‹ Blanche et MargueriteChapitre 10 sur 27 · LA ÜIROL'ETTE ROUILLÉE ET LES MARGUERITES CI-DEVANT REINES · texte numérisé non relu

LA ÜIROL'ETTE ROUILLÉE ET LES MARGUERITES CI-DEVANT REINES

Dans les solitudes du Vermandois, au fond d’une des plus belles vallées, sur la lisière d’un sombre bois d’ormes et de chênes, on découvre encore aujourd’hui les débris du gothique château de la Chesnaye. Le portail et les deux tours surtout ont résisté aux ravages des hivers et des révolutions. Mais là où flottait si majestueusement la fastueuse bannière, on voit à cette heure les panaches mouvants de la folle avoine etdes coquelicots. Â la porte de l’ancien parc, on trouve une petite chapelle, dont le style byzantin éveille la piété des passants. Depuis un demi-siècle on n’a franchi le seuil de cette

chapelle (pi’avec le frisson de la mort; en dépassant la porte, les plus hardis ont eu peur; les lamentables souvenirs de cette sainte solitude s’éveillent sous leurs pas et les poursuivent comme des fantômes.

Les murs d’enceinte, à meurtrières, sont partout abattus; 1a bande noire a trouvé là des pierres admirables pour la route qui traverse le pays. Par un de ces miracles si chers à l’archéologue, la façade du donjon, qui est un chef-d’œuvre de style épanoui, a échappé «ùx démolisseurs; nulle main marchande n’a profané les riches enroulements qui encadrent les fenêtres; un chaste vêtement de lierre sedéploie de saison en saison sur les pierres rouillées; çà et là, dans les niches désertes et sur les fenêtres, une giroflée s’épanouit au soleil, une touffe de ravenelles est battue par le vent.

Par une échappée du parc, on voit, au penchant de la montagne, bondir une source écumante sur des roches brunes, qui la rejettent bruyamment dans un ravin où le soleil n’arrive jamais.

Cette sombre solitude, aimée des corbeaux et des chouettes, serait dignedu pinceau d’un autreSalvator Rosa; Panini y ferait sourire la lumière; Ruysdaël, un jour de mélancolie, y eût pleuré comme un poète ou comme un amant. Pour la douleur qui se cache, ou plutôt pour la tristesse qui se souvient, ce serait la Thébaïde la plus voluptueuse.

Rien n’est désolé et poétique comme la vue de ces

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ruines féodales à la porte d’iin grand bois, surtout pour ceux qui se rappellent l’histoire étrange que je vais raconter. Cette histoire semble un roman fait exprès; cependant, c’est une histoire qui s’est faite toute seule. Un demi-siècle nous sépare du temps où elle s’est passée, mais quelques-uns des personnages sont encore de ce monde.

Autrefois, la petite ville d’Armagny dépendait de la seigneurie de la Chesnaye , mais , dès le dixhuitième siècle, grâce à Richelieu, le grand pour fendeur de la féodalité, la souveraine justice du pays, si longtemps enfermée dans le donjon des ducs, comtes et l)arons de la Chesnaye, fut transférée à Armagny.

Cette ancienne ville, qui n’a pas d’histoire, est çà et là éparpillée sur le sommet de la montagne, à une demi-lieue du château ; les façades grisâtres et les toits rouges des maisons s’y dessinent harmonieusement sur la verdure flottante des jardins et des vergers. Sur le versant de la montagne se déroulent quelques arpents de vignes coupés par les mille ondulations des sentiers et clair-semés de ces vieux cerisiers qui, en automne, animent si doucement le paysage par leur feuillage rougi. Au nord d’Armagny, de l’autre côté du château, le versant de la montagne offre un aspect triste et sauvage; de grandes roches où pendent des églantiers, des liserons et des ronces, quelques bancs de sable, qucl-

ques draperies de verdure, quelques bouquets de chênes : tout un tableau sévère. Au bas de la vallée s’étend une vaste prairie bordée par des champs de seigle et de sainfoin ; trois ou quatre fermes, à peu près autant de maisons rustiques, se perdent dans le lointain ; la petite rivière de Parmailles y serpente nonchalamment à Tombre des saules et des aunes; au sortir du bois de la Chesnaye, la rivière se précipite sous la feuillée, et se brise comme un flot d’argent sur la roue d’un vieux moulin.

