LIVRE II
PLUVIOSE
Ils?est passé toute une saison depuis ce beau joui* où Margueriie pleurait sur le Lord du chemin au passage de Raoul. L’amour de Marguerite, loin de s’apaiser aux obstacles, s’est allumé de plus en plus, comme ces incendies que battent les mauvais vents. Ce n’est plus la folle et mutine Marguerite : au lieu de sourire, elle rêve; au lieu de chanta’, elle soupire; la mélancolie est venue dans son cœur, la gaieté s’en est envolée ! Hélas! elle aime; elle arrose encore ses fleurs aimées; dans ses extases, elle regarde toujours le tilleul, la girouette, le ciel, la fenêtre de Raoul; le ciel lui sourit comme naguère, la girouette
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crie; par scs fiémissement.s, le tilleul éveille en elle la volupté, mais la fenêtre est déserte. Elle a revu Raoul, mais Raoul amoureux de mademoiselle de la Chesnaye. Il ronge son frein chez sa mère, et n’attend que l’heure propice pour devenir soldat.
La pauvre femme a peur de la Révolution, elle a forcé son fils à revôtirl’habit des républicains. Raoul est beau comme Saint-Just, et porte tièrement, comme lui, les bottes hongroises, l’habit à revers et le chapeau pointu; mais il est furieux d’être ainsi déguisé.
Il aime Blanche et voit toujours Marguerite. Madame de Marcilly l’a présenté au château de la Chesnaye, le comte lui témoigne beaucoup de sympathie. Il se nijouit presque de la Révolution, car elle rapproche la distance qui le sépare de Blanche, lui qui est pauvre, elle qui possède encore une des plus belles terres de la vieille France.
Pauvre Marguerite! Elle croyait que sous la république, la fille du cabaretierMaillefer pouvait inspirer une passion sérieuse à un gentilhomme, ou plutôt elle ne croyait pas qu’il y eût encore des gentilshommes et des plébéiennes. Un soir, dans le jardin du cabaret le voile tomba de ses yeux ; elle rêvait à Raoul et effeuillait des églantines toutes mouillées par une pluie d’orage, quand elle entendit la voix du jeune marquis. Elle ouvrit la petite porte d’un pavillon qui donnait dans les champs, sur le chemin
du château. Elle vit Raoul et Blanche qui se promenaient comme des amoureux.
Blanche s’était aventurée toute distraite vers Armagny; l’orage l’avait surprise; Raoul, qui rôdait souvent autour du château, lui avait dit qu’il l’adorait et qu’il voulait mourir pour elle. On écoute toujours cela. Blanche trouvait peut-être que Raoul parlait avec plus d’éloquence que Mi-ré-fa-sol, et puis Miré-fa-sol n’était pas revenu. L’amour aime les absents — qui reviennent. Le pavillon rustique du cabaretier avait abrité Raoul et Blanche; aussi la douleur de Marguerite fut-elle vive et profonde.
— Lui! dit-elle, et moi qui croyais...
Dans la soirée du 17 novembre 1792, un homme de mauvaise mine , vêtu à la diable, s’arrêta devant le cabaret de Jacques Maillefer. A la vue de la statue de saint Jacques, ou plutôt à la vue de l’enseigne que le vent battait alors, il ne put retenir une exclamation.
—Les chenapans ! murmura-t-il en levant la main vers le pauvre saint de pierre.
Ce bandit était d’une stature superbe; sa figure, ravagée par la débauche, gardait encore quelques
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traces d’une beauté évanouie dans la fleur de la jeunesse. Avec son teint bruni, ses traits énergiques, son regard d’aigle, sa crinière de lion, sa télé respirait une sauvage énergie, une audacieuse férocité qui jetait l’épouvante par tous les cœurs.
C’était un de ces farouches assassins de l’Abbaye et de la Force, que Marat avait dispersés dans les provinces avec son journal pour sauvegarde.
Il avait été baptisé du nom de Pluviôse sous la rosée de sang de ses victimes.
Il voulut entrer dans le cabaret; Marguerite, qui était seule, fut si elfrayée do ses guenilles, qu’elle lui ferma la porte au nez. Le représentant de Marat, irrité de cette sauvagerie, se mil à rugir, à parler de sang : plus effrayée encore, mais devenue courageuse dans le danger, Marguerite ouvrit la porte, et demanda à ce furieux ce qu’il voulait. Pluviôse se jeta dans la première salle, et répondit qu’il voulait une bouteille du meilleur vin et la tête de tous les brigands. Marguerite, s’imaginant voir un fou dangereux, s’empressa de lui servir du vin.
Comme elle franchissait le seuil de la porte pour aller avertir les voisins. Pluviôse l’arrêta par la robe, et lui dit d’une voix de tonnerre :
— Citoyenne, je t’absous en vertu de mes droits ; mais viens t’asseoir à ma table, et dis-moi ce qui se passe en ce pays.
— Rien, répondit Marguerite.
62 BLANCHE ET MARCrUERITE.
— Voyez-vous , reprit-il en se versant à boire, comme ces chiens de paysans sont rebelles à la sainte cause! Il y aura de la besogne ici.— Citoyenne, dismoi quelles sont les familles nobles de ce pays? — Eh bien, réponds-moi donc ! je te parle avec ma langue des dimanches.
Marguerite répondit involontairement :
— La famille de la Chesnaye, la famille de Marci...
La pauvre fille devint pâle comme la mort.
— O mon Dieu! qu’ai-je dit? murmura-t-elle.
— Sais-tu écrire? poursuivit Pluviôse.
—Non, non, je ne sais pas écrire!
— Citoyenne, reprit l'envoyé de Marat d’une voix sombre, je vois bien à ta mine que tu sais écrire. Prends garde, je tiens entre mes mains toutes les têtes de celte commune ; et si tu fais la revêche, j’enverrai la tienne au diable. Cela serait fâcheux, car tu es jolie ; mais la pitié est la vertu des lâches.
Tout à coup le serviteur de âlarat fit un bond sauvage en voyant sur la cheminée un numéro de l’Ami du peuple; et, tout hideux d’une horrible joie, il saisit Marguerite et l’embrassa avec frénésie.
Raoul entrait alors dans le cabaret. Sachant que Maillefer était au courant des nouvelles, il se décidait, après beaucoup d’hésitations, à lui demander une de ses gazettes. Ala vuede Pluviôse qui embrassait Marguerite, il fut saisi de surprise et d’indignation. D’abord il s’arrêta à la pensée que cet homme
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était un de cos brigands impunis qui ravageaient certaines provinces; dans son dégoût, il voulut soi*tir; mais, naturellement aventureux, il s’avança dans la salle.
— Raoul! s’écria Marguerite.
Et, tout égarée, elle se jeta dans les bras du jeune marquis, comme pour échapper au septembriseur.
Raoul pressa doucement Marguerite sur son cœur, et sembla défier du regard cet homme horrible, qui lui dit, on se versant à boire :
— Citoyen, je n’ai pas voulu le ravir la belle. Vive l’amour et vive la nation ! C’est l’amour (jui fait les citoyens. Que les citoyens fassent donc l’amour!
Marguerite, se souvenant qu’elle aimait Raoul, s’échappa de ses bras toute rouge et tout émue.
— Citoyen, poursuivit Pluviôse, lu sais écrire, sans doute? Assieds-toi à cette table.
Raoul sembla ne pas entendre; il alla s’appuyer contre la cheminée, et regarda 'tristement Marguerite, qui ranimait le fou.
— Tu ne m’écoutes pas, citoyen ! Prends garde à ta tête; je viens dans cette bourgade avec la mission d’envoyer tous les royalistes dans le royaume des taupes.
— Eh bien, dit Raoul, j’aime mieux ce royaume-là que votre république.
— Royaliste ! s’écria le serviteur de Marat. Mais, à demain les débats; aujourd’hui, en vertu de mes
droits, je t’ordonne d’écrire sans retard la liste de tous les nobles, de tous les cagots, de tous les chiens de ton pays. Un détachement de gendarmerie va venir à mon aide. Il me faut la tète de tous les brigands.
— Tu devrais commencer par prendre la tienne, dit Raoul.
Pluviôse, qui écoutait avec ivresse le glouglou de sa bouteille, n’entendit pas ce compliment.
Espérant sauver sa mère et ses sœurs, M. de la Chesnaye et sa fille, Raoul s’attabla néanmoins devant Pluviôse, et chercha des noms imaginaires pour 1a liste sanglante.
A cet instant, Jacques Maillefer, suivi des clubistes, parut à la porte du cabaret. Ses amis venaient, selon la coutume, écouter la lecture des journaux.
L’envoyé de Marat s’avança vers eux et leur demanda s’ils étaient des hommes ou des chenapans ; et comme ces gens le regardaient en silence, il se mit à crier :
— Vive la nation !
Jacques Maillefer et ses prosélytes crièrent :
— Vive la nation !
Raoul, indigné de voir les hommes de son pays unir leur voix à celle d’un brigand, cria :
— Vive le roi !
Une rumeur sourde s’éleva dans la salle; tous les regards, hormis le regard de Marguerite, tombèrent
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avec courroux sur riniprudent, qui demeura froid et calme, les yeux fixes, la bouche dédaigneuse. Pluviôse saisit la bouteille, et leva le bras d’un air menaçant; mais Marguerite s’avança devant lui, et dit : — N’allez-vous pas casser mes bouteilles?
Pluviôse voulut d’abord se jeter sur le rebelle; mais il aima mieux noyer sa colère dans un verre de vin.
— Citoyens, dit-il aux clubisfes, je devine que vous ôtes les représentants du peuple de ce pays; fraternisons en buvant ensemble à la mort des tyrans et à la gloire de la nation. Je suis Pluviôse,* ainsi nommé parce que je me suis couvert d’une pluie de sang. Je suis l’ami de Marat, qui est l’ami du peuple, et je, viens ici pour le triomphe de la liberté et des sansculottes. — J’ai vu avec peine, citoyens, que dans le pignon de ce cabaret il existe encore une tr^ce de la barbarie et de la superstition J’ai vu un saint dans sa niche, un saint couronné de feuilles comme les représentants du peuple, et revêtu d’une tunique blanche comme les diseurs de messes, — A-t-on voulu embêter la nation?
Maillefer demanda la parole :
— Je suis du peuple comme Jésus-Christ, dit-il ; je vis pour le peuple, et je voudrais mourir pour le peuple...
Dans son enthousiasme pour ce début. Pluviôse embrassa Maillefer, et Maillefer poursuivit :
--Je ne pensais pas que saint Jacques, qui est bien
66 BLANCHE ET MARGUERITE, le meilleur des saints, pût offenser la nation, et je le laissais saintement dans sa niche.
— Pour un sans-culotte, dit Pluviôse, tu parles avec bien delà sainteté!
—C’est dans l’Évangile que j’ai puisé mes sentiments républicains. Dieu avant le peuple, mais le peuple après Dieu. — Or donc; si saint -Jacques t’offusque...
— A la lanterne 1 à la lanterne ! murmura le serviteur de Marat, j Puis, se ravisant tout à coup :
— Une belle idée, citoyens! Nous peindrons en rouge la tunique de saint Jacques, et nous écrirons à ses pieds : Le sans-culotte Jacques.
On applaudit à outrance.
— Citoyens, reprit Pluviôse d’une voix altière, racontez-moi les événements de ce pays depuis 89.
— Hélas ! répondit Maillefer, j’ai vainement prêché la révolte envers les oppresseurs; il y a des esclaves indolents qui aiment leurs chaînes ; il y a des lilches qui n’osent lever la tête pour la liberté. Tu vois à ma suite les seuls hommes courageux d’Armagny, les seuls amis de la nation. Pouvons-nous lutter à dix contre mille?
— Je lutterais seul contre tous les lâches et contre tous les esclaves; mais moi, je me suis baigné dans le sang des nobles, j’ai abattu cent tôles superbes; je sens encore sur mon front la brûlante rosée qui
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tombait de la lètc de Lamballe quand je la promenais au bout d’une pique devant les fenêtres du Temple, pour épouvanter l’Autrichienne.
Pluviôse essuya son front et regarda sa main, comme lady Macbeth, croyant y voii- encore du sang.
— Ah! reprit-il avec abattement, c’était une belle tête!
Tout le monde l’écoutait avec effroi; il se fit autour de lui un silence de mort.
Marguerite se jeta au cou de son père, et lui dit en sanglotant :
— 0 mon père! cet homme nous a embrassés!
— Poursuis, citoyen, reprit Pluviôse en chassant les mauvais souvenirs qui l’obsédaient.
— Pour la liberté, dit Jacques Maillefer, il y a beaucoup d’appelés, il y a peu d’élus. D’autres, avec moins d’ardeur, ont été plus heureux que nous. Cette province s’effraye des grandes choses; elle maudit le joug qui l’opprime, mais elle n’ose encore briser ce joug. Cependant, nous commençons à résister aux droits illégitimes des prêtres et des nobles. Mais, dans cette petite ville, nous sommes les plus faibles, nous autres patriotes.
— Demain vous serez les plus forts, dit Pluviôse; car demain nous enverrons à la sainte guillotine tous les brigands qui ne font rien pour la patrie. 11 me faut une longue liste.
S’adressant à Raoul :
BLANCHE ET MAUGHEKITE.
