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remettre devant les yeux les choses que nous avons dans la mémoire, et qu'il faut faire rentrer dans le cœur, puisqu'il est sans doute que ton discours en peut mieux servir d'instrument à la grâce que non pas l'idée qui nous en reste en la mémoire, puisque la grâce est particulièrement accordée à la prière, et que cette charité que tu as eue pour nous est une prière du nombre de celles qu'on ne doit jamais interrompre.... » Combien il y a plus de spontanéité et de naturel daus les lettres qu'écrit Jacqueline à la même époque î Celle-ci, songeant sans doute à son père, demande un jour à Mme Perier de prier pour elle, « afin, dit-elle, qu'il plaise à Dieu à^ envoyer sa lumière dans les cœurs plutôt que dans les esprits ». Ce vœu aurait pu s'appliquera Biaise aussi bien qu'à Etienne Pascal. La rigoureuse métaphysique janséniste l'a séduit; sa pensée se meut à Taise dans ce système clos, mais sa pensée seule, et, à tout propos, elle éprouve le besoin d'en ressasser les principes. En vain la vie fait-elle effort pour échappera ces cadres fixes ; il essaiera de les lui imposer de force jusqu'à ce qu'elle les fasse définitivement éclater.
Veut-on toucher en quelque sorte du doigt cet intellectualisme foncier et persistant de Pascal, et cette ardeur de passion théologique qu'il porte avec lui partout? Qu'on relise la Lettre célèbre sur la mort de M. Pascal le père. Certes, Pascal aimait tendrement ce père qui avait été pour lui le plus admirable des maîtres et le plus sur des amis, et qu'il n'avait à peu près jamais quitté : son
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père et sa sœur Jacqueline ont été, je crois, les deux plus orandes alTections de sa vie. Eh bien! rien de cette tendresse ne transparaît à travers la longue homélie janséniste qu'il adresse à sa sœur aînée et à son heau-frère pour les consoler. Jamais discours funèbre n'a affecté pareille austérité dialectique, pareil détachement des émotions humaines, pareille dureté, au moins apparente. Aucun de ces mots émus, vibrants et comme chargés d'humanité, qui nous touchent si profondément dans les oraisons funèbres de Bossuet : « Madame a été douce envers la mort comme elle Tétait envers tout le monde... » La seule parole un peu moins tendue que j'y relève est la suivante; et encore peut-on trouver que ce retour sur soi trahit une préoccupation quelque peu égoïste du salut individuel : « Si je Teusse perdu il y a six ans, écrit Pascal, je me serais perdu, et quoique je croie en avoir à présent une nécessité moins absolue, je sais qu'il m'aurait été nécessaire encore dix ans, et utile toute ma vie. » Mais tout le reste n'est guère qu'une raisonneuse et laborieuse dissertation, imitée de Saint-Cyran, — M. Strowski l'a finement observé, — mais sans les « frémissements intérieurs » de Saint-Cyran, sur la meillAre manière de concevoir chrétiennement la mort et d'en utiliser les leçons. Pascal disserte et prêche au lieu de pleurer et de prier; ou plutôt, tout « accablé de douleur » qu'il soit, il domine sa sensibilité; il lui impose le masque rigide. — et trompeur, — d'une théorie abstraite. Chose curieuse, et pourtant plus fréquente qu'on ne pense : son
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premier contact avec le christianisme vivant semble avoir tari son « abondance du cœur* » ; sa vie intérieure n'a point passé dans sa foi.
Est-ce à dire cependant que cette première conversion, tout intellectuelle, et superficielle, et imparfaite qu'elle fut, ait été comme non avenue •lans l'histoire morale de Biaise Pascal? Le fameux principe : « Rien ne se perd », discutable et même faux, — nous le savons aujourd'hui-, — dans l'ordre des phénomènes matériels, reste rigoureusement vrai dans l'ordre des choses morales. Peut-être certaines natures, à la fois très riches et très profondes, sont-elles ainsi faites, en raison même de leur richesse et de leur profondeur, qu'elles n'arrivent pas de prime saut à la vérité intégrale; elles ont besoin de s'y reprendre à plusieurs fois; elles tâtonnent, elles essaient avant de s'engager dans la grande voie royale qui doit les conduire au but entrevu et désiré. Mais ces tâtonnements mêmes et ces essais ne sont point perdus; ils sont la condition peut-être nécessaire des découvertes ultérieures. La seconde conversion de saint Augustin n'aurait pas été ce qu'elle a été, si elle n'avait pas été précédée, à l'âge de dix-neuf ans, d'une première conversion toute philosophique et intellectuelle, fort analogue à celle de Pascal. La psychologie religieuse fournirait, si on voulait l'interroirer, bien d'autres cas
1. Ces expressions sont «le Pascal : elles sont tirées de répilnj>hc qu'il avait coinitosée pour son père.
2. Voyez à ce sujet le livre si su^rgestif de M. Bernard Brunlies sur la Dégradation de l'énergie^ Paris, Flammarion, 1908.