Cette verdoyante allée, cette rivière qui l’arrose, ce château dans les bois, ce moulin dans les prés, cette petite ville perchée d’un côté, ces roches pendantes de l’autre, tous ces contrastes ont un puissant attrait pour ceux qui, dans leur vif sentiment de la nature, sont paysagistes sans le savoir.

A Armagny, en 1792, il y avait un sculpteur sur bois qui vendait du vin, — Jacques Maillefer, — dont toute la noblesse du pays parlait avec effroi : suivant le langage du temps, c’était un jacobin, un terroriste, un monstre... que dis-je? un philosophe!

Jacques Maillefer avait une belle et intelligente figure, couronnée de cheveux noirs retombant en

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boudes; son front découvert était légèrement sillonné; ses yeux bleus semblaient soumis à toutes les variations de l’âme, tantôt jetant des éclairs de joie; tantôt se voilant d’une sombre tristesse. Cette âme s'allumait à trois idées, ou plutôt à trois sentiments : Dieu, sa fille et son pays.

Avant d’être marchand de vin, il avait failli être, selon son expression, a un gai chanoine. » Il avait étudié les lois du Seigneur à la petite abbaye de Saint-Pierre, espérant attraper un vicariat à la ville voisine; mais, un beau jour, au bruit voltairien qui se faisait du côté de Paris, il s’était avisé de rêver la liberté. Alors, adieu le monastère et le vicariat ! il était devenu Gros -Jean, comme son père, en songeant que la liberté, c'est la fortune des hommes de cœur. Il s’était armé d’un rabot et d’un ciseau, gai compagnon du tour de France. 11 était revenu au pays, doué d’un vrai talent de sculpteur sur bois; il s’était marié à la fjlle d’un cabaretier, qui n'avait pas voulu que sa fille pût déchoir, et qui, en conséquence, lui avait donné son cabaret, oü, selon lui, cinq générations du même chef avaient passé sans mettre d’eau dans leur vin.

Voilà comment le sculpteur sur bois devint cabaretier. 11 eut bientôt le chagrin de perdre sa femme. Son cœur, dansl’ amertume des regrets, s’était ouvert à toutes les orageuses espérances d’une révolution ; il avait passé son temps à prêcher l’amour de la

liberté et à s’égarer en brûlantes rêveries, à la lecture des philosophes du siècle.

Les premières rumeurs de la grande révolte du peuple se répandaient jusqu’au fond des provinces; la discorde soufflait partout, le vent d’orage annonçait le tonnerre ; la trompette de l’Apocalypse ne sonnera guère plus haut au jour du jugement. Les idées sont des oiseaux voyageurs qui parcourent le globe avec la rapidité de l’éclair, soit qu’elles viennent de Dieu ou des hommes, soit que la destinée les pôrte sur les ailes, soit que le vent les chasse au hasard, comme la paille après la moisson. En 1788, les oppresseurs et les opprimés, avertis par ces messagères mystérieuses plutôt que par les gazettes , avaient le pressentiment d’iine lutte acharnée, sanglante, infinie : les oppresseurs, passant par-dessus les petites inimitiés de voisinage, se donnaient la main en tremblant; quelques-uns levaient déjà une de ces mille têtes vaillantes qui tombèrent en sacrifice.

A Armagny, Jacques Maillefer fut le premier qui eut l’audace de parler d’esclavage et de liberté. Animé de ce dévouement plébéien qui a improvisé quelques grands hommes, il avait osé prêcher, dès 1788, à voix haute et sur le pas de sa porte, la révolte contre les privilèges. En 1789, il avait fait de son tonneau une tribune, de son bouchon une torche, et de son cabaret une assemblée constituante,

OÙ on déclamait autant de discours qu’on y avait bu de bouteilles.

Il fut encouragé par des républicains célèbres de la province : l’ardent Camille Desmoulins courut l’embrasser, le marquis de Condorcet lui écrivit une lettre glorieuse, et le fanatique Saint-Just, qui sortait à peine des écoles, fit un jour quinze lieues pour le voir.