— Citoyen, écris-moi tout de suite les noms des rebelles à la république.
Raoul écrivit un seul nom, et dit en le présentant à Pluviôse :
— Je n’en connais pas d’autres.
— Un seul! s’écria d’un ton lamentable le serviteur de Marat; un seul! quel vol impie! Citoyen, je te dénonce pour avoir voulu dérober <à la nation les têtes de ses ennemis. Tu es un voleur!
— Un sublime voleur! dit Marguerite, qui avait lu.
— Ton nom? reprit Pluviôse d’une voix sonore.
— Vous l’avez, répondit Raoul d’un air insouciant.
— C’est celui qui est écrit là? Voilà qui est digne d’im enfant du peuple! un noble n’aurait pâs ce courage.
— Je suis noble.
— Tu es noble, reprit Pluviôse en' relevant la tête. Eh bien , je veux te prouver que le peuple est plus grand que toi. Je te fais grâce.
En ce moment, l’horrible Pluviôse s’embellit aux yeux de Marguerite.
Raoul s’inclina froidement, et voulut sortir.
— Un instant ! la liste n’est point finie. Je me souviens que tout à l’heure cette jolie citoyenne, qui te regarde trop souvent, m'â dit le nom d’une famille royaliste de ce pays ; la famille de laChesn... de la
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Chesnaye. J’ai bonne mémoire à propos de ces brigands-là.
Raoul jeta un regard amer à Marguerite. Jamais regard ne fit tant de mal à la pauvre fille.
— S’il pouvait lire en mon cœur, pensa-t-elle.
— M. de la Chesnaye est maire de la ville, dit un des assistants. — C’est un homme courageux. En 89, il ne s’est point enfui comme les autres; il a, le premier, fiétri les lâches qui se sont armés contre leur pays; il nous a souvent dit qu’il aimerait mieux 1a mort en France que 1a vie ailleurs. Cependant il demeure fidèle à l’ex-roi, et je pense qn’il ne changera pas.
— 11 n’en aura pas le temps, dit le représentant de Marat, car dès demain nous l’enverrons prier Dieu au ciel pour Sa Majesté le roi notre sujet. Mais, à propos de Dieu, de ciel et de prières, qu’est devenu votre curé, citoyens?
— C’est un digne vieillard de quatre-vingts ans qui mourrait si nous le chassions, dit Jacques Maillefer.. Il ne voit que deux choses en ce monde : l’église et le cimetière; il demeure étranger aux grands événements de ce temps ; pourvu qu’on ne renverse pas l’autel, il s’effraye peu de tous les renversements; il sait que sur la terre tout est périssable, il se résigne à tout; il dit en ses sermons que les rois et les peuples sont pareillement les enfants de Dieu ; cependant il prêche la fidélité et la soumission...
— r<ous l’enverrons prêcher sur la guillotine. Citoyen, commence la liste parle seigneur et son curé. M. la Chesnaye a sans doute des enfants?
— Une fille, poursuivit Maillefer, un ange de vertu et de beauté.
Marguerite courut embrasser son père.
— Je me défie beaucoup des anges, dit Pluviôse.
— 11 faut avoir pitié de mademoiselle la Chesnaye, reprit Maillefer, elle a épousé, au commencement de la Révolution, Mi-ré-fa-sol, un brave musicien qui n’avait rien, et qui commence à faire parler de lui dans les elubs de Paris.
— Elle a fait semblant , dit un révolutionnaire d’Armagny ; j’étais là, et je ne crois pas à ce mariage, puisqu’il n’y a pas eu de nuit de noces.
— Elle aime les pauvres, elle fait beaucoup d’aumônes, reprit Maillefer.
— C’est par hypocrisie, dit le plus fanatique des clubistes ; elle espère que les pauvres la serviront contre nous.
— Puisque c’est un ange, murmura Pluviôse, nous l’enverrons voir les anges. Mais il y a sans doute d’autres familles nobles en ce pays?
— 11 y a la famille de Marcilly, dit le plus fanatique.
En ce moment, la malencontreuse girouette grinça avec plus d’acharnement que jamais.
, — Je me garderai bien, dit un voisin de Maillefer,
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charmé de faire sa cour au marchand de vin^ de dénoncer à la vengeance du peuple madame de Marcilly^ qui est bien la meilleure des femmes, mais je dénonce sa girouette, qui damne tous les gens de ce pays.
Pluviôse se tournant vers Raoul :
— Citoyen, inscris la girouette de la citoyenne Marcilly.
— Pour quel crime? demanda Raoul, qui ne pouvait s’empêcher de sourire.
— Pour le crime d’avoir agacé les dents de tous les voisins, d’avoir troublé le sommeil de tous les patriotes d’alentour; enfin pour le crime d’avoir été tyrannique et féodale envers le peuple,— Vous êtes sûrs que la citoyenne Marcilly n’a point planté la girouette dans le dessein perfide de se venger des sans-culottes ou de les insulter?
—Je ne puis croire à une pareille perfidie, dit Maiilefer en souriant.
Comme il achevait ces paroles, la porte s’ouvrit, et les six gendarmes attendus par le septembriseur entrèrent bruyamment. Durant quelques minutes, tout le cabaret retentit de cris frénétiques.
Raoul sortit avec dégoût. Il songeait que mademoiselle de la Chesnaye serait victime de tous ces insensés, quand Marguerite, qui le suivait, l’atteignit sous le tilleul.
— O Marguerite! vous avez voulu vous venger,
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VOUS avez averti ce buveur de sang qu’il y a des nobles en ce pays !
— Raoul!...
— Je ne m’étonne pas, reprit Raoul en s’éloignant, je ne m’étonne pas que cet bomme vous ait embrassée.
Marguerite regarda le ciel.
11 y avait quelques semaines que Raoul était revenu à Armagny ; il passait solitairement ses journées dans les mélancolies de la promenade et dans loisirs de l’étude, fuyant le souvenir importun de Marguerite et poursuivant de ses rêves le fantôme adoré de Blanche. Comme on était en novembre, il chassait quelquefois, mais c’était plutôt la chasse aux songes d’or que la chasse au gibier. 11 partait, le fusil sur l’épaule, et s’en revenait sans avoir versé le sang, le cœur plein et la gibecière vide, heureux d’être resté plusieurs heures en face du donjon de la Chesnaye.
Pendant qu’il rôdait aux abords du château, si Blanche venait à passer dans l’avenue, il se jetait tout tremblant sous une touffe de chênes ou sous une charmille, et la suivait des yeux avec enchantement. A peine si deux fois ses regards l’avaient
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avertie de son adoration. H n'osait presque jamais l’aborder. Il la voyait souvent, à certaine fenêtre du donjon, à demi cachée dans les grands plis du rideau, regardant toute pensive le ciel et les arbres, écoutant les bruits sauvages du torrent qui bondissait dans la montagne. Pensait-elle à lui?
Il était aimé de M. de la Ghesnaye, qui l’accueillait en son château avec la meilleure grâce du monde : une fois le comte avait chassé avec lui, une autre fois il l’avait emmené chez un de ses amis où les nobles du pays conspiraient contre la Révolution. Raoul augurait bien pour son amour de toutes ces avances; déjà dans son imagination, qui allait vite comme les jeunes imaginations, il voyait son mariage avec Blanche; mais, pour cette nature ardente et romanesque, ce tableau n’était pas le plus attrayant : il aimait mieux le tableau de son amour.
Il était trop doucement enchaîné dans sa passion pour se jeter tout à fait dans la grande lutte du peuple et delà noblesse. Ayant héritéd’un beau nom, il jurait sur l’ombre de ses aïeux que ce nom sortirait sans tache de la Révolution; mais se confiant à Dieu, espérant que l’orage passerait sans trop l’atteindre, il attendait en paix, bien résolu d’ailleurs de braver le premier danger.
Parfois, en revenant de ses promenades, il s’arrêtait ému comme au bruit imprévu d’un écho de la vallée : c’était an bruit d’un étho de son cœur.
Alors il voyait apparaître et s’évanouir Marguerite, et il disait en soupirant r — Je l’ai donc aimée !
Voici en quelques traits la physionomie d’Armagny à l'arrivée de Pluviôse.
Le comte de la Chesnaye était demeuré le seigneur de la petite ville, à part ce jour de révolte des sansculottes du Tremblay, révolte bientôt comprimée, où nous avons vu Blanche fuyant le château et se jetant dans les bras de Mi-ré-fa-sol. Malgré Maillefer et ses prosélytes, M. de la Chesnaye gardait en main le sceptre du pays. Ce sceptre n’était dur à personne, car le comte avait un noble coeur. Il souffrait beaucoup des progrès de la Révolution. Loin de l’abattre, les succès du peuple ranimaient son orgueil; à chaque défaite de la noblesse, il relevait la télé avec une sombre fierté. Raoul, qui eût été humble dans la puissance, était comme lui fier dans le danger; mais il était le seul des amis du comte qui eût du caractère : tous les autres, faibles ou lâches, auraient volontiers abandonné les titres de noblesse inscrits sur leurs parchemins et non sur eux-mêmes, si un leur eût laissé leurs châteaux,
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leurs terres, leurs vignes, leurs prés et leurs bois.
Les riches et les fermiers du pays s’étaient adjoints aux nobles, non pour laver des offenses ou pour défendre des parchemins, mais pour repousser les violences du peuple; ils craignaient le pillage; ils avaient peur des pauvres ; des bruits confus les avertissaient que tous les biens de ce monde seraient partagés, et ils aimaient mieux mourir riches sous le règne du roi, que de vivre pauvres sous le despotisme du peuple.
A Armagny, il n’y avait guère que des républicains, les uns sans savoir pourquoi, les auties par irritation, ceux-ci par entraînement, enfin ceux-là par sympathie pour les opprimés. A la tête de ces derniers étaient Maillefer et ses amis.
Je vous ai dit que le cabaretier avait formé un club dans la grand’salle de sa maison; tous les soirs, on y lisait les journaux, on y discutait les intérêts de la nation ; les jours de fête on y chantait des hymnes patriotiques. Les cliibistes étaient les gens les plus sages et les plus doux ; ils devaient devenir un jour les Girondins d’Armagny. Maillefer, aimé de tous pour son cœur d’or et ses cris d’éloquence, demeurait le Mirabeau du club, en dépit d’un ancien notaire qui recherchait la gloire de conduire les hommes les plus courageux et les plus dévoués de , son pays.
Les républicains par irritation suivaient la ban-
76 BLANCHE ET MARCrUERITE.
nière jacobine arborée par un jeune maître d’école qui avait à venger des humiliations sans nombre : téméraire, audacieux, frénétique, il était presque aussi redoutable que Maillefer. Il avait sans peine ramassé dans les cabarets une troupe de drôles qu’il haranguait tous les soirs le plus grotesquement du monde. Son meilleur ami était un valet du château de la Chesnaye, que le comte avait chassé pour vol de jambons.
Au renouvellement des prêtres, Jean de Bry, présidant l’assemblée électorale du district de Vervins , envoya â Armagny un prêtre constitutionnel; mais on eut pitié du vénérable vieillard qui desservait l’autel d’ Armagny depuis un demi-siècle; on accueillit mal son remplaçant, qui, voyant la douleur causée par le renvoi du vieux curé, disparut du pays à la grande joie des dévotieux.
Rien n’était donc changé à Armagny ; mais il ne fallait qu’un orage pour tout bouleverser; et cet orage, qui se formaitdepuis si longtemps, n’attendait qu’un coup de vent pour éclater avec violence.
Vers minuit. Pluviôse, tombant sous l’ivresse et sous la fatigue, s’était endormi dans un coin du cabaret.
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Le lendemain, tout en repoussant les vapeurs du vin et du sommeil, il déclara aux fanatiques de la commune qu’en vertu de ses pouvoirs il transformait l’église en tribunal, où chacun irait défendre les droits du peuple et combattre les privilèges de la noblesse. C’était un dimanche; les femmes passaient aux fenêtres leurs têtes effarées; les hommes s’assemblaient autour du cabaret constitutionnel, d'où s’échappaient mille clameurs.
Ce jour-là Marguerite n’arrosa pas ses marguerites.
La messe était sonnée depuis près d’une heure, quand le représentant de Marat, ayant pour ceinture une écharpe rouge, à la tête des patriotes et des vagabonds, s’avança solennellement vers l’église, en chantant la Lanterne. A la vue de ces fanatiques et de ces forcenés qui venaient profaner la maison de Dieu, les fidèles du pays oublièrent qu’ils étaient là pour prier; les desservants eux-mêmes abandonnèrent l’autel; le vieux prêtre seul demeura devant Dieu, tout à sa sainte mission.
Pluviôse gravit d’un bond l’escalier de la chaire, et cria d’une voix de tonnerre :
— Citoyens, il y a assez longtemps que les cloches sonnent pour la Vierge et les saints; il est temps que les cloches sonnent pour la liberté.
Un des fanatiques applaudit à outrance, et courut dans une chapelle où pendaient des cordes attachées aux cloches.
— Citoyens, reprit Pluviôse, il y a assez longtemps qu’on dit la messe pour les rois; il est temps qu’on dise la messe pour les peuples.