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semblables. « Qu'il y a loin, s'écriera plus larti Pascal, songeant sans «Joute à lui-même, qu'il y a loin <le la connaissance de Dieu à l'aimer! » Et il a raison! Mais la connaissance, même abstraite, de Dieu, est, ou peut être un commencement d'amour, une « première étape » « sur les chemins de la croyance » et de la vie chrétienne. La première conversion de Pascal l'a dégagé des pieuses et machinales et tièdes routines où s'attardait la religion de son enfance; elle lui a nettement fait sentir qu'il n'avait guère, jusqualors, fait que le geste de la foi. Trop rapide peut-être pour être bien profonde, incomplète et un peu livresque, elle a du moins laissé dans son àme des germes qui fructifieront dans la suite, et comme un goût, un désir, et une nostalgie du divin que rien d'humain ne pourra remplir et contenter.
Mais, comme si l'homme pouvait suffire à l'homme, c'est d'abord à la vie mondaine que Pascal va demander les satisfactions qu'elle dispense à ceux qui s'en laissent séduire, (juand, en 164" ou 1648, il s'était « mis dans le monde », pour suivre ^es conseils des médecins, ses premiers scrupules une fois vaincus, il avait goûté vivement le charme subtil de ces conversations entre ^( honnêtes gens » qui n'étaient pas pour lui une nouveauté, mais qu'il n'avait encore jamais recherchées avec beau-
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coup d'empressement. La vie sociale, qui a toujours eu en France une grâce toute j»articulière, a rarement été plus séduisante qu'elle ne le fut chez nous sous Louis XIII et dans la première moitié du règne de Louis XIV : à l'agrément spirituel, qui est resté son apanage traditionnel et son «'ternelle parure, elle joignait alors une solidité, une profondeur qui étaient bien faites pour attirer et retenir des esprits sérieux et pénétrants. Elle leur faisait goûter la « douceur de vivre », dont Talleyrand devait parler un jour, sous ses formes à la fois les plus piquantes et les plus hautes. Comment Pascal, tel que nous le connaissons, eùt-il résisté au charme de séduction qui se dégage encore pour nous de cette fleur unique de civilisation et de culture? Il ne faisait jamais rien à demi, et toujours, quoi qu'il entreprît, il allait jusqu'au bout de son élan et de son effort. « Cet esprit si vif et si agis- .sant ne pouvait pas demeurer oisif », nous dit de lui Marguerite Perier; et, de fait, l'ardeur de sa sensibilité était telle qu'il se mettait toujours tout entier dans chacune de ses occupations. Forcé de voir le monde, il voulut en éprouver, en épuiser toutes les jouissances. Peu d'influences contraires auraient pu d'ailleurs le retenir sur cette pente. La nature, qu'il avait si violemment comprimée jusqu'alors, reprenait en lui ses droits, — les droits d'une jeunesse intacte qui aspire à s'épanouir. La maladie, dont il ne cessait de subir les atteintes, entretenait sans doute en son àme un peu de cette lièvre, de ce besoin de jouir qu'elle allume sou-
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vent chez certaines natures. Sa jeune gloire enlin l'entraînait, l'excitait à cueillir les brillants succès d'amour-propre ([uelui valaient ses découvertes. La religion plus intellectuelle que sentimentale qu'il s'était forgée ne pouvait être pour lui un de ces freins puissants qui s'imposent à la volonté et viennent à bout «les [dus intimes résistances. J'imagine aussi qu'Etienne Pascal, dans les dernières années de sa vie, bien loin de détourner son fils des honnêtes divertissements qu'il lui voyait prendre, devait l'y encourager au contraire, et se réjouir qu'une santé si chère se résignât enfin aux ménagements légitimes. Qui sait même s'il ne comptait pas un peu sur la vertu de l'exemple pour détacher Jacqueline des pensées de cloître auxquelles il l'avait vue s'arrêter non sans déplaisir? Or, la sœur préférée de Biaise, toujours fidèle à sa vocation, et comme pour protester contre le relâchement qu'elle constatait chez son frère, se renfermait dans une solitude de plus en plus claustrale, et peu à peu perdait imprudemment l'influence morale qu'elle n'eût pas manqué d'exercer, si elle ne s'était pas dérobée d'elle-même à la douce intimité d'autrefois. Ce fut bien pis après la mort du père. Désemparé, livré à lui-même, secrètement irrité aussi de l'abandon et du départ de Jacqueline, Biaise Pascal se replongea plus impétueusement que jamais dans cette vie toute « séculière » où il trompait son inquiétude.
