Éd. Michaut, 942:— Havet, xxiv
LA PHILOSOPHIE DE l'ASCAL. lo
machine, cela est ridicule ; car cela est inutile, et incertain, et pénible » '. Enfin, d'après Marguerite Perier, Pascal ne pouvait pardonner à Descartes, « car il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie, j)Ouvoir se passer de Dieu; mais il n'a pu s'empêcher de lui faire donner une cliiquenaude j)Our mettre le monde en mouvement; après cela, il n'a que faire de Dieu ». A quoi tient une si constante hostilité? D'abord à ce que Pascal, nous l'avons déjà observé, a peu de goût pour la méta- ])hysique. C'est lui qui a écrit : « Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes, et si impliquées, qu'elles frappent peu; et quand cela servirait à quelques-uns, ce ne serait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration, mais une heure après, ils craignent de s'être trompés- ». Comment, dans de telles dispositions d'esprit, aurait-il pu s'intéresser très vivement aux spéculations toutes métaphysiques de Descartes? Joignez à cela l'insuffisance des considérations morales dans une philosophie qui ose, en si grave matière, parler de « provisoire » et s'y tenir. Il y avait là une lacune qui ne pouvait manquer de frapper et d'irriter Pascal. Car Pascal, comme l'ont remarqué et Sainte-Beuve et Vinet, est essentiellement un génie moral. C'est pour cette raison qu'il a surtout étudié des moralistes, Epictète et Montaigne. S'il se dégoûte du monde, c'est parce qu'il y voit la science morale peu en honneur. S'il
\. Éd. Michnut, 311 ; — Havet, xxiv, 100 6/5. 2. Éd. Micliaul, 544: — Havet, x, 5.
h, lU.AISr, l'ASCAL.
;illa(jue les Jrsuitcs, c'est surlout à cause de leui* inoralo. S'il entreprend son ^rand ouvrage contn^ les athées, c'est pour les « convertir » à J'austère (liscijtliiic de la inoiair clirrlieiine. Son premier soin est de réveillei* en eux la préoccupalion morale, et de leur faire comprendre toulc limpoi-tance du pndilème de riiiiiiiorlalil«'' de Tàme, cette question (jue Descaries élude avec une si sini^ulière léizt'reté dans les lettres à la princesse Élisalietli. Enfin, quand Pascal passe en revue toutes les religions, la pureté de la morale est l'un des principaux « critériums )^ aux([uels il a recours pour reconnaître la véritable; et, un moment même, il avait songé à la mettre en tète des preuves '.
De là, nous pouvons déjà induire que la philosophie de Pascal sera avant tout une philosophie morale : c'est une idée morale qui l'inspire; c'est une morale qu'elle a pour objet de fonder. Le | génie de Pascal, ses lectures, les circonstances ! dans lesquelles il s'est trouvé placé, tout le pous-l sait dans cette voie. ^
« La première chose, écrit Pascal au début de son opuscule Sur la conversion du pécheur, la première chose que Dieu inspire à l'Ame qu'il daigne
1. Cf. pensée 345 : w Preuves de ht reliijion. — Morale, doctrinr. miracles, prophétie, figures ». Celle pensi'C, (lue Fuugèrc et Molinier ont rei»ro(luite, a été supprimée, on ne sait pourquoi, par Havel.
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toucher véritablement, est une connaissance et une vue tout extraordinaire par laquelle Tànie considère les choses et elle-même d'une façon toute nouvelle. » C'est cette vue toute nouvelle qui constituera pour nous la philosophie de Pascal.
Il semblerait que les Pensées seules dussent nous servir pour cette reconstitution; et, à vrai (lire, si nous n'avions pas les Pensées, nous serions assez embarrassés pour exposer une « philosophie de Pascal ». Nous aurions, sans doute, quelques aperçus isolés, mais pas de vue d'ensemble sur « les choses et sur Tàme ». pour parler son propre langage. Pourtant, quand on étudie d'un peu près les œuvres du puissant écrivain, on s'aperçoit qu'il V a au fond plus d'unité dans sa pensée que peutêtre ne l'a-t-il cru lui-même; on reconnaît, — et j'en ai déjà donné un instructif exemple, — que les idées qu'il a professées dans la dernière période de sa vie ne sont pas si différentes qu'on pourrait le supposer de celles de ses précédents ouvrai^es. C'est cette unité que je voudrais pouvoir mettre en relief. 11 n'y a donc aucun inconvénient à prendre en quelque sorte les Pensées pour base d'opération, et à les compléter au besoin, ou à les éclairer par des rapprochements avec les autres œuvres de Pascal. De tout temps, la philosophie s'est présentée » omme une enquête sur les plus hautes questions 'pii puissent intéresser l'homme. Or, pour Pascal, une enquête de ce genre est nécessaire, et voici les motifs qu'il en donne : « L'immortalité de l'àme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche
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si jirnfniulrmcnl, «ju'il faut avoii" |»» rdn loiit sciiliincul pour Otre dans riiidinV'rciice «le savoir ce «jiii en esl. Toutes nos actions et nos i)ensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu'il y aura des Idens éternels à espérer ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et juiroment qu'en la réglant par la vue de ce point (jiii doit être notre dernier objet. » Et la pensée 808, (b»nt j'extrais ce passage, est l'exposé le plus dramatique et le plus poignant des raisons qui légitiment ce qu'on a appelé depuis Pascal le « tourment de l'infini ».
Le problème [)hilosophique par excellence, celui qui, à vrai dire, envelo[)pe tous les autres, c'est, d'après Pascal, celui de la nature et de la destinée de l'homme. Et il commence par nous dépeindre l'homme, ses contradictions, ses misères, sa petitesse et parfois sa grandeur, — avec quelle éloquence, chacun le sait'. De cette peinture a(hnirable, je ne veux retenir qu'un trait. Placé à micôte entre l'infini de grandeur et l'infini de petitesse, l'homme est un infini par rapport au néant et un néant par rapport à l'infini. Il est naturellement un tissu des contradictions les plus étranges : il est en un mot « un monstre incompréhensible >>. Mais ce monstre, les philosophes prétendent l'expliquer. Il s'agit donc d'examiner leurs prétentions. Pascal, qui, en sa qualité de géomètre, aime les simplifications à outrance, partage les philo-