Pluviôse se frappa le front et chercha vainement la suite. Après un silence de quelques minutes, il accorda la parole à Maillefer, qui ne la demandait pas.
Quand Maillefer se trouva dans la chaire en face d’une foule attentive, il se troubla, perdit ses idées et désespéra de lui; mais tout à coup il se ranima comme un soldat en face du danger, un rayon de lumière passa dans son Ame, il ressaisit toutes ses idées, ou plutôt il s’abandonna à l’inspiration, et, la bouche ardente, l’œil animé, le front radieux, il parla ainsi :
— Mes frères, nous sommes coupables d’avoir troublé le culte sacré; Dieu nous pardonne! c’est pour la liberté. Le grand peuple de Paris a le premier secoué son joug; serons-nous les derniers à nous délivrer du nôtre? Enfants de Dieu, nous sommes tous frères! Dieu seul est au-dessus de nous. Dieu seul est notre maître et seigneur. 11 nous a donné à tous l’usufruit de ce monde, Dieu soit béni par tous! En ce monde, les mauvais frères ont opprimé, dépouillé, tyrannisé les autres; les mauvais frères sont les rois et les nobles : vengeons le peuple, vengeons les pauvres, vengeons-nous, mes frères! le bras du peuple est lebras dé Dieu.
PLUVIüSK.
Maillefer était rayonnant, sa bouche soufflait le feu de la révolte, ses yeux jetaient des éclairs.
Une rumeur sourde s’éleva sous lui; la foule, enflammée à ses paroles, dominée par ses regards, semblait n’attendre qu’un mot pour commencer sa vengeance. Dans une petite chapelle, en face de la chaire, un groupe de quelques hommes demeurait froid à l’énergique sermon du cabaretier : c’étaient Raoul, le comte de la Chesnaye, et ses amis. Près d’eux mademoiselle de la Chesnaye, blanche comme un lis, à demi agenouillée sur la dalle, à demi renversée sur un banc désert, semblait effrayée des paroles de Jacques Maillefer. Raoul, qui voyait à la dérobée l’égarement de ses beaux yeux, le soulèvement de sa gorge, la pâleur de ses lèvres, voulait et n’osait la secourir; il écoutait le sermon de Jacques Maillefer, les clameurs du peuple, les paroles de résignation de M. de la Chesnaye; mais il n’entendait que la respiration haletante de Blanche.
Le tocsin jetait sa voix lugubre dans cet orage : tous les paysans accouraient à l’église, qui, trop grande pour les serviteurs de Dieu, devint trop petite pour ceux de la révolte. Le peuple, de plus en plus irrité, fut de plus en plus menaçant; il sembla se souvenir tout d’un coup de ses souffrances et de celles de ses pères; il leva son bras redoutable et attendit avec ardeur l’instant de frapper ses ennemis.
Pluviôse reparut en chaire ;
— Citoyens, en vertu de mes pouvoirs; j’ordonne l’arrestation du ci-devant comte de la Chesnaye, maire de cette commune.
Un murmure d’approbation retentit dans l’église.
— Je nomme le citoyen Maillefer représentant du peuple d’Armagny et des villages voisins.
Un murmure plus bruyant suivit le premier.
— Le cabaret de Maillefer sera à l’avenir la salle du conseil : c’est là que le peuple ira se plaindre des tyrans et demander sa part de leur héritage. Aujourd’hui, citoyens, nous allons brûler sous l’arbre de la liberté tous les titres des nobles et des prêtres; nous allons faire de ces parchemins sacrilèges un beau feu de joie, pour chauffer les sans-culottes. J’ordonne, en outre, le pillage des châteaux et des presbytères. — En avant, citoyens! du sang et du feu! tout ce qui est rouge réjouit la nation.
Maillefer s’élança à la tribune :
— Mes frères, si je suis votre représentant, je vous défends l’incendie et le meurtre. Ne soyons pas esclaves, mais soyons maîtres des événements; résistons à nos tyrannies comme à celles des autres. Vengeons-nous du mal par le bien, n’imitons pas nos mauvais frères : la clémence n’a pu être la vertu des rois, elle sera la vertu des peuples. Ne nous épuisons point contre le passé, gardons nos forces pour l’avenir; l’avenir est à nous : qu’il soit glorieux et sans tache!
l’LUVIOSK.
Mademoiselle de la Chesnaye, soudainement ranimée, s’élança vers la chaire, tendit ses bras à Jacques Maillefer, et tomba évanouie dans la foule.
Le comte de la Chesnaye, qui voulait apaiser l’orage ou lutter contre les rebelles, avait oublié sa fille. Raoul courut vers Blanche, entraîné par un sentiment où il y avait autant de fraternité que d’amour. En passant près d’un pilier, il faillit renverser Marguerite, qui priait Dieu pour lui : Marguerite, morne et désolée, tremblante comme la feuille, sombre comme la mort! Elle ne se plaignit point, et il passa sans la voir. En arrivant à mademoiselle de la Chesnaye, il repoussa les curieux du bras et du regard, il la saisit avidement, et, fort de son amour pour elle et de sa haine pour le peuple en révolte, il traversa la foule, renversant toutes les barrières qui se formaient sur son passage, et revint à la petite chapelle du comte de la Chesnaye. Blanche, se réveillant à la vio, s’attacha à lui d’une main mourante et lui dit qu’elle avait peur. Ému de cette confiance naïve, il demeura devant elle comme pour la protéger.
— Citoyens, criait Pluviôse en promenant surTauditoire un regard féroce, Maillefer est un républicain à l’eau de rose ou à la soupe au lait. 11 faut des sacrifices à la liberté, et rien n'est plus agréable à cette divinité que le sang des nobles.
Tous les fanatiques trépignèrent d’admiration. Maillefer, pressentant que la tempête allait éclater, courut vers le comte de la Ghesnaye pour le prier de partir au plus vite. Le comte lui glissa dans la main une bourse pleine d’or :
—C’est pour vos amis, lui dit-il.
Maillefer réprima un mouvement de colère, mais se rappelant que le tronc des pauvres était dans la chapelle des la Ghesnaye, il y fut en silence et y versa tout l’or de la bourse; puis il revint près du comte et lui remit dans la main la bouse vide.
— Avec de tels ennemis, nous sommes perdus!
dit M. de la Ghesnaye.
— Citoyens! poursuivait le septembriseur, marchons contre les brigands, marchons au presbytère, marchons au château ! C’est là que sont enfouis tous les trésors du pays. Mais ne vois- je pas là-bas voli e tyran et sa famille ! Qu’on les mène au tribunal que j’institue... Mais non, ce serait une lâcheté... Nous saisirons les loups dans leur nid.
Le comte de la Ghesnaye prit la main de sa fille et partit en toute hâte pour son château. En ce moment, le vieux prêtre, qui avait fini de dire la messe, des-
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PLUV lÜSE.
cendait de Tautel, rayonnant encore d’une religieuse extase.
Il s’avança vers la nef, et la foule soulevée s’apaisa à la vue de cette majesté de l’âge, de cette tête qui avait blanchi en s’inclinant devant Dieu. Tout le monde était ému de vénération ; les plus exaltés se dérangeaient avec respect; Pluviôse lui-même se sentit faible en le voyant passer. Toujours recueilli, le vieux prêtre arriva au portail, et disparut après s’étre incliné une dernière fois. Un morne silence régna durant quelques minutes. Le septembriseur, craignant un refroidissement dans la haine du peii> pie, s’empressa de poursuivre ses hideuses déclamations»
Quand il vit le peuple ranimé par sa voix tonnante et par sa féroce énergie. Pluviôse dénoua son écharpe rouge, l’agita au-dessus de la foule et s’écria :
— Au presbytère! au presbytère !
Les plus exaltés s’élancèrent au portail en répétant ses cris. Il descendit, ou plutôt il se jeta au bas de la chaire, dépassa bientôt les plus exaltés, et se mit à chanter je ne sais quelle sans-culottide.
On vit alors Marguerite, pâle, chancelante, éperdue, s’avancer en s’appuyant contre les piliers, sur les bancs, contré les mure, sur la foule, vers une porte de l’église. Elle en franchit le seuil et se trouva dans le cimetière, qui formait le jardin du vieux
prêtre. Dans le cimetière, elle se signa sur une fosse couverte d’une belle draperie de verdure.
— 0 ma mère, dit-elle, protégez-nous !
Elle arriva devant une petite porte s’ouvrant dans la cour du presbytère. Dans cette cour, elle rencontra le vieux curé, qui s’en revenait paisiblement, appuyé sur la pensée du Seigneur.
— Fuyez, fuyez! lui dit-elle : ces insensés viennent vers vous avec la soif du sang. Fuyons! venez avec moi, monsieur le curé.
— Rassurez-vous, mon enfant ; ils trouveront que ce n’est pas la peine de me tuer, car je ne suis déjà plus de ce monde, mon âme est toute au ciel. Qu’ils renversent mon corps sur la terre, et Dieu soit loué’
Des cris confus retentirent.
— Les voilà ! Sauvez-vous! s’écria Marguerite d’un air suppliant.
Le prêtre s’avança vers la grande porte de la cour et l’ouvrit à deux battants ; puis il revint sur ses pas et rentra dans le presbytère.
Marguerite demeura sur le perron, pétrifiée par la peur. Les fanatiques apparurent à la porte en hniiant comme des bêtes féroces.
—A bas les prêtres! à bas les nobles ! à bas les dîmeuis! criaient-ils avec rage.
— Le vieux cagot s’est caché, dit Pluviôse en arrivant auprès de MargueriU'; il a peur de Injustice; les 'coii|)ablcs seuls ont peur; au pillage! au pillage!
PLUVIOÜK.
Alors le vieillard revint sur le perron, ayant en ses mains une bourse et une épée rouillée.
— Que voulez-vous, mes enfants? dit-il avec calme en promenant sur la foule un regard attristé; est-ce ma vie? je vous l’offre sans regret.
Le prêtre présenta son épée.
— Avant d’être soldat de Dieu, j’ai été soldat de la France, et sur cette épée il y a encore du sang des ennemis de la patrie ; frappez!
Et découvrant sa poitrine :
— Vous y trouverez de l’amour pour Dieu et de la charité pour vous.
— Nous y trouverons de la haine pour le peuple, dit Pluviôse en saisissant l’épée.
— Vous y trouverez du sang ! que vous faut-il de plus ? dit Marguerite avec indignation.
La foule redevint silencieuse.
— Est-ce mon argent? reprit le 'vieux curé en secouant sa bourse; voilà ce qui me reste. Si les pauvres étaient venus la semaine passée, ou si j’avais eu la force d’aller à eux, cette bourse serait vide.
Il sema l’argent sur l’assistance.
— Ne nous abaissons pas à ramasser ces misères, dit Pluviôse; repoussons le mépris par le mépris. — Pasteur du diable, reprit-il aussitôt, tu vas sans plus tarder comparaître devant le tribunal du peuple. — Dignes citoyens d’Armagny, entourez-moi de vos lumières.
— En attendant le jugement de Dieu, je me soumets au jugement des hommes, dit le vieillard en faisant le signe de la croix. Souvenez-vous, mes frères, que les hommes ont condamné notre divin Sauveur Jésus-Christ.
— Souvenez-vous, citoyens, que Jeanne d’Arc, la fille du peuple, a été condamnée par un prêtre.
— Quels sont mes crimes? de quoi suis-je coupable ?
— Quelles sont tes vertus? qu’as-tu fait pour le peuple ?
Le vieillard garda le silence.
— Le silence des accusés en face des juges est l’aveu de leurs fautes ; en vertu de mes pouvoirs, je condamne le curé d’Armagnyau bannissement ; j’ordonne que le presbytère soit transformé en hospice pour les malades et pour les pauvres. Toutes les richesses seront partagées entre les citoyens du pays; l’église sera desservie par un prêtre national, qui prêchera la liberté et l’amour de la patrie. Si ce jJk’être-là n’a pas le génie oratoire, il lira en chaire les meilleures gazettes de Paris, l’Ami du Peuple, et encore l’Ami du Peuple. Tous ces décrets seront sanctionnés par Marat. — Ainsi soit-il.
— Hélas! dit le prêtre avec abattement, me détacher de mon église, c’est détacher l’époux de l’épouse, l’âme du corps, l’amour du cœur, l’enfant de la mère, l’oiseau du nid. Ayez pitié de moi, mes enfants; laissez-moi vivre, ou faites-moi mourir dans mon église;
PLUVIOSE
je ne veux pas d’autre patrie, je ne veux pas d'autre tombeau.
Maillefer, qui avait refusé de marcher au presbytère, y vint en ce moment dans l’espérance de sauver le vieillard.
— O mes frères ! bannir un vieillard! s’écria- t-il tout indigné; celte mauvaise œuvre vous portera malheur .* Dieu vous frappera au jour de sa vengeance, pour vous punir d’avoir banni un vieillard dont la vie était sans tache, un prêtre qui avait prié pour tous. — Républicains, Jésus, le premier des républicains, a prêché...
— Va-t’en au diable avec ton Christ et ta candeur! dit un des fanatiques.
— A bas les noirs ! dit un autre en levant sa main vers le prêtre.
— A bas les blancs ! dit une femme par amour des contraires.
— Vivent les rouges! dit Pluviôse; vive Marat! vive Robespierre ! vive Saint-Just! vivent les montagnards !