En dépit du cabaret, q»i porte à la soif et aux passions adjacentes, Jacques Maillefer était d’une austérité patriarcale. Il prêchait la sagesse à tout venant, il moralisait les ivrognes d’Armagny. Il affichait un grand dédain pour les plaisirs corporels; s’il lui arrivait de boire, c’était pour divertir les buveurs; s’il lui arrivait d’être amoureux, c’était pour distraire les femmes. Dans ses bonnes heures , il devenait philosophe, versant l’esprit et la gaieté avec son vin, chansonnant les rois du droit canon avec une verve intarissable.

Mais, triste ou joyeux, Jacques Maillefer avait toujours le cœur ouvert, et les pauvres étaient bien venus au seuil de sa bouteille ; « Tenez, brave homme, buvez. » Et quand le brave homme avait bu, il avalait un coup de philosophie par-dessus le marché.

Maillefer n’aimait pas trop les riches; ayant l’âme compatissante, fl ne pouvait voir sans souffrir les souffrances des pauvres. Il faut tout dire : les

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riches ne venaient point à son cabaret, qui était le plus beau de la ville, et presque tous ses petits revenus passaient en leurs mains; il payait des impôts àM. le marquis de la Cliesnaye, à madame la marquise de Marcilly, à l’église et au presbytère d’Armagny. C’était bien la peine de cultiver des vignes quand d’autres recueillaient la vendange!

11 touchait à l’ége mûr, mais il avait encore toute la verdeur de la jeunesse, et, comme à vingt ans, il était plein d’ardeur et d’enthousiasme. Par une des bizarreries de la nature humaine, il gardait toujours au fond de son cœur, comme le plus cher trésor, l’insouciance et la candeur des enfants; aussi Camille Desmoulins lui disait un jour :

— Quand le bon Dieu nous a faits, vous et moi, il s’est souvenu de Jean la Fontaine.

Jacques Maillefer était un peu cousin de notre ami Mi-ré-fa-sol, qui venait tous les dimanches faire danser les fdles, dans rarrière-cabaret, une belle salle dédiée à Therpsichore. C’étaient deux philosophes, qui, armés d’un verre éloquent, prouvaient souvent que la vérité sort d’une bouteille, et non d’un puits.

On retrouve encore le cabaret de Jacques Maillefer; le clocher paroissial l’ombrage durant la matinée; le pignon, dont les briques rouges s’écaillent tous les hivers, est orné d’un bouquet de gui, d’une couronne de pommes, d’une niche qui abrite une

svelte statue de saint Jacques, de quatre pots bleus à fleurs noires, où les moineaux font leurs nids, d’une porte brune, et de deux fenêtres encadrées de sculptures légères. Ob! que Marguerite était belle dans ces cadres grossiers! Comme elle rayonnait sur le fond enfumé des salles ; comme on sentait, en voyant ce charmant portrait, que Dieu est au-dessus de Van Dyck lui-même.

Hélas ! du temps de Marguerite, le bord des fenêtres était couvert de pots de marguerites — encore reines. — Qu’il était doux d’y voir la brune fille, en blanccorset, en jupe bleue, plus jeune encore qu’elle ' n’était belle, et pourtant aussi belle qu’elle était jeune, arrosant ses fleurs, détournant les boucles de cheveux qui l’aveuglaient, s’accoudant indolemment pour espérer ! Le temps de Marguerite, c’était le beau temps ; aujourd’hui le bord des fenêtres est désert; adieu marguerites — ci-devant reines ! — On y voit à peine un chat frileux quand le soleil y luit; adieu, charmant portrait qui souriais avec tant d’amour et de mélancolie ! Il ne reste plus que le cadre désert.

Mais notre histoire se passe au temps de Marguerite.

En ce tcmps-là, tout en face du glorieux cabaret, une maison parée d’un toit d’ardoises, de deux cheminées rouges , de six volets verts et d’une girouette allégorique représentant Éole, attirait les

regards entre ses humbles compagnes par ses airs de grande dame : c’était en cette maison que demeurait la veuve du marquis de Marcilly. La nuit, le jour, à toute heure, la bruyante girouette agaçait les dents de Jacques Maillefer et irritait ses haines contre les privilèges. Quand il sermonnait les cluhisles, quand il criait avec passion que l’heure était venue de se délivrer « du joug des rois, de la servitude des grands, du cilice de l’Église, de toutes les chaînes de l’esclavage, » la girouette opposante semblait le braver par les grincements; sans la despotique girouette, peut-être eût-il prêché avec moins d’enthousiasme le culte de la liberté.