En quoi consistait exactement cette existence mondaine qui allait provoquer les faciles anathèmes
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(le Port-Royal? Tout d'ahord, les sciences y avaient leur juste part. Les nouveaux amis de Pascal, Méré, le duc de Koannez entre autres, avaient une sérieuse rulture scientilique, et, plus d'une fois, ils stimulèrent son zèle et encouragèrent ses recherches; lui, comme il est naturel, ne demandait qu'à ré])ondre à l'appel de son génie.
Il est probable aussi que les plaisirs proprement mondains, les visites, les réunions élégantes, les conversations spirituelles, le jeu peut-être, la société des femmes figuraient au programme de cette jeunesse éprise d' « honnêteté », de vie aimable et facile. Écartons, bien entendu, au moins en ce qui concerne Pascal, toute idée de « libertinage », au sens moderne du mot. Si les témoignages catégoriques de Mme Perier et du Recueil d'Ulrecht ne suffisent pas à notre scepticisme, songeons à ce que plus tard la pensée d'anciens dérèglements aurait, dans une conscience comme celle de Pascal, entraîné de remords. « Or, — nous dit excellemment l'un de ses historiens, M. G. Michaut, — dans les passages où il exprime le plus pleinement l'idée de l'humilité chrétienne, où il a le sentiment le plus fort de la corruption des hommes, on ne sent pas l'humiliation cuisante qu'il eût éprouvée à ce seul souvenir, on ne voit pas, pour ainsi dire, la rougeur de la honte dont il eut été saisi'. » Serait-il d'autre part prouvé que le
1. Cf. lu Prière pour le bon usuye des maladies : « r^eig-neur. bien (jue ma vie ait été exempte de grands crimes, dont vous avez éloigné de moi les occasions.... »
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Dhcours sur les passions de Vamour fût bien de lai, il n'en résulterait point, — j'ai essayé de le montrer plus haut, — que Pascal eût été amoureux. Mais il songeait à se marier, nous disent Mariruerite Perier, le Recueil d'Utrecht, et Racine, dans son Abréfjé de r histoire de Port-Rof/al : cela nous prouve au moins qu'il n'était point insensible au charme féminin, et qu'à cet égard son passage dans les salons du temps n'a pas été perdu.
On causait dans ces salons, on y dissertait même sur toutes les choses de l'esprit et du cœur : l'homme, ses passions et ses mœurs, ses devoirs envers lui-même et envers les autres, telle était Téternelle matière de ces libres entretiens, où chacun apportait sa part d'expérience de la vie et des livres. A ceux qu'un secret instinct poussait à chercher en dehors de la révélation la vérité morale, deux principaux maîtres fournissaient des solutions originales et précises. L'un, Montaigne, « le livre cabalistique des libertins », alimentait depuis un demi-siècle la pensée de ceux à qui tout efTort de dogmatisme moral ou intellectuel semblait peu conciliable avec la véritable « honnêteté » et l'humilité native de la condition humaine. L'autre, Epictète, le héros de cette renaissance stoïcienne dont on n'a pas encore écrit l'instructive histoire, et qui, d'Amyot à Corneille, a été l'àme, souvent invisible, mais toujours présente, de tant d'œùvres considérables de notre littérature : il est le maître de chœur de tous ceux qui exaltent au-dessus d elles-mêmes la raison et la volonté humaines, et
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qui font à riiomme un impérieux devoir de se surj>asser. Aucun de ces deux érrivains moralistes n'était assurément inconnu de Pascal : nul doute pourtant, — V Entretien avec M. de Sari nous en est une preuve assez péremptoire, — qu'à les entendre louer et discuter dans les milieux qu'il fréquentait alors, il ne les ait lus de plus près et pratiqués plus intimement qu'il n'avait fait encore. Parmi toutes ces préoccupations nouvelles, que devenait « l'unique chose que Jésus-Christ appelle nécessaire »? La société où vivait et où se complaisait Pascal n'était point une école de mysticisme. Ces a honnêtes gens » auraient eu quelque peine à se transformer en « dévots » : quelques-uns étaient de francs « libertins "», comme on disait alors, et pour les autres, une indifférence aimable, volontiers ironique, était, à l'égard des choses religieuses, leur état d*esprit le plus habituel. Que cette tiédeur ait été contagieuse, que Pascal soit à peu près revenu, au contact du chevalier de ^léré et de ses amis, à une attitude intérieure assez voisine de celle de sa première jeunesse, c'est ce qui semble bien ressortir des trop rares documents que nous possédons sur cette période de sa vie. Je crois qu'il serait non seulement téméraire, mais historiquement et psychologiquement faux d'aller plus loin. Nous pouvons, je crois, affirmer que lincroyance systémati(jue, laquelle d'ailleurs est assez rare au xvu" siècle, est un état d'àme ([ue Pascal n'a jamais personnellement connu. Peut-on même admettre qu'il ait été en proie au doute? On s'ac-