— Mes enfants, je pardonne à vos erreurs, et je prie Dieu de vous pardonner, reprit le vieillard en faisant encore le signe de la croix.
Alors Marguerite monta péniblement sur le perron, prit la main du vieux curé, et descendit avec lui; la foule se dérangea soudainement, comme si elle eût obéi à la main du Seigneur.
88 BLANCHE ET MAKGUERITE.
El quand le prôlrc et la jeûne fille dépassèrent la porte de la cour, celle foule insensée se jeta dans le presbytère avec une sauvage avidité.
Maillefer, déjà las des révoltes et des sermons patriotiques, retourna à son cabaret, en se glorifiant du cœur de sa fille.
Il trouva sa servante qui batifolait avec un ivrogne.
— Vive la liberté! criait Tivrogne.— Citoyen Maillefer, on dit que tous les biens seront partagés ; en attendant, je prends ma part de ta servante.
LIVKE III
Les fanatiques d’Armagny ne trouvèrent à leur grand dépit, dans l’humble demeure du vieux curé, que misère et délabrement. Les seules choses qui firent murmurer contre l’opulence du prêtre étaient un prie-Dieu en chêne sculpté, un crucifix d’ivoire, un bénitier de cuivre repoussé, deux chandeliers ai'gentés, un rosaire d’ébène à croix d’or, un tableau représentant l’Adoration des mages, un autre représentant le Crucifiement, des œuvres médiocres du XVI® siècle.
— Au chAteau ! au château ! cria Pluviôse ; c’est là que sont toutes les richesses du pays.
Les révoltés, animés par cette voix de tonnerre, se précipitèrent tumultueusement sur le revers de la montagne. Ils étaient à peine armés; ils avaient dévalisé le jeu d’arc; quelques-uns portaient des fusils de chasse. En cinq minutes, ils furent aux abords du grand bois de la Chesnaye. On eût dit des bêtes fauves répandues dans les campagnes : c’étaient des cris barbares, des rugissements forcenés. Cette foute, tour à tour ardente au bien et au mal, selon la passion du moment, offrait dans sa course le plus curieux des spectacles ! On ne voyait que ses haillons, on ne voyait que son délire ; il n’y avait plus rien d’humain dans ces hommes égarés qui croyaient se dévouer au peuple et à la France, dans ces insensés capables de tous les crimes comme de toutes les vertus.
Ils suivaient leur chef avec une ardeur aveugle : le peuple est toujours soumis; quand ce n’est plus à Louis XVI, c’est à Marat.
A l’entrée du bols, Pluviôse, qui avait en main la vieille épée du prêtre, rassembla cette troupe vagabonde, prêcha la discorde et la vengeance avec plus de feu que jamais; il ordonna de couper au plus vite des touffes de cornouiller pour armer les amis du peuple contre ses tyrans. Les plus fougueux de la troupe s’étaient armés de faux, de piques et de fourches .
 quelques pas devant cette horde sauvage, dans
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l’avenue de la Chesnaye, le vieux curé d’Armagny, appuyé sur Marguerite, se liAtait d’arriver en ce dernier refuge.
C’était une heure avant le coucher du soleil : la nature, joyeusement éveillée le matin, s’attristait peu à peu; le ciel, rougeâtre à l’occident, s’embrunissait aux autres horizons ; le vent chassait les feuilles et pleurait dans l’ormoie. '
Dans le fond de la vallée on entendait la chanson de Jeanne-aux-Bluets qui s’en revenait des vignes sans souci des révolutions, en songeant à son ami Mi-ré-fa-sol qui ne revenait pas de Paris. La pauvre fdle aimait toujours son cher joueur de violon; elle ne pouvait s’imaginer qu’il ne reviendrait pas; elle avait déjà fait dire une neuvaine pour mettre le ciel dans ses intérêts.
Le cri monotone du coucou retentissait dans les bois, les oiseaux chantaient comme de coutume; mais toutes ces chansons se perdaient dans les cris des fanatiques.
Marguerite écoutait ce concert troublé avec une tristesse infinie; dans ses rêves, elle voyait passer la belle et noble ligure de Raoul; puis bientôt, sur cette figure adorée, elle voyait la douce et tendre image de Blanche. Toutes ces apparitions réveillaient en son âme des sentiments confus d’amour et de jalousie; elle espérait encore, elle retournait à ses beaux jours évanouis, elle s’aveuglait sur les derniers mois;
de riantes perspectives se rouvraient en son imagination; ce n’étaient que paysages verdoyants et fleuris. A ces tableaux fugitifs elle souriait de l’âme, elle ralentissait le pas; sans le vieillard qu’elle conduisait à l’abri, elle se fût arrêtée pour achever son rêve. Un poète a dit : « Les rêves commencent dans le ciel et finissent sur la terre. » Hélas! il fallait dire : — les rêves commencent sur la terre et finissent dans le ciel,— s’ils finissent.
Aux rugissements des bêtes féroces qui couraient au carnage, croyant courir à la gloire, les doux rêves de Marguerite s’évanouirent, ses charmantes visions s’effacèrent ; elle ne vit plus que les arbres assombris et le portail gigantesque du château. En contemplant ces hautes murailles et ces tours gothiques, qui, surtout dans les guerres de religion, avaient protégé la demeure seigneuriale, elle pensa que M. de la Chesnaye, sa fille et son curé seraient là pour longtemps à l’abri de la colère du peuple. Arrivée au portail, elle sonna la cloche d’appel le plus doucement possible, afin de ne pas éveiller la crainte au château. On ne voulait pas ouvrir ; cependant un valet ayant reconnu le curé d’Armagny, M. de la Cliesnaye dit qu’il fallait recueillir cette première victime des outrages du peuple; on baissa le pont, et on ouvrit. Marguerite se jeta au cou du vieillard, lui dit adieu d’une voix tremblante et voulut partir; mais le valet la saisit par la robe en se souvenant que
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Maillefer était le premier des clubistes d’Armagny, — Je tiens le lionceau, dit-il avec un laid sourire : le lion viendra lécher nos pieds.
— Prenez garde qu’il ne vous dévore I dit le prêtre. Marguerite voulut se débattre, mais en vain ; un autre valet avait refermé la porte. Elle se résigna, sans oser s’avouer qu’elle allait sans doute voirRaoul.
L’immense cour du château était plus animée que de coutume: sous les marronniers centenaires qui la parsemaient, des chevaux tout sellés frappaient le sol du pied et levaient superbement la tête : d’autres penchaient le cou avec une mine somnolente. Les premiers étaient les chevaux de M. de la Chesnaye et de ses amis ; les chevaux somnolents étaient ceux des fermiers du pays. Divers groupes de paysans et de valets s’agitaient bruyamment sous le perron; les chiens, détachés de leur chenil, jappaient et bondissaient de toutes parts ; l’un d’eux, un grand lévrier gris, lécha en passant les mains de Marguerite, qui le regarda avec un profond sentiment de reconnaissance : c’était le premier être vivant qui lui fût hospitalier. M. de la Chesnaye vint au-devant du prêtre; à son approche, elle s’inclina froidement. 11 la regarda froidement et dit :
— Que veut cette fille î
La pauvre enfant était résignée à tout.
Cependant les clameurs des fanatiques devenaient de plus en plus bruyantes et distinctes.
— Vivent les rouges ! vivent les jacobins ! à bas les blancs! à bas les nobles! vive Pluviôse! à bas la Chesnaye !
Tous ces cris terribles éveillaient les écbos de la sombre solitude, et les vieux murs féodaux tremblaient aux rugissements du peuple.
En 1792, le donjon de la Chesnaye avait pour naturelles défenses de gothiques murailles à peine ébréchées et de larges fossés serpentant autour. Avant de baigner la vallée d’Armagny, la petite rivière de Parmailles, qui prend sa source parmi les roches de la montagne, coulait dans les fossés au sud, au levant et au nord. De ces côtés, le château semblait inattaquable pour des assiégeants sans artillerie; au couchant, le fossé avait à peine quelques mares d’eau croupissante cachées sous une magnifique végétation ; mais pour y arriver, quand on était dans l’avenue du château, il fallait traverser la petite rivière, et le comte de la Chesnaye avait fait abattre le pont à son retour de la messe.
Le soleil se couchait quand les révoltés arrivèrent devant le château : les derniers rayons blanchissaient à peine les grands arbres, et déjà la brume voilait le
fond (le la vallée. A la vue de ce vieux donjon défendu de toutes papfs, Pluviôse se sentit moins courageux. Il voulait faire le tour des murs, mais la petite riviè.e l’arrêta bientôt. 11 revint sur ses pas avec abattement, et demanda des conseils pour l’attaque à ceux qui avaient pénétré dans le château. Parmi les fanatiques se trouvait h propos l’ancien serviteur de M. de la Chesnaye, chassé du château pour vol de jambons; il donna au septembriseur quelques sages avis; il conseilla d’abandonner le portail, de jeter à la hâte un autre pont sur le ruisseau et de franchir la muraille du couchant, assurant qu’une fois dans le parc, quelques-uns d’entre eux pourraient, pendant la nuit, se glisser sans trop de danger par le soupirail d’une cave ayant plusieurs issues. Le septembriseur, un peu ranimé, décida que huit des plus robustes iraient à la découverte de bûches ou de fagots pour, former un passage sur l’eau, au lieu le plus touffu, afin de ne pas être vus des assiégés; que huit autres iraient bruyamment du côté opposé, dans le, seul dessein d’y attirér les défenseurs ; que le reste de la troupe demeurerait en face du portail en attendant l’heuye de l’attaque.
Le camp fut donc formé dans l’avenue du château, devant le redoutable portail, dont les deux tours gothiques semblaient deux gardes menaçantes. La grande porte bardée de fer eût vaincu Samson ; et, malgré sa confiance en toutes ses actions. Pluviôse
n’espérait point abattre cette porte colossale. Il ordonna de ramasser tous les fagots épars dans le bois, de pratiquer un pont sous le pont-levis, et de préparer des échelles de joncs.
La soirée était froide : une femme ramassa des branches mortes, des feuilles rouillées, des herbes jaunies, et demanda du feu au seul fumeur d’Armagny, en déposant son butin contre le tronc d’un chêne. Le fumeur vint à son aide; en moins d’une minute, une épaisse fumée se dispersa dans les arbres ; et bientôt la fumée fut suivie d’une flamme transparente qui réjouit toute l’assistance.
Pluviôse avait détaché deux hommes vers les six gendarmes, avec l’ordre de les amener à lui sans retard : ne voyant arriver ni les gendarmes ni les envoyés, il confia la même mission à deux paysans des plus alertes. Comme ils s’éloignaient, il leur cria de rapporter quelques bouteilles de vin.
Et comme la troupe, enhardie par cette demande, criait de joindre au vin un peu de pain :
— Vous êtes des lâches! hurla-t-il: l’arme est le pain du brave; d’ailleurs nous irons souper au château.
Il achevait de parler, lorsque le valet qui avait saisi Marguerite parut sur le portail et pria les rebelles de l’écouter. Après quelques huées, il se fit un silence douteux, et le valet prit ainsi la parole :
— La fille de Maillefer est notre prisonnière : vous êtes ave« tis que, si vous vous avisez de guerroyer
contre nous ou notre château, nous nous vengerons sur elle.
Pluviôse s’enflamma d’une belle colère ;
— Valet, s’écria-t-il, va-t’en dire à ton .seigneur que j’enverrai demain scs deux oreilles aux Jacobins s’il s'avise de toucher à Marguerite. A toi, valet, je te laisserai tes oreilles, car qui voudrait de tes oreilles ?
— O mon Dieu! murmura le valet, que ne puis-je renverser ce portail sur tous ces brigands !
A peine l’eut-on entendu qu'une volée de pierres siftla à ses oreilles. 11 descendit à la bâte et s’enfuit au château. Les plus acharnés jetaient encore des pierres, quand Pluviôse, qui veillait à tout, entrevit à travers les arbres un jeune homme rôdant aux abords de son camp. C’était Raoul.
Raoul avait passé toute l’après-midi près de sa mère. 11 était sorti de l’église avec le comte de la Chesnaye, il avait conduit Blanche jusqu’à la berline du château, et, se souvenant alors de sa mère, il était rentré pour la consoler et pour la préserver; mais, le soir, horriblement tourmenté du sort de mademoiselle de la Chesnaye, il revenait à elle. A la vue de ces révoltés commandés par Pluviôse, il trembla pour la noble famille, et s’avança du côté du parc, priant le ciel de le conduire au secours du château.
Il rencontra bientôt les huit hommes chargés de faire un passage pour traverser la petite rivière : ils
s’épuisaient alors à traîner le tronc ébranché d’un orme tortueux. Raoul se détourna d’eux et voulut passer l’eau. Après avoir vainement cherché l’ancien pont, il monta sur un saule, prit un élan et tomba sur l’autre bord du ruisseau, mais dans un sable humide et mouvant.
— Citoyen, lui cria l’un des paysans, si tu avais attendu quelques minutes de plus tu ne te serais pas ainsi ensablé comme une bouteille de vin de Champagne.
— En attendant que nous allions à ton secours, dit un autre qui reconnaissait Raoul, amuse-toi à cueillir de la racine de patience, il y en a autour de toi.
