qu'il trouve dans soi-même le modèle de cette beauté qu'il cherche au dehors. Chacun peut en remarquer en soi-même les premiers rayons; et selon que l'on s'aperçoit que ce qui est au dehors y convient ou s'en éloigne, on se

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