Marguerite aimait la girouette dont elle écoutait les cris plaintifs avec une joie tendre et mélancolique, durant les orages de juillet, durant les tempêtes nocturnes de novembre. La girouette l’avait tant de fois éveillée pour les plus doux rêves !

A seize ans, Marguerite était la plus brune, la plus jolie, la plus enjouée, la plus agaçante des filles d’Armagny : un démon folâtre, ayant toujours sur ses lèvres un sourire; mais, à vingt ans, elle avait subi une éclatante métamorphose : l’amour, en passant par là, avait chassé loin de l’enfant le cortège

charmant des folâtreries ; ses joues pleines de roses s’étaient fanées sous les larmes.

Pour vous peindre les aurores de cet amour, plein de joies éphémères et d’éternelles tristesses, il me faut retourner en 4790, au dernier dimanche , de mai.

C’était la fête du village le plus proche d’Armagny. — Au soleil couchant, Marguerite pleurait sur le bord d’un petit chemin de traverse, en regardant au-dessus des arbres un clocher aigu, comme les clochers du Brabant. — Raoul vint à passer.

Raoul, le seul fils du marquis de Marcilfy, était un grand et pâle adolescent, qui étudiait alors dans un presbytère voisin la théologie et l’histoire. Marquis sans marquisat, il voulait servir Dieu. Loin de son maître, il respirait pour la première fois; à la vue du ciel, au parfum des brises, il- pressentait enfin la vie et l’amour, il tendait les bras pour secouer les chaînes du presbytère et la poussière des livres.

En dépit des réprimandes maternelles et des craintes du purgatoire, il allait .à la fêle, joyeux, alerte, insouciant comme un écolier qui fait l’école buissonnière.

— Pauvre Marguerite ! dit-il en voyant sa belle voisine.

Un regard douloureux et suppliant l’arrêta.

— Pauvre Marguerite! dit-il encore : elle est belle, et elle pleure!

U BLANCHE ET MARGUEIUÏE.

Jusqu’à ce jour, Raoul ne s’était pas avisé de la trouver belle. 11 la voyait souvent sur le seuil du cabaret, faisant patte de velours avec le chat; il la voyait aux fenêtres lutinant les buveurs, qui s’amusaient de ses jeux ; mais il ne voyait encore qu’une enfant donnant des promesses blondes et lointaines pour l’amour et pour la beauté. Un voile tomba de ses yeux; il sentit au fond du cœur que la jeune fille qui pleure n’est plus une enfant. Et il voulut pleurer avec elle.

— Ah! dit-elle en soupirant, quelle fête là-bas!

Et Ifeoul, pour commencer, s’assit aux pieds de

Marguerite.

— Pourquoi n’èles-vous pas à la fête? lui demanda-t-il.

Marguerite se contenta de regarder sa robe. Que la robe eût été pauvre, si celle qui la portait n’eùt pas été si belle !

— J’ai oublié de m’habiller, dit-elle, ou plutôt j’ai oublié que c’était dimanche.

— Ne restons pas sur ce chemin où passe tant de monde, dit Raoul d’une voix émue. Allons cueillir des bluets dans le seigle. — Le beau soleil au-dessus des bois ! la belle verdure ! le beau ciel ! — Oh ! que vous êtes belle, Marguerite !

On était au mois de mai : la nature, dans toute sa jeunesse, déployait un luxe éblouissant; le vent détachait les premières fleurs des pruniers et chassait

LES MA)UU:EUITES CI-nEVANT HETNES. 45

vers la vallée le dernier parfum des primevères; les aubépines ueigeaient sur la verdure des chemius et des sentiers; les églantiers s’épanouissaient aux rayons du soleil ; les papillons se cherchaient amoureusement, les abeilles bourdonnaient sur les fleurs rouges des sainfoins; dans les bocages, la peuplade ailée chantait les romances les plus sentimentales, les élégies les plus langoureuses; c’était un beau soir d’amour.