— Si vous attendez pour passer que votre pont soit achevé, je vous conseille d’en cueillir vous-mêmes, murmura Raoul en relevant la tête.
Les paysans dressèrent l’orme et le renversèrent en travers du ruisseau. Le pied de l’arbre, lancé avec violence, effleura la main de Raoul.
—Prends garde à toi ! crièrent-ils en se moquant de sa frayeur soudaine.
Raoul prit le pied de l’arbre avec toute sa force, avec toute sa colère, et pendant que ses ennemis riaient de voir ses mains blanches se déchirer aux racines, il parvint à soulever l’orme et à le rouler dans le courant, l^es huit hommes trépignèrent de dépit ; Raoul se croisa les bras avec un calme apparent.
PluviAse, qui l’avait suivi des yeux, survint à cet instant et se mit à l’insulter.
— Monseigneur d’autrefois, lui dit-il en essayant d’attirer la tête de l’arbre, n’approche plus la patte de cet orme, ou je te blasonne la figure !
Raoul s’avança dans les roseaux, et repoussa plus loin le pied de l’arbre.
— Beau damoiseau, reprit Pluviôse, regarde une dernière fois couler la rivière; dans un instant tu n’y verras goutte.
Pluviôse se mit à califourchon sur l’arbre et descendit avec une agile assurance. En quelques secondes il se trouva presque au bout. Cinq pieds d’eau à peine le séparaient alors de Raoul. Confiant en sa fortune, il monta sur l’orme, non sans toutes les peines du monde, et fit mine de se jeter vers Raoul, au risque de tomber dans l’eau.
Il attendit un peu, se maintint en équilibre, prit un élan et s’abattit sur la rive comme un cheval indompté.
Raoul déployant toute sa vigueur, le renversa dans les roseaux, et, pendant que Pluviôse se débattait comme un démoniàque, il disparut dans l’ombre et dans les arbres, soit qu’il eût peur ou qu’il dédaignât de lutter avec un pareil homme. Tout en écoutant les rugissements de l'luviôse, il entendait les bruits divers du donjon. Redevenu plus calme, il oublia les événements du jour ; le farouche brigand s’effaça
de sa pensée; le peuple en révolte, fier de ses guenilles comme de sa colère, se perdit peu à peu dans l’ombre de sa mémoire; et sur ce fond confus il vit se détacher, comme par enchantement, l’angélique figure de Blanche.
M. de laChesnaye avait mis quelques gardes fidèles à la porte du parc; Raoul, passant par là, leur demanda entrée au château, pour le plus dévoué des amis du comte. Les gardes reconnurent Raoul et lui ouvrirent avec joie. 11 leur raconta son aventure avec Pluviôse, les encouragea par ses discours chevaleresques, et traversa rapidement le parc, brûlant de revoir mademoiselle de laChesnaye, et d’aller braver le seul corps redoutable des assiégeants. Il rencontra devant le donjon le comte qui lui fendit la main avec reconnaissance et qui le conduisit dans une grande salle où étaient réunis des nobles, des fermiers et des valets.
D’abord Raoul ne vit pointées hommes, il vit deux femmes ; Blanche et Marguerite; du moins il vit Blanche, qui, à demi morte de frayeur dans un fauteuil, avait la tète renversée et les bras pendants. La pauvre enfant semblait aussi oubliée au château qu’à l’église; nul n’était là pour veiller sur elle. Les femmes de service avaient bien d’autres soins ; elles passaient le temps à cacher leurs nippes, à chercher un refuge ou une sortie pour le mauvais moment. M. de la Chesnaye était tout à la défense du château,
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plus préoccupé de sa déchéance que de sa fille ; il y avait alors en lui plus de haine que d’amour.
Après avoir tendrement regardé Blanche, Raoul vit Marguerite, qui, assise sur un sofa, à l'autre coin de la salle, était calme et résignée comme toujours. 11 se souvenait de l’avoir offensée, et il n’osait la regarder en face.
Depuis l’entrée de Raoul, elle suivait de l’œil tous ses mouvements. Pendant qu’il la regardait à la dérobée, elle pensa qu’il songeait peut-être au passé, et comme il y avait dans son expression quelque chose de tendre et de triste à la fois, elle pencha la tête, et mit la main sur son cœur pour en comprimer les battements.
Retournons au cabaret. Quoique Marguerite n’y soit plus, c’est encore un théâtre intéressant, où se déroulent quelques scènes de ce drame tragicomique.
Durant toute la soirée, le cabaret regorgea d’ivrognes et de curieux. Ceux qui a\aient craint d'aller au château, les arrivants des pays voisins qui, alléchés par le vagabondage, n’osaient s’aventurer la nuit dans le grand bois de la Chesnaye, s’arrêtaient
102 BLANCHE, ET MARGUERITE, chez Maillefer et buvaient à plein verre, en attendant mieux. La cave du cabaret était ouverte à tout venant : on buvait, on chantait, on criait, on se battait; jamais, au cabaret, soirée ne fut mieux remplie; jamais la servante de Jacques Maillefer ne dispersa tant de bouteilles en si peu de temps. Les buveurs qui n'avaient pas d’argent la payaient avec des galanteries.
Les six gendarmes venus de Saint-Quentin, à la suite du représentant de Slarat, étaient dans l’ivresse la plus embrumée. Us avaient répondu aux premiers ambassadeurs) après avoir entendu l’ordre d’aller au château sans plus tarder, que le cabaret de Maillefer était la prison provisoire du pays, suivant un décret de Pluviôse; qu’étant en cette prison, ils se - regardaient comme prisonniers et qu’ils n'avaient garde de briser leurs chaînes. Là-dessus, ils s’étaient remis à boire, à chanter, à se battre, à cajoler la servante ; et les envoyés, séduits par leur joyeuse mine, buvaient, chaiitaieut, se battaient et cajolaient la servante.
Maillefer prêchait la sagesSe aux buveurs ; mais, comme tous les apôtres de la sagesse, il prêchait dans le désert. 11 s’inquiétait de l’absence de iMarguerite, mais il en bénissait le ciel ; car il rougissait à la seule pensée que sa fille eût pu voir l’orgie qui se passait dans sa maison ; d’ailleurs, il savait que Marguerite était avec le vieux prêtre, et que tout en
sei'vant de sauvegarde au vieillard, elle avait en lui une sauvegarde.
Quelque peu dégoûté de défendre les droits du |)euple, depuis que le peuple buvait son vin et s’ébattait avec sa servante, le cabaretier se promenait de demeurer coi à propos de la république, et d’étouffer en lui ses beaux rêves de liberté, lorsque les derniers ambassadeurs des rebelles entrèrent bruyamment au cabaret.
— Piliers de cabaret, gendarmes d’enfer, vous avez donc le diable au corps ? dit l’un d’eux en saisissant un verre : on vous attend depuis trois heures, et vous buvez comme des lessives !
Le paysan se versa à boire et parodia fort joliment les ivrognes.
— Et le château? où est le château? demanda un des gendarmes en trébuchant.
—Le château est toujours sur ses jambes, répondit le second envoyé ; le château se porte mieux que vous, intrépides buveurs de vin !
— J’aime mieux être un buveur de vin qu’un buveur de sang, dit sentencieusement le plus ivre des gendarmes.
— Si nous sommes intrépides à l’attaque de la bouteille, dit le plus éloquent, vous ne l’êtes guère à l’attaque du manoir.
— Votre commandant en chef est un agneau, dit le plus fanfaron : si j’avais été comme lui à la tête des
lül
sans-culottes du pays, j’aurais déjà jeté le château par les fenêtres.''
— Les grandes tours renversées, dit le plus burlesque, ne seraient à présent que de grands puits où j’aurais enseveli le seigneur avec toute sa valetaille.
— Ah ! dit en soupirant le plus amoureux, j’aurais déjà épousé sa fille.
— Je m’en lave les mains, dit le plus candide qui dormait sous une table, ayant pour oreiller une bouteille vide.
Les derniers ambassadeurs trinquaient et buvaient sans nul souci pour la veille, le jour et le lendemain.
Tout d’un coup, l’un d’eux tomba dans une rêverie profonde.
— Hélas ! dit-il, le plus fâcheux de tout cela, c’est que Marguerite soit prisonnière au château.
— Ma fille! s’écria Jacques Maillefer, pâlissant de colère et d’angoisses, Marguerite dans les griffes du lion !
— Et le comte de la Chesnaye, reprit l’t>nvoyé, menace de la sacrifier si les sans-culottes touchent à son château.
Diqilized by Coo-^!''
Le cabaretier pencha la lète avec désespoir ; mais bientôt, ayant honte de se laisser abattre dans un pareil moment, il la releva avec fierté et s’écria :
— O mes amis ! sauvons ma lillc ! ô mes frères, sauvons Marguerite! — Mangez mon pain, buvez mon vin, sauvez mon sang !
Tous les ivrognes sortirent de leur ivresse comme par miracle : les bras furent levés en signe de bravade; un cri de guerre retentit de tous côtés; emportés par un généreux élan, les buveurs demandèrent des armes; les plus fougueux s’armèrent de leurs bouteilles. Le cabaretier ouvrit une armoire de chêne grossièrement sculptée; dans celte armoire étaient suspendus un sabre rouillé, une épée du maréchal de Villeroi que le hasard avait jetée entre ses mains, deux mauvais fusils venant de la campagne de Flandre où avait combattu son père ; enfin un grand nombre de flèches destinées au jeu d’arc de la ville. Maillefer garda l’épée, donna le sabre à un de ses amis, les fusils aux derniers envoyés du septembriseur, et les flèches aux paysans; puis il marcha en tête des buveurs devenus soldats, qui criaient avec une ardeur farouche :
— Vive Marguerite ! vive la liberté!
La servante demeura seule dans la tabagie, surprise que les ivrognes eussent laissé leurs verres pleins.
Malgré les ténèbres profondes, le cabaretier, les
106 BLANCHE ET MARGUERITE, gendarmes et les paysans descendirent la montagne avec assurance, sans tomber et sans trébucher. Il semblait qu’ils fussent éclairés par leur soudaine et belliqueuse ardeur.
Ils criaient sans cesse, et, du fond des bois de la Chesnaye, les assiégeants répondaient par des clameurs de joie et de colère. Quand ils furent tous réunis, l’ardeur se changea en délire : c’étaient de fraternelles accolades, de féroces trépignements, de hideux serments de vengeance.
Le feu, allumé devant le portail, n’était point consumé : par intervalles, quand le vent éveillait la llamme et chassait la fumée, tout le camp s’illuminait comme par enchantement; et alors on voyait la fureur, la folie, le délire de ce ramas de fanatiques.
Par une de ces soudaines et fugitives illuminations, au moment de l’arrivée de la seconde troupe, Raoul apparut sur le portail, tenant à la main la vieille bannière.
Tous les regards s’élevèrent à lui, toutes les bouches s’ouvrirent pour l’insulter.
Il agita la bannière au-dessus de la foule en signe de défi. Les flammes blanchissantes répandaient plus de lumière ; il était superbe, au-dessus des assiégeants, en balançant son drapeau, dont les lis semblaient plus éclatants que jamais. Sa jeune tête avait un caractère héroïque et chevaleresque.
Un paysan^ qui, tout en cheminant dans le bois, était parvenu à faire un arc avec un rameau de noisetier et un fnMe jet d’osier, lui décocha une flèche ; il l’entendit sifller à son oreille et il en devint plus altier encore. Le paysan allait recommencer, mais l’osier, déjà écornitlé, se détacha du rameau : en vain il essaya de l’y renouer, le jet glissait dans ses doigts.
— Ma commère, donne-moi la jarretière, dit-il à une femme qui le regardait.
La commère lui rit au nez; mais Pluviôse, qui était partout et qui ne riait guère, ordonna à cette femme, en vertu de ses pouvoirs, de remettre au plus tôt sa jarretière entre tes mains du tireur d’arc, pour servir à la défense des sans-culottes. La commère résista et se moqua de l’ordonnance indiscrète du septembriseur; mais le paysan, alléché par l’idée de dénouer lui-même la jarretière, saisit amouresement la commère par le corsage, la ^envesra sur l’herbe, fit voltiger sa jupe au gré de scs mains et de ses yeux; et, quoique la commère se défendit en femme qui a de vilaines jarretières, il remporta la victoire, aux applaudissements des voisins. Quand il eut une corde à son arc il voulut lancer une seconde flèche à Raoul; mais le jeune marquis avait remis la bannière dans ses crochets rouillés, et il était redescendu dans la cour du donjon sans répondre aux demandes paternelles de Maillefer.
—Les ingrats! c’est ainsi qu’ils se vengent de nia sollicitude ! dit le cabaretier avec désespoir, quand Raoul eut disparu.
La bannière, que le vent agitait, réveilla sa colère contre les nobles.
— Mes amis, s’écriait-il en se retournant vers les paysans, nos ennemis ont voulu nous insulter jusqu’à l’heure de leur chute par de vaines bravades. C’est aujourd’hui le jour de la vengeance : vengeonsnous; marchons à la gloire, marchons à la liberté! Voyez notre misère, et voyez ce palais : Dieu combattra avec nous ; Dieu est l’appui des pauvres. En avant! Camille Desmoulins, mon ami, n’a-t-il pas dit : Paix aux chaumières, guerre aux châteaux!