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corde généralement aujourd'hui à renvoyer cette hypothèse au pays des légendes romantiques. Les passages des Pensées qui, à première vue, semhleraient devoir la légitimer, s'expliquent fort bien sans qu'on la fasse intervenir. Pascal, — et c'est là peut-être sa principale supériorité sur la plupart des apologistes de profession, — Pascal était capable de se représenter avec une force singulière des états d'esprit qui lui étaient pleinement étrangers; s'il avait connu lui-même autrefois le doute ou l'incrédulité, peut-être, en évoquant ces douloureux souvenirs, son apologétique aurait-elle eu un accent plus tragique encore, plus déchirant et plus personnel: je ne pense pas qu'elle eut été plus directe, plus éprouvée et plus vécue.
Ce qui reste sur, c'est que, pendant sa vie mondaine, Pascal, — il nous le dira lui-même tout à l'heure, — avait senti sa ferveur tomlîer graduellement, et sa vie religieuse lentement s'affaiblir. L'état moral qu'il avait jadis, dans une lettre à Mme Perier, si curieusement décrit, était devenu le sien : « Ainsi, disait-il, la continuation de la justice des fidèles n'est autre chose que la continuation de l'infusion de la grâce qui subsiste toujours : et c'est ce qui nous apprend parfaitement la dépendance perpétuelle où nous sommes de la miséricorde de Dieu, puisque, iil en interrompt tant soit peu le cours, la sécheresse survient nécessairement. » Oui, à cette àme qui ne s'était donnée qu'à moitié, ou qui du moins n'avait livré que les portions les moins intimes et les moins précieuses d'elle-même.
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Dieu avait retiré sa grâce, et il l'avait abandonnée à la a sécheresse » et aux « divertissements » du monde. Il ne devait pas la laisser s'y engloutir.
Mais de cette interruption apparente de vie spi- 1 ituelle Pascal saura bien tirer parti, et son « expérience religieuse », loin d'en être appauvrie, finira par sortir de cette épreuve élargie, fortifiée, enrichie ('Il tous sens. C'est surtout à la vie morale que Ton [»eut appliquer l'antique adage qui voulait que la nature eût horreur du vide; et souvent les périodes qui paraissent les plus stériles sont justement celles qui en réalité sont les plus fécondes. Dans les profondeurs de notre être, et dans les obscures régions de l'inconscient, il se fait alors, à notre insu, un sourd travail intérieur d'élaboration et d'adaptation, dont les résultats se produiront plus tard au grand jour, et nous surprendront nous-mêmes. Lentement, progressivement, les idées abstraites qui, jusqu'alors, n'avaient enchanté que notre esprit, descendent en notre àme, s'y transforment en sentiments-et en actes, en volonté et en vie. Par-dessous la régularité monotone des habitudes et des gestes de l'existence quotidienne, c'est un homme nouveau qui se [irépare, et qui bientôt peut-être éclatera en pleine lumière, (^est ce qui devait arriver à Pascal. D'autre part, à fréquenter le monde, comme il l'a fait, il a appris à connaître l'homme : non pas l'homme abstrait, tel qu'on peut le voir dans les livres; mais l'homme réel et vivant, avec ses intérêts et ses passions, ses grandeurs et surtout ses misères; il a connu, coudoyé, fréquenté de vrais
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incrédules; et sans même parler de tout ce que son i^énie de penseur et d'écrivain a gagné à ce suj>plément d'information et de culture, les Pensées sont là pour nous prouver qu'au point de vue même proprement religieux, il est loin d'y avoir perdu. A qui veut connaître « l'homme avec Dieu » il n'est point inutile d'avoir étudié « l'homme sans Dieu ».
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Nous sommes au 8 décembre 1654. Ce jour-Là, à la suite d'un sermon qui « toucha très vivement ' » Pascal, et d'un long' entretien avec son frère, la sœur Jacqueline de Sainte-Euphémie écrivait à Mme Perier les lig-nes suivantes :
... Tout ce que je puis dire, n'ayant point de temps, c'est qu'il L^laise] est par la miséricorde de Dieu dans un grand désir d'être tout à hii, sans néanmoins qu'il ait encore déterminé dans quel genre de vie. Encore qu'il ait, depuis plus (Vun an, un grand mépris du monde et un clégoiît insupportable de toutes les personnes qui en sont, ce qui le devrait porter selon son humeur bouillante à de grands excès, il use néanmoins en cela d'une modération qui me fait tout à fait bien espérer. Il est tout rendu à la conduite de M. Singlin, et j'espère que ce sera dans une soumission d'enfant, s'il- veut de son côté le recevoir (car il ne lui a point encore accordé; j'espère néanmoins qu'à la fin il ne nous refusera pas). Quoiqu'il se trouve plus mal qu'il n'ait fait depuis longtemps, cela ne l'éloigné nullement de son entreprise : ce qui montre que ses raisons d'autrefois n étaient
1. C'est à dessein que j'insiste peu sur ce sermon, dont le sujet, l'orateur, la date et la réalité mêmes sont loin d'être sûrs. Voyez à ce sujet les justes observations de M. G. Michaut.
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que des prétextes. Je remarque en lui une humilité et une soumission, même envers moi, qui me surprend. Enfin, je n'ai plus rien à vous dire, sinon qu'il parait clairement (jue ce n'est plus son esprit naturel qui agit en lui....
Elle ne dit pas tout, la sœur de Sainte-Euphémie, et, par modestie, par humilité chrétienne plutôt, elle dissimule son action personnelle, laquelle pourtant fut capitale en cette affaire. Jacqueline a été, ne disons pas la principale ouvrière, pour ne pas offenser sa pieuse mémoire, mais le principal instrument de cette seconde conversion de Biaise Pascal; et le peu que nous disent d'elle les historiens jansénistes nous permet cependant d'entrevoir et de deviner son rôle de directrice.
Pascal, si froissé et attristé qu'il eût été de l'entrée de sa sœur au couvent et de l'insistance qu'elle avait mise à réclamer sa dot, n'avait pourtant pas rompu toute relation avec elle. Nous savons d'ailleurs qu'il finit par avoir honte de l'esprit de chicane qu'il manifestait, et par s'exécuter en fort galant homme, de l'aveu même de Port-Royal. Il est assez naturel de conjecturer que l'attitude si généreuse et vraiment chrétienne de toute la sainte maison, de la mère Angélique, en particulier, fit une vive et durable impression sur lui, une de ces impressions qui cheminent lentement en nous et contribuent un jour à l'orientation décisive de notre vie morale ^ Il aimait trop ten-
1. J'utilise ici une très fine remarque de Taine. dans des notes inédites qu'il a laissées sur I^ascal : « Peut-être, écrivait-il, ces marques de sainteté et de désintéressement laissèrent un ^-crme (le conversion dans l'esprit de Pascal. •
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Jrement sa sœur Jacqueline pour renoncer complètement à la voir. Il allait donc à Port-Royal fie temps à autre pour lui rendre visite. Quelle était, dans ces entretiens, l'attitude de la so'ur de Sainto-Euphémie? « Gémissant », comme elle le faisait dans son for intérieur, sur la vie de son frère et sur son avenir éternel, lui marquait-elle ces pieux sentiments « avec autant de douceur que de force »? Ou bien plutôt, évita-t-elle les prédications intempestives, et se contenta-t-elle de prêcher la perfection de la vie chrétienne par l'exemple de sa vertu souriante et de sa bonté toujours prête? Dans Tune ou Tautre hypothèse, on n'a pas de peine à imaginer les pensées-de Pascal au sortir de ces conversations, et la pente involontaire que suivait sa rêverie. Comment n'eùt-il pas comparé la sérénité, la paix, l'assurance tranquille qu'il constatait chez Jacqueline à l'agitation et à Finquiétude qui formaient alors le fond de son Ame? Ses goûts de vie mondaine, la ferveur de son amitié pour le duc de Roannez, ses projets de mariage, ce sont là tout autant de signes d'une sensibilité ardente et troublée, insatisfaite, et qui un peu partout cherche où se prendre. Mais l'àme de Pascal était de celles qui ne peuvent se reposer qu'en Dieu. Il ne goûtait pas sans remords les plaisirs de sa vie nouvelle. Et voici que peu à peu aux remords succède le « dégoût ». Surgit a mari aliquid....
Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide Je trouve un tel dégoût que je me sens mourir....
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Aces remords, enfin, à ces dégoûts, la maladie qui, quelque temps avait fait tivve, ajoute l'amertume de ses aiguillons '. Qu'il regardât en lui ou en dehors de lui, que de choses invitaient Pascal à rompre des attaches qu'il va hientôt juger criminelles, mais qui, tout simplement, n'étaient pas dignes de lui!
Mais laissons Jacqueline, dans sa forte langue, et sous la dictée même des événements, nous raconter, avec toute la précision désirahle, les circonstances de cette conversion :
Je croirais vous faire tort, — écrit-elle à Mme Perier le •2'6 janvier 16d!j, — si Je ne vous instruisais de l'histoire depuis le commencement qui fut quelques jours devant que je vous en mandasse la première nouvelle, c'est-à-dire environ vers la fin de septembre dernier. Il me vint voir, et à cette visite il s'ouvrit à moi d'une manière qui me fit pitié, en m'avouant qu'au milieu de ses occupations qui (Haient grandes, et parmi toutes les choses qui pouvaient contribuer à lui faire aimer le monde, et auxquelles on avait raison de le croire attaché, il était de telle sorte sollicité de quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il avait des folies et des amusements du monde, et par le reproche continuel que lui faisait sa conscience, qu'il se trouvait détaché de toutes choses d'une telle manière qu'il ne l'avait jamais été de la sorte, ni rien d'approchant; mais que d'ailleurs il était dans un si grand abandonne ment du
1. C'est à dessein qirà lexomple de M. Boutroux, dans son très beau livre sur Pascal, je ne fais pas entrer en li^ne (Je compte, parmi les circonstances préparatoires ou explicatives de la seconde conversion, le trop célèbre accident du pont de Neuilly. J'estime, en elTet, et j'ai essaye de montrer plus haut, que cette anecdote qui repose sur un tênioipna^e unique, nnonyine, assez peu précis d'ailleurs et de (juatrième ou cinquième main, n'est guère qu'une légende, à peine moins établie (pie celle de « l'abime à gauche » chère aux Encyclopédistes. Quand d'ailleurs elle serait prouvée et historiquement rapportée à celte date, elle serait un accident tout il fait négligeable dans l'histoire morale de Pascal.
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côté de Dieu qu'il ne sentait aucun attrait de ce c6té-là; quil s'y portait néanmoins de tout son pouvoir, mais qu'il sentait bien que c'était plus sa rai>ion et son propre esprit qui I excitait à ce qu'il connaissait le meilleur que non pas le mouvement de celui de Dieu; et que, dans le détachement de toutes choses où il se trouvait, s'il avait les mêmes sentiments de Dieu qu'autrefois, il se croyait en état de pouvoir tout entreprendre ; et qu'il fallait quil eût en ces temps-là d'horribles attaches, pour résister aux grâces que Dieu lui faisait et aux mouvements qu'il lui donnait '. Celte confession me surprit autant qu'elle me donna de joie; et dès lors je conçus des espérances que je n'avais jamais eues, et je crus vous en devoir mander quelque chose, afin de vous obliger à prier Dieu. Si je racontais toutes les aulres visites aussi en particulier, il faudrait en faire un volume : car depuis ce temps elles furent si fréquentes et si longues, que je pensais n'avoir plus d'autre ouvrage à faire, je ne faisais que le suivre sans user d'aucune sorte de persuasion, et je le voyais peu à peu croître de telle sorte que je ne le connaissais plus, et je crois que vous en ferez autant que moi si Dieu continue son ouvrage, et particulièrement en l'humilité, en la soumission, en la défiance et au mépris de soi-même et au désir d'être anéanti dans l'estime et la mémoire des hommes. Voilà ce qu'il est à cette heure. Il n'y a que Dieu qui sache ce qu'il sera un jour.
1. Ceci tendrait à prouver, suivant uue observalion que nous avon:^ déjà faite plus haut, que la première conversion de Pascat n'aurait pas de, au moins tout d'abord, aussi complèlemcnt « intellectuelle » que les faits et les textes positivement connus nous invitaient à le croire. C'est bien d'abord « le cœur « qui aurait été touché dans Pascal: mais, après avoir cédé, il aurait '< résisté aux grâces que Dieu lui faisait et aux mouvements qu'il lui donnait » ; son « intellectualisme ». toujours prêt et toujours vivace. appuyé et favorisé d'ailleurs par une expérience religieuse et irréligieuse incomplète, aurait pris bien vite la place de ses velléités mystiques, et aurait régné, sinon sans trouble, au moins sans vrai partage, jusqu'à la seconde conversion. Simple hypottiése, assurément, et que nous proposons un peu timidement, ici, en note, à titre d'hypothèse, mais qui a pour elle de concilier tous les témoignages, et d'être assez conlorme aux données générales de la psychologie religieuse.
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Restait la délicate et nécesssaire question du choix d'un directeur. Ce ne fut qu' « après bien des visites et bien des combats qu'il eut à rendre en lui-même », (|ue Pascal se résolut enfin à choisir M. Singlin. « Je vis clairement, observe ici Iden profondément Jac([ueline, que ce n'était qu'un reste d'indépendance caché dans le fond du cœur qui faisait arme de tout pour éviter un assujettissement qui ne pouvait être que parfait dans les dispositions où il était. » Elle note encore la « merveilleuse appréhension » qu'avait le « nouveau converti » que l'on sût ses nouvelles dispositions morales, et ses nouveaux rapports avec Port- Royal, et tous ses manèges pour dépister les soupçons. Enfin, M. Singlin, qui l'avait d'abord constituée la directrice de son frère, ayant consenti à se charger de lui, Pascal se retira quelque temps à Port-Royal des Champs : il avait une cellule parmi les solitaires, heureux d'être seul et pauvre, assistant en plein hiver à tout l'office, « depuis primes jusqu'à compiles », « tout ravi » du nouveau directeur auquel Ta adressé M. Singlin et « qui est un homme incomparable », — — c'était ce délicieux M. de Saci, — enfin devenant peu à peu indifférent à l'opinion du monde sur luimême, dépouillant tout respect humain et se départant des allures mystérieuses qu'il avait affectées tout d'abord. La vraie conversion était opérée et, cette fois, elle était définitive.
Mais elle ne dit pas tout encore, probablement parce qu'elle ignore, la sœur de Saintc-Eu[)hémie.
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Par humilité chrétienne, ou par pudeur religieuse, son frère semble hien ne pas lui avoir parlé de cette nuit mémorable du lundi 23 novembre 16o4 où, feuilletant l'évangile de saint Jean, probablement dans une de ces éditions de la Bible qui, imprimées à Louvain, « conservaient en grande partie le français archaïque de Lefèvre d'Etaples * », il a entendu et suivi Fappel décisif de la grâce.
On a commenté avec ingéniosité, avec émotion, avec éloquence - le précieux papier où Pascal, de sa propre main, a consigné le vivant souvenir de cette nuit de novembre où Dieu, prenant en pitié sa détresse, vint enOn lui « retourner le cœur ». Je ne sais si la simple vue du mystique Mémorial n'est pas plus émouvante encore et plus parlante que les plus pieux et les plus pénétrants commentaires. La disposition même de cette page qui la fait ressembler à une strophe lyrique, ces phrases entrecoupées, où les lambeaux du texte sacré se mêlent et s'entrelacent aux brèves notations nerveuses de sentiments personnels, aux retours douloureux sur soi-même, aux actes de contrition et de repentir, aux ardents fermes propos, aux adjurations passionnées, ces mots qui se détachent en traits de flamme : Feu, — Dieic cV Abraham, Dieu crisaac, Dieu de Jacob, — Dieu de Jésus-Christ, — Grandeur de rame humaine, — Joie, joie, joie, pleurs de joie, — Jésus-Christ, — je ne sais rien*