Cependant Marguerite ne voulut point trop longtemps cueillir des bluets avec Uaoul, et Ftaoul se remit en route vers la fête.

Marguerite, plus émue encore, reprit le chemin du cabaret.

Ils se retournèrent vingt fois; ils se regardèrent mille fois, et ils ne pouvaient plus se voir qu’ils se regardaient encore.

Raoul s’ennuya à la fête : il n’y resta qu’une heure; il s’endormit en songeant à Marguerite.

Marguerite, qui ne dormit guère, regrettait, dans son insomnie, de ne pas avoir cueilli plus do bluets; — puis elle se disait, en souriant, que monseigneur Raoul de Marcilly était un sot, tout marquis qu’il fut.

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BLANCHE ET MARGUEIUTE.

Le lendemain, Taube Idanchissait l’orient quand Marguerite se glissa hors de son lit, toute endormie encore par ses songes. En agrafant sa robe, elle sentit que son jeune cœur débordait.

Quant elle eut lissé ses cheveux, elle descendit au jardin. La petite ville dormait encore : on n’entendait que le mugissement des vaches, le chant du coq, les rumeurs naissantes de la vallée, ensevelies sous les blanches vapeurs de la nuit. Le ciel était d’une sérénité divine ; les brises répandaient l’amer parfum des aubépines qui encadrent les vergers d’Armagny. Marguerite traînait languissamment ses pieds dans l’herbe humide des allées. Au bout du jardin, entre deux allées de persil, elle déracina à grand’peine un rosier de mai tout empeilé de rosée, et elle l’emporta au cabaret dans un pot de porcelaine de Rouen d’une curieuse structure.

En vous peignant le cabaret, j’ai oublié de dire que devant l’une des fenêtres de la façade, un tilleul déployait une forêt de verdure : Marguerite déposa le rosier sur cette fenêtre. L’amour le plus naïf aime les masques; Marguerite songeait qu’il lui serait plus doux d’entrevoir Raoul, dont la fenêtre était

LES MAKGUERITES CI-DKVANT KEINES. 47

on face, au tiavors de ce l)oau voile verdoyant qui la cachait à ses yeux.

Elle se mit à arroser le rosier en regardant la feinMre de Raoul par une échappée de tilleul qui les séparait; Raoul était à sa fenêtre , regardant la fenêtre où n’était pas Marguerite. -Une seconde fois l’ingénue pensa que le marquis était un sot. Elle arro sait toujours le malheureux rosier; du moins elle |)enchait toujours son arrosoir au-dessns du pot. Tout à cou[> elle éclata de rire ; Raoul entendit cette petite voix hrisée et tressaillit comme à une parole d’amour. Après bien des peines, il parvint à entrevoir la belle par une échappée du feuillage; elle riait encore, et du rire le plus fou. A cet instant, Jacques Maillefer survint. Marguerite se jeta à son cou et lui demanda du regard son baiser de tous les matins. Le cabaretier appuya paternellement ses lèvres sur le front de sa fille, et mit la tête à la fenêtre.

IMus que jamais, Jacques Maillefer entendit les grincements qui l’éveillaient toutes les nuits; il jeta au dieu des vents un regard terrible oii il y avait un vœu de vengeance qui fit peur à Marguerite, la pauvre amoureuse s’imaginant que son père avait vu Raoul.

— Girouette maudite ! maudite noblesse ! murmura Maillefer.

La famille de Raoul était d’une noblesse ancienne et renommée ; on se souvenait encore, dans le pays.

(le sa giandeur passée et du mal qu’elle avait fait. Elle avait fait plus de bien que de mal, mais qu’estce que. le souvenir des bonnes œuvres?

Le marquis de Marcilly s’élait rendu célèbre, à la cour de madame de Pompadour, par son esprit, ses duels et ses maîtresses. Cette célébrité ruina la famille; le courtisan folâtre dépensa toute sa fortune en habits gris de perle, en culottes de soie, en fines épées, en belles séductions et surtout en petits sou- |)ers, oubliant sa femme et ses enfants. Il mourut après une pirouette, sans avoir la peine d’écrire son testament.

On s’apitoya dans le pays sur la veuve; on maudit la mémoire du marquis. Le château de Marcilly avait été vendu pour payer les dettes, et sans un héritage que recueillit la mère de Raoul, la misère eût été leur partage à l’un et à l’autre.

La maison d’Armagny, dont la girouette agaçait les dents du cabarelier, était le gros lot de cet héritage; la pauvre famille déchue y passait sa vie au sein des vertus paisibles, regrettant la fortune, mais regrettant aussi le marquis.

Maiilefer devait à madame de Maicilly une rente viagère de douze écris, de vingt bouteilles de vin blanc, d’une dinde et d'une oie ; madame de Marcilly le dispensait toujours de l’oie et de la dinde; mai.s cette dispense ne touchait guère le cabarelier, qui conlcslait dans sa pensée la légitimité de la rede-

vance, s’imaginant que ce n’était rien autre chose qu’un droit féodal.

Cependant ratt’abilité de madame de Marcilly, sa sollicitude pour les pauvres, sa dignité silencieuse auraient fini par attendrir le voisin, si la girouette l’eût laissé dormir en paix ; mais la maudite grinceuse se moquait de lui à toute heure et l’irritait à tout propos. Une fois, une seule fois, en donnant les douze écus à madame de Marcilly, il lui avait dit que sa girouette était superflue puisque le coq du clocher tournait à tous les vents; mais, ne voulant point avouer qu’elle faisait son supplice éternel, dans la crainte d’avoir l’air de demander une grâce, madame de Marcilly ne prit point garde à son avis.

Or, dans la première matinée des amours de Raoul et de Marguerite, Maillefer, plus irrité que de coutume, fut poursuivi d’un sanguinaire dessein qu’il finit par accomplir : il descendit dans sa coui‘, attrapa une oie et une dinde, leur coupa le cou, et pria sa fille de porter à madame de Marcilly ces deux victimes de sa fureur, disant qu’il ne voulait rien devoir à une famille noble, et surtout à une famille qui avait une pareille girouette.

Marguerite prit les oiseaux par les pattes et s’avança toute confuse vers la maison de madame de Marcilly; Ilaoul l’arrêta sur le perron et lui demanda pourquoi elle riait si follement le matin : la mutine lui tourna le dos. Arrivée devant madame de Mar-

cilly, elle déposa les sanglantes victimes, fit une révérence pleine de grâce, une petite grimace pleine de moquerie, et disparut aussitôt. Au bas du perron, elle retrouva Kaoul.

— Pourquoi riais-tu donc ainsi ce matin? demanda-t-il.

— C’était pour ne pas pleurer, répondit-elle.

11 l’embrassa sans qu’elle songeât à s’offenser de cette douce violence, et elle retourna lentement au cabaret, abattue par les premières secousses de l’amour, inclinant le front sous une adorable mélancolie. Mais son joyeux caractère prit bientôt le dessus : line heure après, elle gambadait comme de coutume et imaginait mille narquoiseries contre les buveurs. Cependant, de temps en temps, elle s’arrêtait toute pensive, laissait tomber ses deux bras, et regardait 1e ciel et le tilleul en écoutant les battements de son cœur.

A la brune, le cabaret étant désert, Marguerite se remit à arroser les roses que le soleil avait baisées à son couchant. Raoul n’était plus à sa petite fenêtre, pourtant la jeune fille n’en détachait pas le regard. Raoul y reparut enfin, comme si ce regard l’eût ap-

LES MARGW:rITES ci-devant reines. 51 pelé; il lança à Marguerite de vives œillades, et détachant au mur quelques écailles, il les jeta le plus doucement du monde au travers du tilleul.

Cet enfantillage plut à Marguerite; mais il déplut à Maillefer, qui vint tout exprès à la fenêtre, besicles sur le nez, gazette à la main, pour recevoir une Pierrette sur l’œil.

— C’était bien la peine de mettre des lunettes! dit Marguerite, qui, malgré son trouble, n’avait pu s’empêcher de rire.

Le cabaretier essuya son œil offensé, détacha ses besicles et murmura, en s’assurant qu’elles n’étaient pas cassées :

—Voyez-vous ce rien qui vaille qui a failli briser mes lunettes !

Une autre pierrette vint tomber sur sa main.

— Ce petit gentillàtre se moque de moi ! — Enfant de marquis, finiras-tu bien vite?

A cette terrible voix, Raoul ferma doucement sa croisée.

— Pourquoi étiez-vous à cette fenêtre ! reprit Maillefer en s’adressant à sa fille.

— J’arrosais le rosier.

Le cabaretier ne s’avisa pas de demander pourquoi le rosier était sur la fenêtre.

Pendant toute la semaine, Marguerite arrosa en regardant Raoul. La semaine suivante, elle eut pitié des pauvres roses à demi noyées ; elle apporta sur sa

f(;nètro un pot de tulipes; et l)ientôt après un pot de jacinthes.

Le mois de mai se passa. Il fut plein de charmes pour les amoureux, il fut le plus beau mois de la vie de Marguerite.

Raoul la rencontra un soir dans la vallée : elle allait voir si les fèves de son père étaient bien fleuries. Il lui prit la main et la pressa. La belle le regarda du coin de l’œil et lui dit sournoisement :

— Vous me faites mal.

Elle détacha sa main ; poui’ cacher sa rougeur, elle se pencha sur l’herbe comme par distraction, et cueillit des fleurettes.

Raoul s’agenouilla auprès d’elle et la renversa sur les fleurettes. Mais/’ plus alerte qu’un jeune faon, Marguerite, la mutine et la folâtre, bondit et s’échappa de ses bras.

Il la poursuivit à travers un champ de sainfoin. Les abeilles, qui s’enivraient dans l’arome des fleurs, jetaient à leur passage un doux bourdonnement.

Aux pieds de Marguerite une volée de perdrix prit bruyamment son vol ; la tremblante amoureuse en fut si effrayée qu'elle oublia ses dangers et se jeta sur le cœur palpitant de Raoul en demandant grâce. Raoul, qui s’attendait à une vive résistance, n’eut plus le courage de l’attaquer : il joignit les mains sur son cou et la contempla avec passion. Elle s’était réfugiée dans ses bras comme une colombe

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effarée sous les ailes du ramier : elle ne songeait à rien.

Au bout de quelques secondes, ses dangers lui revinrent à l’esprit; elle se détacha mollement, abandonna ses petites joues en feu aux baisers orageux de Raoul et s’en retourna seule à Armagny en priant le ciel de protéger leurs amours.

Aux premières maisons de la ville elle sfarrôta, et chercha vainement Raoul dans la vallée : les derniers feux de l’horizon s'éteignaient dans la nuit. Peu à peu sa mélancolie se changea en tristesse; elle vit la fin du jour avec des regrets déchirants; la pauvre enfant voyait finir le plus beau jour de sa jeunesse, et elle n’avait pas vingt ans.

Une lumière attira longtemps ses regards : c’était une lampe du chîlteau de la Chesnaye. Afors elle se prit à penser que la plus belle fille du pays était en ce vieux donjon. Elle fut jalouse par pressentiment.

A peine Raoul fut-il seul dans le champ de sainfoin qu’il regretta d’avoir agi comme un enfant de chœur avec une petite sournoise qui devait se moquer de lui. Comme la rosée tombait, il sortit des touffes de sainfoin et suivit nonchalamment la petite rivière en songeant aux regards alanguis de Marguc-

54 BLANCHE ET MARGUEHITE.

rite, qui n’était plus déjà un diable mutin, mais presque un ange attristé. Comme il arrivait à roseraie servant de limite aux prés, il vit passer sur le chemin la berline du château. Il entrevit Blanche de la Chesnaye qui regardait avec mélancolie le fond brun de la vallée, — tout là-bas, vers la petite rivière où était la maison de Mi-ré-fa-sol.

Marguerite, le tilleul, le rosier, le champ de sainfoin, toutes ces choses où se dessinaient son amour s’effacèrent soudainement de la mémoire de Raoul.

Là berline, qui fuyait rapidement, disparut bientôt dans les arbres. La douce mélancolie de mademoiselle de la Chesnaye vint jusqu’à l’âme de Raoul, et durant plus d’une heure il se promena dans le monde des fées.

Marguerite pleurait alors.

A son retour dans sa chambre, Raoul allait fermer sa fenêtre, lorsqu’il vit, à travers le tilleul, scintiller au vent la lampe de Marguerite. Cette lumière ranima ses désirs mal apaisés : il se souvint que la belle avait des yeux enivrants et des joues pleines de roses.

Ce soir-là, en s’approchant de la fenêtre, l’arrosoir à la main, la pauvre Marguerite vit que son rosier n’avait plus de roses, et que ses jacinthes allaient mourir.

Elle pensa que c’était d’un mauvais augure pour son amour, et elle se mit à pleurer.

LES MARGUEUITES Cl-DEVANT REINES. 55

La nuit, elle eut encore des songes charmants, mais traversés de tristes visions.

Le lendemain, Uaoul fut plus moqueur que sentimental, et la pauvre fille essaya vainement de sourire comme aux premiers jours du printemps.

MI

Par une de ces contradictions du cœur humain que les philosophes n’expliqueront jamais, Raoul n’aimait déjà plus Marguerite, qui mourait d’amour pour lui. Il avait vu passer la blanche image de mademoiselle de la Chosnaye, et sa fierté aristocratique l’avait entraîné au château. Il s’était mis à sourire de ce brave cœur du cabaret, dont le premier battement, dont le dernier battement devaient être pour lui.

Et chaque jour il errait autour du château de la Chesnaye, pour entrevoir Blanche penchée à quelque fenêtre du donjon ou perdue dans quelque allée ombreuse du parc.

Plus d’une fois, au lieu de rencontrer Blanche, il rencontra Mi-ré-fa-sol. D’abord, il n’y prit point garde, mais peu à peu cette obstination du musicien à courir les mêmes sentiers lui donna quelque ombrage. Un jour, il le surprit qui franchissait le saut de loup de l’arrière-parc.

— Que faites-vous là? lui cria-l-il d’un air d'autorité, pour cacher sa jalousie.

— Et vous, que faites-vous là? lui demanda Mi-réfa-sol d’un air railleur.

Raoul se mordit les lèvres et passa son chemin en se promettant bien de châtier cette impertinence.

Les choses eussent sans doute tourné au tragique, si Raoul et Mi-ré-fa-sol n’eussent, quelques jours après, quitté le pays tous les deux : l’un, pour chercher fortune à Paris; l’autre, pour retourner chez l’abbé, qui lui enseignait 1a théologie et l’histoire avec un maître d’armes entre chaque leçon.

Mais s’ils partaient, c’était pour revenir bientôt; ils ne quittaient leur rêve que pour mieux le retrouver ; ils ne s’éloignaient de Blanche que dans l’espérance d’être un jour plus près d’elle.

Et celte pauvre Marguerite? Raoul la fuyait sans songer à la revoir.

Et cette pauvre Jeanne-aux-Bluels? que fera-t-elle de ses vingt ans et de son amour ?

Qui sait? Raoul a le cœur changeant, et Mi-ré-fa-sol est un philosophe qui n’aime pas les châteaux.

Mais mademoiselle de la Chesnaye, qui donc aimet-elle?

Quand Raoul reparut au presbytère, le maître s’étonna de voir une métamorphose en son écolier : Raoul, naguère ardent à l’étude, y revenait avec dégoût; l’histoire, qu’il aimait, le rebuta comme la

théologie. 11 avait ontr’ouvcrt une autre histoire plus attrayante, celle de la vie ; ce n’était plus l’histoire des rois et des guerres, mais celle de la jeunesse et de l'amour.

L’abbé s’étonna surtout de voir Raoul distrait pendant ses sermons. Ces distractions n’empêchaient point Raoul d’avoir toujours l’âme religieuse; il adorait encore le ciel, mais il arrivait parfois que l’image de mademoiselle delà Chesnaye s’élevait toute rayonnante sur l’autel et lui cachait l’image de Dieu.

Et pendant qu’il était distrait à l’étude, à la messe et aux sermons de son maître, Marguerite arrosait ses fleurs bien-aimées. Dans ses tristesses, quelques larmes tombaient avec les dernières gouttes de l’arrosoir.

Et Blanche de la Chesnaye s’attristait de ne plus entendre dans le silence des belles nuits les airs aimés de Mi-ré-fa-sol.

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