— Calme ton ardeur insensée, dit Pluviôse à Maillefer ; attends qu’on s’endorme un peu au château, attends que la nuit devienne plus sombre. Tu m’as l’air d’un pourfendeur de moulins à vent. La belle avance d’aller te mesurer avec ces terribles murailles, de t’épuiser en vaines estocades contre ces portes de fer ! N’allons pas, comme des fous, nous jeter dans la cage de cet oiseleur qui nous guette sans cesse. Puisque le brigand a osé fermer sa caverne, c’est qu’il peut se défendre contre nous ; il a des armes : où sont les nôtres ? Si nous avons des amis dévoués, il a des esclaves qui seront fiers de mourir pour lui. Patience, patience, Maillefer ! nous ne pouvons attaquer ce château par ce côté. Prends
soin delà troupe; je cours au ruisseau voir si le pont s’achève. J’ai des desseins inspirés par la victoire. 11 est bien regrettable que mon habit et ma culotte soient dans le déluge : une ardeur aussi folle que la tienne m’a entraîné au milieu de l’eau. Mais voilà un bavardage de pie indigne de gens comme nous.
Avant que* je m’éloigne, crions vive Marat ! de tout notre cœur et de toutes nos forces. 11 faut que les brigands du château sachent que nous sommes toujours là.
Pluviôse cria : vive Marat ! et tous les révoltés furent ses échos, hormis Maillefer , qui murmurait entre ses dents : « Malheur à vous qui ajoutez terres à terres sans qu’il reste de place pour les pauvres ! Êtes-vous donc les seuls habitants de ce monde? »
Comme il contemplait la forme imposante du donjon, il se souvint de ces paroles du Christ qui achevaient sa pensée : « Je jure que cette multitude de palais seront tous déserts et démolis ! »
Quand Raoul rentra dans la salle du donjon, le vieux curé prêchait la paix, et regrettait que M. de la Chesnaye se fût enfermé dans son château. Suivant lui, les rel>elles irrités, par la défense, seraient,
dans leur triomphe, méchants comme des tigres ; ils incendieraient le donjon, ils égorgeraient tous les défensenrs.
— O mes frères ! dit-il en finissant de parler, ouvrons les portes et prions Dieu.
— Avec des hommes , dit M. de la Chesnaye, il faudrait suivre vos conseils ; mais avec des hèles féroces, il faut se défendre jusqu’à la mort. Un vieux proverbe champenois dit qu’il ne faut pas tendre les bras à son ennemi, car, au lieu d’embrasser, il mord. D’ailleurs ces manants ne sont pas à craindre. Ils ont voulu nous effrayer ; ils effrayeraient à peine des lâches ! L’ennui, la fatigue, le sommeil ou la peur vont les prendre; avant l’aube, tous auront déserté. Si par hasard ils triomphent, n'est-il pas beau de mourir fidèles au roi et à nous-mêmes?
M. de la Chesnaye avait, lui aussi, l’air chevaleresque; le mot de guerre l’enivrait; à la seule vue d'une épée, il s’enflammait d’une ardeur héroïque. Par malheur pour lui, la fortune, qui passe son temps à contrarier nos desseins, n’avait point souri à cet amour des combats. Une seule fois, dans sa jeunesse, la guerre l’avait appelé : la guerre de Sept ans; mais il se maria. Dans l’ennui du mariage, il regretta la guerre, et lut pour se consoler les romans de chevalerie. Ces lectures romanesques ranimèrent son ardeur belliqueuse jusqu’aux premiers jours de sa vieillesse. Quand les années étrangères
A l'FU ET A SANG. ]11
passèrent le Hhiii pour arrêter les premiers troubles révolutionnaires, il pensa encore à prendre les armes ; meis il fallait combattre contre le roi ou contre la France; il fallait d’ailleurs abandonner sa fille à l’heure du danger : en loyal chevalier, il demeura en son château, décidé à se défendre jusqu’à la mort.
Le temps était venu et M, de la Chesnaye sentait reverdir son vieux courage en face dos assiégeants; loin de l’etfrayer, leurs cris sauvages irritaient sa bravoure; il se voyait transporté comme par enchantement dans ccs glorieux jours où ses aïeux commandaient à des milliers de vassaux; il oubliait que le temps avait tout changé ; dans son ivresse, il s’aveuglait sur cette guerre d’enfants et se croyait sur un plus grand théâtre; sons ses yeux, ses amis et ses valets se changeaient en des milliers de soldats; aux clameurs menaçantes des assiégeants, il se voyait en face d’une véritable armée. Tout avait grandi pour lui, la gloire comme le danger; il s’imaginait que la Fiance entière le regardait, et déjà il lisait les mémorables événements du château de la Chesnaye dans la Gazette du Roi.
11 veillait sans cesse à la défense; il allait, il venait, encourageant tout le monde par des promesses. 11 avait mis ses valets en sentinelle aux crénelures des murailles, dans les tourelles, aux portes de sortie, avec l’ordre d’observer ou d’écouter les assiégeants.
113 BLANCHE ET MAROUERITE,
A leur moindre signal, le corps de réserve, c’est-àdire les cent cinquante hommes qui attendaient dans la grande salle et dans la cour tout en préparant leurs armes, devaient sortir pour le combat. M. de la Chesnaye, impatient d’engager la lutte, étonné de la lenteur des assiégeants, allait voir à chaque instant si les sentinelles ne dormaient pas. 11 avait applaudi Raoul, dans son noble dessein de relever sur le portail la bannière des lis, qui en était tombée le jour de la prise de la Bastille; à son retour, il l’avait embrassé avec enthousiasme en lui prédisant une belle vie ou une belle mort.
Raoul était exalté par une idée et par un sentiment : plus que jamais il avait la guerre en tête et l’amour au cœur ; il vivait de toutes ses forces, et le monde lui paraissait à peine assez grand pour lui. 11 veillait à la défense, comme M. de la Chesnaye, il avait l’œil et l’oreille au guet ; mais souvent il n’entendait que les battements de son cœur, il ne voyait que Blanche.
Quand il rentrait dans la grande salle, ce n’était nullement pour les beaux discours des nobles et des fermiers, mais pour les beaux yeux noyés de larmes de mademoiselle de la Chesnaye. Malgré son oubli de Marguerite, il ressentait toujours, en passant devant elle, un douloureux émoi ; il avait appris qu’elle était en otage au château, et il s’apitoyait sur cette jeune infortune ; il ne l’aimait plus, mais
l’ombre de son premier amour glissait çà et là sur le second, comme au printemps les nuages sur le ciel.
Pendant que Marguerite s’abandonnait à ses rêveries, Blanche, le cœur oppressé devant le danger — peut-être par la vue de Raoul, — peut-être au souvenir de Mi-ré-fa-sol, — se détacha lentement du fauteuil et s’en alla respirer à la fenêtre voisine.
Par intervalles, le vent chassait dans la salle, au nez des défenseurs du château, d’importuns nuages de fumée. M. de la Chesnaye venait d’ouvrir celte fenêtre. Le grand rideau de damas rouge était relevé vers le milieu par une torsade à franges d’or. Les clartés obscurcies des candélabres se jouaient sur le damas, mais n’atteignaient point Blanche, et du premier regard l’œil ébloui ne pouvait la découvrir. Raoul, qui l’avait vue se glisser sous le rideau, passa près d’elle avec un violent battement de cœur, et tout à coup emporté par sa passion, il s’avança vivement dans l’embrasure. Blanche tre.ssaillit et se jeta contre la boiserie. Alors son cœur dut battre comme le cœur de Raoul. Le pauvre amoureux, redevenu plus timide que dans l’adolescence, se pencha sur la ba-
lU ULANCHE ET MAKGUEIUIE.
lustrade et regarda dans l’ondne des charmilles du jardin; mais à un mouvement de mademoiselle de la Chesnaye, il lui saisit le bras comme s'il eût craint de la perdre. Par une légère résistance. Blanche détacha son bras, mais sa main ne put échapper à celle de Raoul.
— Oh! je puis mourir! murmura-t-il en levant sur elle un regard plein d’amour.
Blanche pencha la tête sous ce regard comme sous un rayon de soleil.
— Mourir! dit-elle d’une voix émue.
— Les dieux ont soif ! entendez-vous les clameurs des brigands? J’ai peur de ne plus revoir le soleil. Blanche; j’ai des pressentiments sinistres; ce soir, je ne pouv ais me délacher des bras de ma mère. Au moins ma mort sera glorieuse, car je veux mourir en vous défendant.
— Nous mourrons tous cette nuit, dit Blanche.
— Non, vous ne mourrez pas : le Pluviôse lui-même aurait pitié de vous.
Les cris des révoltés arrivaient au cœur des amants comme de sinistres présages.
— Voilà notre dernière heure ! murmura Blanche.
Elle s’était approchée de Raoul comme pour s’abriter du massacre; par un même mouvement, Raoul s’était approché d’elle comme pour la préserver,*et leurs lèvres se touchèrent.
— Si je meurs, dit Raoul d’une voix étouffée, con-
solez ma mère, et remettez-lui ce scapulaire que j’ai depuis vingt ans bientôt.
11 détacha de son cou un ruban noir où était suspendue une petite croix d’argent.
— Voilà ce scapulaire, reprit-il en le déposant dans les mains de Blanche : c’est un crucifix rapporté de Saint-Jacques de Compostelle par l’aïeul de ma mère.
Blanche passa le ruban à son cou.
— Oh ! gardez-le toujours, et soyez bénie! s’écria Raoul éperdu de joie. Pourtant, reprit-il d’une voix attristée, si un jour votre cœur... de grâce, ne profanez pas... je vous en supplie. Blanche, la veille de vos fiançailles, le jour où vous perdrez mon souvenir..., de grâce courez vers ma mère et remettez-lui ce scapulaire.
Mademoiselle de la Chesnaye croisa ses mains sur le crucifix.
Blanche ne savait pas ou ne voulait pas savoir si elle aimait Raoul, mais comme toutes les femmes elle permettait à Raoul de l’aimer.
Sans bien penser à ce qu’elle disait, elle lui parla ainsi :
— Jusque dans le cercueil, je veux garder cette croix, dit-elle ; si Dieu me fait la grâce de mourir avant vous, et si vous m’oubliez quand je ne serai plus de ce monde , venez , venez arracher cette croix de mon cœur éteint ; car il me semble qu’elle
troublerait mes ossements dès le premier jour de l’oubli.
Raoul leva les yeux aux ciel^ comme pour prendre le ciel à témoin de son serment.
Tout à coup la grande salle fut en rumeur au signal d’une sentinelle.
— Aux armes! aux armes! s’écria M. de la Chesnaye.
Raoul saisit un sabre dans les mains d’un fermier, et s’élança vers la porte. Sur le seuil il se retourna pour jeter un regard rapide à Blanche, qui ne voyait rien, mais qui sentit ce regard. Il disparut au même instant sans avoir pensé à Marguerite. La pauvre délaissée l’avait vu s’enfuir, se retourner et disparaître.
— 0 mon Dieu ! murmura-t-elle en laissant' retomber sa tête sur le marbre de la cheminée, ô mon Dieu! rien pour moi ! Je croyais à la pitié, c’est donc l’oubli !
11 lui sembla qu’un linceul glacé l’enveloppait; les songes désertèrent son cœur, la nuit couvrit son âme : elle tomba dans une douleur infinie.
Les nobles et les fermiers se jetèrent à la suite de
Raoul. Les moins ardents s’attardèrent un peu; un oflicieux voulut donner des secours à mademoiselle de la Chesnaye.
—Si vous voulez me secourir, dit-elle, suivez mes amis.
L’ofiicieux sortit aussitôt. Un fermier fit semblant de chercher ses armes :
— Vous vous êtes laissé désarmer par Raoul, dit Marguerite.
Le fermier désarmé eut à cœur le mépris de la jeune fille; il revint sur ses pas avec une lâche idée de vengeance.
— Ami, dit-il à un retardataire qui se chauffait les pieds, n’ayons point l’impriidenoe de laisser la liberté à cette sournoise, qui irait ouvrir à son père: il faut la garrotter et l’enfermer.
— Oui, s’écria le frileux : son père sera stms pitié pour nous, soyons sans pitié pour elle.
Les bons amis s’emparèrent de Marguerite, qui dédaigna de se défendre. Le vieux curé se leva tout indigné et vint à elle, mais il fut repoussé.
— Laissez-les, dit-elle avec reconnaissance, je leur pardonne, car c’est la peur du combat qui les rend infâmes.
Mademoiselle de la Chesnaye regardait cette horrible scène avec égarement. Elle ouvrit la bouche pour supplier en faveur de Marguerite, mais les bruyantes clameurs des assiégeants et des assiégés
■118 ULANCHE E ï MARGUERITE.
détournèrent sa pensée et arrêtèrent le généreux élan qui l’entraînait à la défense de la fille de Maillefer.
Marguerite futemportéedans une chambre voisine, où 011 lui lia les mains, en lui promettant d’autres tortures. Elle souflVit tout avec un courage héroïque, avec une résignation chrétienne.
Le signal de la défense avait été donné par la sentinelle du portail, qui s’imaginait que les assiégeants essayaient de mettre le feu au château : il n’en était rien. Le vieux tronc de chêne qui servait de cheminée aux rebelles, avait fini par s’embraser; quelques touflés voisines de charmille et de chênaie commençaient à s’enflammer, et le feu serpentait dans les herbes, et surtout dans les ronces où s’amassent toujours les feuilles. Les paysans poussaient des hurlements de joie : il leur semblait que les flammes étaient un présage de victoire.
Quand Raoul reparut sur le portail, les cris furent plus bruyants encore. Il s’attendait à combattre sur la brèche, il s’y trouva seul. Les clameurs s’étant un peu apaisées, il dit aux révoltés qu’il les attendait.
M. de la Chesnaye arrivait alors auprès de lui.
— Ce sont des lâches! dTia-t-il avec force, des lâches n’ayant ni foi pour les sauver ni bannière pour les conduire !
— Le peuple a toujours la foi, dit Maillefer ; le peuple croit en lui, il ne croit plus en vous.
— Voilà noire bannière ! dit un paysan en se tournant vers les flapimes rougies par le reflet du brasier.
— Une bannière? nous prendrons la tienne ! s’écria Pluviôse en agitant ses bras et secouant sa crinière ; nous prendrons la tienne après l’avoir teinte dans ton sang !
M. de la Chesnaye pâlit aces horribles paroles, et fit feu à diverses reprises. Raoul tira à son tour, niais une flèche vint s’abattre sur son sein : une abondante rosée de sang jaillit de la blessure. Il en arracha la flèche et voulut la lancer aux assaillants, mais il n’en eut plus la force : sa main levée retomba lentement, un voile s’étendit sur ses yeux.
Les plus fidèles amis de M. de la Chesnaye le soutinrent dans leurs bras. Ce fut une grande désolation parmi les assiégés : le premier atteint d’entre eux était le plus ardent. Quelque.s-uns perdirent courage; quelques autres, irrités de cet échec, jurèrent aussitôt de venger Raoul. On s’empressa de l’emporter au château.
R n’avaii plus ni voix, ni regard, ni mouvement; pourtant il conservait un vague sentiment des choses présentes.
En passant devant la chambre où était emprisonnée Marguerite, il sembla se réveiller. Un faible cri de douleur échappé malgré lui alla retentir dans le cœur de la jeune fille, qui écoutait avec épouvante
les divers bruits du château : elle se jeta violemment contre la porte, elle appela Raoul de toutes ses forces mourantes.
— Raoul ! Raoul ! criait-elle avec démence.
Raoul passa sans l’entendre ; il croyait déjà voir mademoiselle de Chesnaye s’évanouissant en lui donnant des secours.
Dans sa désolation, Marguerite tomba agenouillée, et dit en levant les yeux avec dévotion :
— Il n’a pu m’entendre ! — 0 mon Dieu ! vous qui êtes ma dernière espérance, enlendez-moi !
Elle se mit à prier pour Raoul. Alors, dans la grande salle, le vieux prêtre priait aussi avec ferveur.
— Priez, priez, mon père, priez pour nos amis! dit Blanche, qui avait de tristes pressentiments.
— Je prie Dieu pour tous, mon enfant, dit le vieillard d’une voix émue. Dans la grande famille du monde, il y a des frères égarés : il faut les plaindre et les recommander au ciel.
La porte s’ouvrit bruyamment : mademoiselle de la Chesnaye devint pâle comme la mort.
Raoul fut déposé devant l’âtre, où le dernière bûche tombait en charbons. Le prêti;e, atlerré, n’eut
Dig-i: jabyGoc^l
A FEU ET A SAXG. 121
pàs la force de se lever et d’aller à lui ; Blanche fit un pas vers la cheminée, mais elle s’arrêta comme une pauvre folle qui ne sait plus son chemin. Pendant qu’un des amis de M. de la Chesnaye soulevait Raoul dans ses bras, un autre essayait d’étancher avec un rideau arraché à une des fenêtres le sang qui coulait toujours abondamment de sa blessure. Raoul avait penché la tête du côté de Blanche, et il voyait sa douleur à ses lèvres pâles, à ses yeux égarés, à sa gorge palpitante; et cette douteur, ou plutôt cette compassion, était le meilleur baume pour sa plaie.
Les cris de guerre ayant redoublé, les deux hommes le laissèrent à la garde du prêtre et de Blanche. Il eut un éclair de joie en se voyant presque seul avec mademoiselle de la Chesnaye. 11 espérait qu’enfin elle allait venir à lui ; mais elle demeura au milieu de la salle, immobile comme une statue.
—Hélas! pensa-t-il en essuyant la rosée de son front, elle est bien lente à me secourir !
De son côté, le vieillard semblait enchaîné sur les dalles; il était brisé par la prière et l’émotion.
Durant quelques secondes, il se fit dans la grande salle un profond silence. Alors, pour la première fois, Raoul entendit les gémissements de Marguerite. Jamais plaintes ne furent plus tristes et plus déchirantes que ces plaintes qui se brisaient contre les murs; jamais sanglots n’exprimèrent si bien l’amour et la douleur. Raoul en fut si violemment ému qu’il
oublia son mal, et, pour un moment, le souvenir de Marguerite lui cacha Blanche.
—Où est Marguerite ? dit- il involontairement.
Mademoiselle de la Ghesnaye tresaillit et sembla chercher des yeux; le vieux curé promena son morne regard autour de lui.
Un grand bruit se fit à la porte, et tout à coup Marguerite apparut à l’entrée de la salle. Sur sa belle figure, la joie, l’amour, la douleur éclataient à la fois. Elle courut à Raoul et se pencha au-dessus de lui, toute haletante et toute éperdue. A la vue du sang, elle pâlit, elle chancela, elle fut abattue; mais au même instant elle se ranima à un regard de celui qui l’avait aimée.
— Détachez mes mains ! s’écria-t-elle avec feu, coupez cette horrible corde qui m’empêche de le secourir.
Elle sa tourna vers le vieillard. Il lui tendit les bras et tomba inanimé devant la fenêtre.
—Détachez mes mains ! dit-elle encore en se tournant vers mademoiselle de la Ghesnaye.
— Marguerite 1... murmura Raoul, qui vit seulement alors l’horrible corde qui déchirait les mains de la pauvre fille.
A celte voix aimée, à cette exclamation partie du cœur, elle se sentit défaillir, elle roula sur les dalles. Mais, ressaisissant ses dernières forces, elle se traîna aux pieds de Blanche.
— Vos amis sont des lâches, dit-elle en sanglotant ; vous êtes loyale, vous êtes généreuse : détachez mes mains ? détachez mes mains !
Mademoiselle de la Cliesnaye regardait Marguerite d’un œil effaré.
— Ayez pitié de ma douleur ! reprit la pauvre fille. Je suis à vos genoux, je vous prie comme je prierais Dieu, car c’est la vie que je vous demande; si vous ne coupez celte corde, si je ne puis lui donner des secours, je sens que je vais mourir... O madame, souvenez-vous que mon père a sauvé le vôtre,..; il le sauvera encore..., ayez pitié de moi!...
Blanche demeurait toujours immobile.
—Si vous n’avez pitié de moi, ayez donc pitié de lui... Qu’attendez-vous? vous avez les mains libres ; vous ne serez pas jalouse de mes soins... Je vous croyais noble : qu’êles-vous donc? Je ne suis qu’une fille du peuple, mais j’ai du cœur, madame; on ne m’a jamais demandé deux fois un service; et voilà une heure, et voilà un siècle que je vous supplie !
Marguerite se leva et se tourna vers Raoul.
— Suppliez-la! lui dit-elle en le regardant avec une tendresse angélique.
Raoul avait une plaie dans le cœur comme dans la poitrine ; il souffrait à la vue de cette scène comme aux aiguillons de sa blessure. A l’approche de Marguerite, il leva la main et voulut saisir la corde; mais
124 BLANCHE ET MARGUERITE, sa main retomba ; il perdait toujours du sang, il s’affaiblissait de plus en plus.
— Oh! mon Dieu! il va mourir! dit involontairement Marguerite.
Mademoiselle de la Chesnaye sembla secouer le manteau de plomb qui l’ensevelissait; elle vint avec une lenteur de spectre jusqu’au fauteuil où reposait Raoul.
— Enfin vous ne dormez plus! dit Marguerite; vous étiez dans l’horrible sommeil de la douleur, et vous ne m’entendiez pas. Vous êtes charitable comme toutes les femmes ! Ayez pitié de moi, détachez mes mains! Les soins de l’amour sauvent les malades ; sauvons donc Raoul, madame!
Blanche se rapprocha de Marguerite, et regarda avec compassion ses mains meurtries par les cordes.
A cet instant, les fenêtres de la façade furent tout d’un coup illuminées; Blanche recula en jetant un cri d’effroi. Cette clarté soudaine venait du portail, où la bannière des lis n’était plus qu’une flamme blanche serpentant dans les airs.
Quand Raoul fut atteint d une flèche. Pluviôse vit la douleur et le trouble des assiégés. La nuit était
profonde ; il jugea que le temps était venu d’aller surprendre'le donjon. Ayant appelé à lui les plus intelligents de la troupe, Maillefer et quelques-uns des clubistes les plus frénétiques, il leur confia son dessein et leur ordonna de s’agiter sans cesse.
— Bondissez comme des possédés, rugissez comme des lions, leur dit-il ; ayez souvent l’air de vous préparer à l'attaque; parlez d’armes et d’échelles attendues d’Armagny, et retournez-vous quelquefois tous ensemble vers la montagne, comme si l’on venait à votre secours ; épouvantez ces lâches par vos cris de vengeance et de liberté ; menacez-les sans cesse ; dites-leur que l’incendie de leurs châteaux réjouira le ciel ; dites-leur que le sang de leurs veines arrosera la terre. Les grands mots et les grands cris sont les meilleurs soldats d’une armée comme la nôtre.
Pluviôse fit signe à l’ancien serviteur du château, qui était son aide de camp; ils partirent ensemble et disparurent bientôt dans les arbres.
Maillefer, se voyant le chef des révoltés, demanda un peu de silence.
— Comte ! cria-t-il à M. de la Chesnaye, tu as ma fille en otage; tu as juré de venger sur elle les brèches faites à ton château : si tu as un cœur de père, tu ne seras point assez lâche pour cette vengeance; si tu n’as point de cœur, si tu te venges sur ma fille, garde bien la tienne ! Je t’avertis que ton corps ne
126 ÜLANCHE EX MARGUERITE, pourra la préserver de ma colère... Écoute ; il est temps encore d’arrêter cette lutte impie.. .
— Va-t’en avec ton infâme troupe ! dit M. de la Chesnaye; je jure devant Dieu de te renvoyer ta fille.
— Tu veux nous chasser comme tes valets ! dit Maillefer indigné; nous mourrons ici plutôt que de fuir; car ce [n’est pas seulement pour ma fille que nous sommes venus, nous sommes venus surtout pour fouler aux pieds ta noblesse.
— Vous êtes venus pour m’assassiner et me dépouiller, assassins et brigands! s’écria M. delà Chesnaye.
Maillefer, qui aimait beaucoup à parler, dit en levant la tête :
— Le monde est une grande famille; nous sommes tous les enfants de Dieu et la terre est notre héritage. Les mauvais frères ont jeté la discorde autour d’eux : ils ont supprimé les justes ; ils sont devenus puissants, leurs enfants sont devenus seigneurs, leurs petits-enfants sont devenus rois : Caïn a toujours tué Abel. Pendant bien des siècles, les rois ont été la terreur des peuples : les peuples deviendront la terreur des rois. Les fidèles sujets des rois ont eu des titres de noblesse. La belle noblesse ! On a créé des duchés, des marquisats, des comtés, des baronnies; au lieu d’un roi, on en a subi mille. Elle a bâti des châteaux avec les bras du peuple; elle a recueilli les moissons du peuple ; et le peuple a souffert avec une
sainte résignation ; il a rendu le bien pour le mal, il s’est dévoué...
Maillefer se tourna vers la foule, qui l’écoutait avec enthousiasme :
— Voilà le peuple! s’écria-t-il.
Puis se retournant vers le portail :
—Voilà la noblesse ! Or, nous sommes au jour de la justice : le peuple, las de souffrir, le peuple, fortifié par l’esprit de Dieu, s’est armé pour la conquête de ses droits et l’abolition de 1a noblesse. — Voilà pourquoi nous sommes venus, comte de la Cbesnaye. Les brigands et les assassins sont dans ton repaire. « Le lion qui brise sa cage, a dit le prophète, déchire ceux qui le gardaient. » Le peuple, c’est le lion : tremble !
Une pierre détachée du portail vint tomber avec fracas aux pieds du tribun; toute la troupe s’enflamma d’une horrible colère. On avait ramassé des cailloux dans l’avenue; on se jeta sur l’entrée du château avec une avidité farouche ; et au même instant un cliquetis d’armes s’éleva dans l’air avec des cris sauvages.
— Vive Jacques Maillefer ! crièrent les révoltés.
— Vive la Cbesnaye ! crièrent les défenseurs du château.
Pluviôse s’acheminait avec son guide vers une petite porte s’ouvrant dans le lieu le plus solitaire du parc. Ils traversèrent la rivière sur des fagots, mais ce ne fut pas sans danger, car le passage était mouvant comme le sable du désert.
Après quelques minutes de marche pénible à travers une chênaie touffue, ils arrivèrent devant la petite porte.
— Cette porte n’est pas gardée, dit l’ancien serviteur du château; M. de la Chesnaye l’a vue à peine deux fois en sa vie. Elle servait aux aventures galantes de son grand-père; voilà pourquoi elle est cachée comme un nid de fauvettes dans cette feuillée si sombre. Elle doit tomber en pourriture, car il y a plus de cinquante ans que la pluie s’y acharne.
Pluviôse leva son pied et en frappa la porte avec une vigueur surhumaine ; le mur en fut ébranlé, mais la porte résista.
— Si jamais on nous entend nous sommes perdus! dit son guide.
Irrité de la résistance de la porte comme de toutes les résistances. Pluviôse recommença à frapper; au second coup, la porte tomba avec fracas. Il s’ouvrit
un passage parmi les mûriers et les épines, et s’avança rapidement vers le donjon, qu’il voyait confusément sur le fond noir du ciel. Son guide que la peur rendait merveilleusement agile, le dépassa bientôt.
— Silence ! dit-il, car il y a sans doute des sentinelles à la grille.
Ils suivirent une sombre allée de tilleuls. Comme ils arrivaient aux derniers arbres :
— Silence! reprit le guide : il y a des gardes à deux pas.
Pluviôse entendit des voix confuses. La frayeur avait réuni quelques sentinelles qui croyaient à un horrible carnage et qui avisaient au moyen de sauver leurs os.
— Ils conspirent dans l’ombre, loin du danger, dit Pluviôse ; ce sont des lâches, allons plus loin, allons toujours.
Le guide rencontra le premier mur servant de limite au jardin ; il s’empressa de chercher le grand soupirail des caves. Durant quelques secondes il fit de vaines recherches; enfin, ayant trébuché à un tas de fumier, l’idée lui vint que les défenseurs du château avaient caché le soupirail. Aussitôt il se mit à l’œuvre ; le septembriseur arriva à son aide. Sous le fumier, ils trouvèrent des planches, à demi enterrées; sous les planches, ils découvrirent le grand soupirail.
— Cela m’a bien la mine d’iine fosse d^oii nous ne sortirons pas, dit Pluviôse. A toi les honneurs, citoyen ; passe en avant. Si d’aventure les brigands ont eu l’imagination de nous faire au fond de cette tombe un lit d’armes tranchantes, tu m’en diras des nouvelles, et tu mourras content d’avoir sauvé la vie de ton capitaine.
Le guide était immobile.
— Nous n’avons pas le temps de regarder les choses par les deux faces, reprit Pluviôse.
Il saisit l’ancien valet, qui n’osa résister et qui se laissa glisser dans les voûtes à la grâce de Dieu.
— La route est-elle mauvaise? lui demanda Pluviôse en se penchant au soupirail.
— Elle est un peu longue, dit le guide.
L’ami de Marat jeta son épée et se laissa glisser aussi.
— Voilà donc le pas le plus malaisé, murmura-t-il en ramassant sa flamberge. Tâchons de sortir au plus vite de ces voûtes lugubres.
Son guide lui prit la main et le conduisit sans détours, grâce à sa mémoire de valet, au bas d’un escalier en pierres faiblement éclairé par une porte à jour.
— Voilà la porte de fer, dit le guide; en dehors, elle résisterait au diable et même à toi, mais en dedans un enfant l’ouvrirait.
Le septembriseur grimpa l’escalier, leva l’arc-
boutant et détacha sans peine les deux battants de la porte. Sur le seuil, il respira avec délices une bouffée d’air. Ayant vu la lumière de la grande salle, il oublia son guide, se ressouvint du hideux carnage de l’Abbaye, et se précipita vers le donjon en trépignant de rage.
Pluviôse entra dans la grande salle au moment où se consumait la bannière des lis. 11 était terrible, plus terrible que jamais, avec ses yeux foudroyants, sa crinière hérissée, sa bouche écumante; il rugissait, il agitait son épée, il cherchait le carnage.
A sa vue mademoiselle de la Chesnaye tomba évanouie sur les dalles, Marguerite ressentit le froid de
la mort, Raoul gémit et maudit Dieu de sa blessure. Le septembriseur s’arrêta un instant, regarda tour à tour les deux amantes éplorées; et tout à coup, ayant vu son téméraire ennemi, il sourit comme un démon et se jeta vers lui. Mais Marguerite, redevenue forte pour préserver Raoul, repoussa le septembriseur, et pour un instant le maîtrisa du regard.
— Vous l’avez déjà assassiné! lui dit- elle avec mépris.
Pluviôse leva son épée pour frapper Marguerite.
— Quelle lâcheté! s’écria-t-elle; je suis une femme et j’ai les mains liées !
Ayant reconnu Marguerite, le septembriseur voulut passer outre, mais elle demeura sur son passage.
— Au moins, détachez mes mains ! donnez-moi le pouvoir de le défendre ! faites-moi mourir sans regret!
Voyant qu’elle priait en vain, la pauvre fille fit tous ses efforts pour saisir des dents la corde qui lui ceignait les mains.
Quand elle eut saisi la corde, sa belle figure prit un caractère sauvage. Ce fut un triste spectacle que la vue de cette bouche, faite pour l’amour, s’ouvrant alors toute frémissante pour déchirer une corde.
Pluviôse fut ému.
Il prit les mains de Marguerite et coupa la cords du bout de son épée.
Elle le regarda avec douceur.
— N’allez pas effacer cette bonne œuvre par des crimes ! lui dit-elle.
Elle jeta la corde aux pieds de mademoiselle de la Chesnaye; et, s’attendrissant h la vue de sa rivale évanouie :
— Épargnez celte pauvre fille ! ne la réveillez pas pour mourir !
Pluviôse regarda mademoiselle de la Chesnaye.
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A FEU ET A SAXG, ’ 133
— Tu m’as fait connaître la pitié, dit-il à Marguerite; la vue de celle-là me ferait connaître l’amour, si je tombais dans la faiblesse des aristocrates.
Et, secouant sa tête hérissée, le septembriseur leva son épée et fit un pas vers le prêtre.
— Grâce ! grâce pour un vieillard ! dit encore Marguerite.
Le brigand se retourna du coté de Raoul.
—Je ne vous demande pas sa grâce : je sens que je puis le défendre !
Pluviôse s’affaiblissait devant la puissance deMarguerite.
— Et sur qui donc veux-tu que je venge le peuple ? lui demanda t-il.
— Sur moi! répondit-elle avec fermeté.
— Il me faut du sang d’aristocrate, tu es une fille du peuple ; je ne veux pas de ton sang.
Raoul arracha le rideau rougi qui couvrait sa plaie et le jeta à la face du septembriseur.
Le monstre rugit, retoniba dans sa démence, renversa Marguerite sur Blanche, et se précipita sur Raoul avec la fureur d’un tigre.
Soudainement ranimé, Raoul se jeta à sa rencontre, et détourna ainsi l’épée qui allait le frapper. Le septembriseur irrité le saisit et le ploya à ses pieds. Le mourant essayait de lutter encore quand Marguerite accourut à sa défense : elle prit en ses mains la chevelure du misérable, qui ne put arrêter un cri
de douleur, et qui lâcha son ennemi en se retournant vers elle.
—Je suis là pour le défendre ! dit-elle avec une sainte colère.
— Je croyais que le diable m’enlevait par les cheveux! murmura Pluviôse en regardant Marguerite. Il paraît, ma mie, que lu es coiffée jusqu’aux oreilles de ce petit genlillâlre; tu as l’enfer dans le cœur... Quel orage! quelle tempête!
Les clameurs, qui s’étaient un peu apaisées, se réveillèrent tout à coup; de hideux cris de mort retentirent par tout le château. Blanche rouvrit les yeux; et comme par magie la grande salle fut encore illuminée, mais plus splendidement que la première fois.
— Tous les repaires d’aristocrates seront pareillement éclairés, reprit le septembriseur; car nous sommes dans le siècle des lumières, comme a dit Camille Desmoulins, le plus malin et le plus gai des montagnards.
Les rugissements s’approchèrent. Pluviôse s’élança hors de la grande salle avec sa fureur et son délire.
— Enfin ! dit Marguerite en respirant.
Elle était retournée auprès de Raoul.
—Marguerite, dit-il, vous êtes une noble fille ! Je vous bénis de vos soins ; mais ce n’est plus la peine de songer à moi : je pressens que le peuple sera vain-
queur, il immolera mademoiselle de la Chesnaye. Vous qui êtes du peuple, sauvez-la!
—Je la sauverai ! dit Marguerite,
Le guide de Pluviôse, se voyant seul à la grande porte des caveaux, eut presque envie d’y redescendre pour se soustraire aux grilTes des assiégés ; mais, après avoir un peu réfléchi aux événements, il se décida à se venger, coûte que coûte, de M. de la Chesnaye, et il s’aventura du côté du portail, par le chemin le plus désert et le plus sombre, ayant l’œil et l’oreille au guet. Il ne fit aucune rencontre; seulement, en passant près de la tour du nord, il vit sortir une sentinelle qui fuyait tout effarée, et tout à coup, à la lumière éclatante des flammes qui dévoraient le bois, il découvrit sur le portail les plus braves des assiégés qui se démenaient comme des tragédiens au dénoûment de la tragédie. Il ramassa un fu.sil et se glissa vers la porte.
Ce fut alors que Maillefer, le maître d’école d’Armagny et quelques paysans des plus braves arrivèrent sur le portail par le secours d’une grande échelle d’oseraie, et surtout d’une pyramide de branchages.
Un des fermiers de M. de la Chesnaye faillit renverser Maillefer d’un coup de fourche. La fourche, détournée comme par miracle, effleura la main du cabaretier, qui eut le temps d’arriver sur le champ de bataille, en dépit du comte et de ses plus coura- {^eux défenseurs.
Le maître d’école fut aussi heureux ; mais deux des paysans qui suivirent furent jetés au bas du portail. Le pauvre maître d’école, effrayé de son rôle dangereux, se battit en désespéré : il jeta un valet dans la cour et renversa à ses pieds, d’un coup de pique, le plus superbe des assiégés, le marquis de Bez, qui s’en souvient encore à celte heure.
Maillefer, pressé de toutes parts, se défendit avec héroïsme. Il avait h combattre .M. de la Chesnaye, deux de ses valets, et un bravache de province qui s’imaginait descendre de Bayard : Maillefer fit des prodiges.
C’était un infernal spectacle que la vue de ces combattants acharnés, éclairés au rouge reflet des flammes du bois.
Il n’y avait plus qu’une sentinelle quand l’ancien valet de M. de la Chesnaye arriva sous le portail : il la désarma violemment et lui asséna un grand coup d’arquebuse sur le front.
La sentinelle fit quelques pas en arrière comme un homme ivre, et tomba lourdement dans le royaume des trépassés.
A FKU ET A SANG.
Le valet victorieux s’empressa de déverrouiller la porte. Les assiégeants s’élancèrent sous le portail et précipitèrent tempétueusement dans l’immense cour du donjon. Jamais bêtes affamées n’allèrent au carnage avec plus d’acharnement; jamais soldats au pillage ne jetèrent plus de désolation par leurs cris* Sur le portail le combat cessa tout d’un coup : M. de la Chesnaye, effrayé de voir ses ennemis dans la cour du château, s’élança au milieu d’eux : Maillefer le suivit, non pour le combattre encore, mais pour arrêter le torrent populaire. Le torrent allait, allait, débordait de plus en plus, s’irritant de l’obstacle et le surmontant avec une rapidité effrayante.
M. de la Chesnaye, tout égaré par son désespoir, parvint à jeter le désordre parmi tous ces hommes en démence. Vingt combattants aussi braves eussent peut-être chassé cette horde mal armée; mais, seul, M. de la Chesnaye trouva la mort pour prix de sa bravoure. Ayant été reconnu par les plus fanatiques, il fut renversé, déchiré, foulé aux pieds ; il souffrit mille morts, il souffrit sans se plaindre, en priant pour son roi et pour sa fille; à son heure dernière, Dieu l’avait armé de résignation.
Ainsi mourut le dernier comte de la Chesnaye. Ce fut une mort glorieuse : cdmme tant d’autres plus célèbres, il n’est pas mort à l’étranger, il est mort en France, en son château, mort en défendant la noblesse que lui avaient léguée ses pères.
Noblesse oblige jusqu' après la mort, disait Concy
Dès que le comte de la Chesnaye succomba, tous les défenseurs succombèrent; le comte céda sous la mort, ils cédèrent sous la terreur. Quelques-uns restèrent sur le champ de bataille ; deux blessés allèrent mourir dans le parc, les autres regagnèrent péniblement leur logis.
Cependant le désordre régnait parmi les assiégeants, qui croyaient leurs ennemis au milieu d’eux et qui s’entre-déchiraient à belles dents. Pluviôse lui-même faillit devenir victime d’une de ces méprises : à sa descente du perron il était perdu, s’il n’eût arrêté les coups par sa voix puissante.
Jacques Maillefer courut à lui.
' St le dernier des la Chesnaye eut une belle fin, il n’eut pas une belle tombe . