‹ Blaise PascalChapitre 48 sur 54 · Ceci résulte des recherches de M. Strowski · texte numérisé non relu

Ceci résulte des recherches de M. Strowski

2. Voir nolammenl les commentaires de .M. Boutroux, de M. Strowski, de M. Barrés, de M. Brémond.

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qui fasse pénétrer plus à fond dans Tintimité d'une Ame exceptionnelle surprise en l'un de ces moments uniques où elle se réalise et se dépasse tout ensemble. A quoi hon, après cela, discuter l'insolulde question de savoir si le mol « feu » est, oui ou non, symbolique, s'il y eut « vision » véritable, ou simplement illumination, toute spirituelle, de la ^ràce? []ne seule chose est sûre, mais l'est d'une manière absolue. Le lundi 23 novembre 1654, « depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demie », le « Dieu d'Abraham, le Dieu d'isaac, le Dieu de Jacob », « non des jihilosophes et des savants », ce « Dieu d'amour et de consolation, qui remplit fânie et le cœur de ceux quil possède », ce « Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère et sa miséricorde infinie, qui s'unit au fond de leur âme, qui la remplit d'iiu milité, de joie, de confiance, d'amour, qui les rend incapables d'autre fin que de lui-même », ce Dieu-là a parlé non plus à l'esprit, mais à l'àme et au cœur de Pascal; il leur averse sa grâce, il leur a fait sentir sa présence réelle; il a rouvert les sources vives du « sentiment »,*et à cette àme qui se plaignait de sa « sécheresse » et qui se croyait « abandonnée », il a rendu « la certitude », la « joie » et la « paix ». Et comme elle se donnait tout entière, cette fois, sans restriction ni réserve, il lui a rendu facile désormais l' « oubli du monde et de tout, hormis Dieu ». « Joie, joie, joie^ pleurs de joie! » En vain, dans un moment d'égarement, « je m'en

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suis séparé », de ce Dieu, « je l'ai fui, renoncé, crucifié » : j'ai désormais l'espoir de n'en être « jamais séparé », et la « renonciation totale et douce )) qu'il me demande, j'aurai, puisqu'il m'en donne la force, le courage de l'accomplir...

La « renonciation » tout d'abord ne fut pas aussi « totale » que Pascal l'eut peut-être souhaité. Tout d'abord, Port-Royal s'était profondément réjoui d'une conversion retentissante qui venait si à propos consoler la sainte maison des persécutions commençantes. Par prudence, et aussi par un désir bien légitime d'utiliser un si rare génie qui venait s'offrir, on se garda bien de sevrer Pascal brusquement des études auxquelles il s'était voué jusqu'alors. De lui-même il arrêta les glorieuses recherches touchant la règle des partis et le triangle arithmétique qui l'occupaient encore deux mois auparavant; mais on l'entretint de conversations philosophiques et scientifiques, et on lui demanda d'inventer une méthode nouvelle pour apprendre à lire aux enfants et de rédiger pour eux des Eléments de géométrie. Il semble s'être prêté à ces divers désirs plutôt par obéissance que par dessein formé de reprendre le cours de ses occupations antérieures. « Quoiqu'il parlât peu de sciences, nous dit le Recueil cVUtrecht, cependant il disait son sentiment lorsqu'on le lui demandait. » N'avait-il pas écrit dans le J/éwo/vV// : « Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur »? Donc, il se soumettait, non peut-être sans quelque crainte, trop justifiée, — à lire du

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moins certains passages de V Entretien avec Sad et de Y Esprit géométi'i(jue, — de se laisser repjrendre à une passion trop chère, et de sentir les anciennes flammes se raviver dans son cœur. Evidemment, le vieil homme, trop épris de vérité abstraite, avait quelque peine à mourir pleinement en lui, et les quelques inquiétudes que nous croyons percevoir à ce sujet dans une des trop rares lettres de Jacqueline n'étaient pas dénuées de tout fondement.

Il est vrai que, d'autre part, on entrevoit, à travers ces lettres, que les pratiques de l'ascétisme le plus austère, — et cela semble assez nouveau ( hez lui, — lui devinrent bien vite familières. Il eut aimé à mener arand train, et il aurait eu quelque pente à « cacher son peu de bien » : il se condamna à la simplicité d'une vie toute monacale, et la lettre où sa sœur lui reproche gaiement de « mettre les balais au nombre des meubles superflus » semble bien indiquer, chez cette àme ardente et portée aux extrêmes, un certain excès jusque dans la recherche des mortifications salutaires.

N'aurait-il pas dès lors conçu le dessein du grand ouvrage dont les Pensées ne seront que les matériaux et l'ébauche? Je le croirais volontiers pour ma part; et quand \' Entretien arec M. de Sad^ qui est certainement de janvier ou février I600, ne serait pas là pour nous montrer très arrêtées quelques-unes de ses idées maîtresses, nous n'aurions qu'à songer à ses premières velléités apologétiques de 1048, pour concevoir combien un

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pareil dessein était naturel à une ànie comme la sienne. Les Pascal comme les saint Augustin sont nés apôtres et apologistes. A peine convertis, ils cherchent à convertir les autres, à rendre témoi- «na^inc de leur croyance, i.a conversion de Pascal n'était pas à proprement parler, nous l'avons dit, une conversion véritable, puis(|u'il n'a pas eu à passer de l'incrédulité à la foi; mais elle a eu en lui le retentissement, les effets et les caractères d'une conversion véritable. Il était, pouvait-il croire, à peine chrétien la veille; il l'était de toute son àme le lendemain. Il n'est pas impossible qu'il ait songé à une Apologie lors de sa première conversion, et peut-être même l'idée lui en était-elle revenue plus d'une fois à l'esprit, au cours de sa vie mondaine. Mais YApoIogie que nous connaissons est née dans la nuit du 23 novembre 1654 : elle est essentiellement un acte de gratitude, de repentir et d'amour.

Deux textes, auxquels il est bien difficile d'assigner une date certaine, mais qui, s'ils ne sont pas strictement contemporains de la seconde conversion, en prolongent et en redoublent l'inspiration, achèvent de nous éclairer sur le nouvel état d'àme qu'elle a déterminé chez Pascal, et qui, au total, malgré quelques obscurcissements fugitifs, restera le sien jusqu!à son dernier jour : ce sont la Prière pour le bon usar/e des maladies et le Mt/slère de Jésus.

La Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies compte parmi les pages les plus belles

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et les plus touchantes qu'ait inspirées l'ascétisme chrétien. Par l'accent d'intimité qui les anime, par le mouvement rythmé qui les emporte, par la vivante brusquerie des « attaques » et des « reprises », certains morceaux font involontairement songer aux plus célèbres pièces lyriques modernes :

(J Dieu, devant qui je dois rendre un compte exact de toutes mes actions à la fin de ma vie et à la lin du monde! 0 Dieu, qui ne laissez subsister le monde et toutes les choses du monde que pour exercer vos élus, ou pour punir les pécheurs! 0 Dieu, qui laissez les pécheurs endurcis dans l'usage délicieux et criminel du monde! 0 Dieu, qui faites mourir nos corps, et qui, à l'heure de la mort, détachez notre âme de tout ce qu'elle aimait au monde! 0 Dieu, qui m'arracherez, à ce dernier moment de ma vie, de toutes les choses auxquelles je me suis attaché, et où j'ai mis mon cœur! 0 Dieu, qui devez consumer au dernier jour le ciel et la terre, et toutes les créatures qu'ils contiennent, pour montrer à tous les hommes que rien ne subsiste que vous, et qu'ainsi rien n'est digne d'amour que vous, puisque rien n'est durable que vous! () Dieu, qui devez détruire foutes ces vaines idoles, et tous ces funestes objets de nos passions! Je vous loue, mon Dieu, et je vous bénirai tous les jours de ma vie, de ce qu'il vous a plu prévenir en ma faveur ce jour épouvantable, en détruisant à mon égard toutes choses, dans l'alTaiblissement où vous m'avez réduit. Je vous loue, mon Dieu, et Je cous bénirai tous les jours de ma vie de ce qu'il vous a plu me réduire dans tincapncité de jouir des douceurs de la santé et des plaisirs du monde, et de ce que vous avez anéanti en quelque sorte pour mon avantage les idoles trompeuses que vous anéantirez effectivement, pour la confusion des méchants au jour de votre colère....

Que nous sommes loin ici de Tidéal sto'icien, cet idéal dont, plus (jue personne d'ailleurs, Pascal a

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senti lai:randeur ' ! Ahsti/ie et subsline. Une patience virile, une résignation muette et hautaine, voilà l'attitude (lu stoïcien en face de la douleur. Mais cette douleur que le stoïcien supporte et dédaigne, mais qu'il ne désire pas, l'appeler de ses vœux, l'aimer, la bénir. — et la convertir en sainteté, — voilà un effort d'héroïsme que seul le christianisme a conçu et rendu possible, et que Pascal, nous le savons par sa vie, a su noblement réaliser. De cette existence , où la souffrance physique a eu une si forte part, la Prière pour le bon usage des maladies est un émouvant commentaire. A qui ne veut pas la considérer « en païen », la douleur en etTet a un sens et sa divjne raison d'être. Elle est d'abord une expiation. « Vous m'aviez donné la santé pour vous servir, écrit Pascal, et j'en ai fait un usage tout profane.... Faites-moi bien connaître que les maux du corps ne sont autre chose que la punition et la figure tout ensemble des maux de l'àme.... Car, Seigneur, la plus grande de ses maladies est cette insensibilité, et cette extrême faiblesse qui lui avait ôté tout sentiment de ses propres misères. Faites-les-moi sentir vivement , et que ce qui me reste de vie soit une pénitence continuelle pour laver les offenses que j'ai commises.. » Elle est ensuite une purification, un moyen de se rapprocher de Dieu, dont il est si facile d'oublier la voix dans le tumulte des sens et parmi le divertissement des créatures. « Que je m'estime heureux

1. •< J"ose dire (|u"il (Épictéte; mériterait d"ètre adoré, s'il avait connu son impuissance... » {Entretien avec Saci).

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dans raffliction, et que, dans Timpuissance d'airir au dehors, vous purifiiez tellement mes sentiments qu'ils ne répugnent plus aux vôtres; et qu ainsi Je vous trouve au dedans de moi-même, puisque je ne puis vous chercher au dehors à cause de ma faiblesse. » Et elle est enfin une coopération à l'œuvre divine, un moyen, le plus efficace peut-être, d'imiter Dieu, et de collaborer au drame éternel de la rédemption. « 0 Dieu, qui ne vous êtes fait homme que pour souiïrir plus qu'aucun homme pour le salut des hommes, entrez dans mon cœur et dans mon àme, pour y porter mes soufïrances, et pour continuer d'endurer en moi ce qui vous reste à souffrir de votre passion. » Représentons-nous Pascal, dans sa cellule de Port-Royal, supportant patiemment, héroïquement, doucement les atroces souffrances dont nous a parlé Mme Perier : il avait acquis le droit, les ayant vraiment vécues, d'écrire ces nobles paroles. Je ne crois pas qu'on ait jamais plus éloquemment, ni plus profondément exprimé la conception chrétienne de la douleur.

Si belle et si puissamment émouvante que soit la Prière pour le bon usage des maladies, il est difficile de ne pas lui préférer encore le Mystère de Jésus. On sait l'origine }>robable de ce morceau qu'ont méconnu, — on ignore pourquoi, — les premiers éditeurs (]es Pensées : c'est une méditation analogue à celle qui nous a été conservée de Jacqueline sur un sujet proposé par un des « billets » mensuels de Port-Royal. A méditer sur « le mystère de la mort de Notre-Seigneur », Pascal a

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littéralement revécu le drame ineffcihle du Calvaire. C'est bien d'abord une « méditation » véritable à laquelle il se livre. Il a sous les yeux le récit des quatre évane-élistes sur la Passion du Sauveur, et, se transportant par la pensée au jardin des Oliviers, il revoit, dans leur réalité saisissante et traprique, tous les détails de la douloureuse scène. Il les revoit, et il rêve, notant aussi brièvement et simplement que possible les principaux moments de sa rêverie, les traits significatifs de sa vision :

... Il souffre cette peine et cet abandon dans Thorreurde la nuit.

Je crois que Jésus ne s'est jamais plaint que cette seule fois; mais alors il se plaint comme s'il n'eût plus pu contenir sa douleur excessive : t Mon àme est triste jusqu'à la mort... »

Jésus étant dans l'agonie et dans les plus grandes peines, prions plus longtemps....

Et la prière de Pascal est si fervente, son émotion est si poignante, que la vision enfin prend corps et se rapproche. Du haut de sa croix, le divin Crucifié laisse tomber un regard de compassion et d'amour sur cette pauvre àme tremblante qui est là, courbée à ses pieds. Et voici que dans l'horreur de la nuit, dans le silence de la pauvre cellule solitaire, une voix adorable se fait entendre :

Console-toi. tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé.

Je pensais à toi dans mon agonie, j'ai versé telles gouttes de sang pour toi....

Le Père aime tout ce que Je fais.

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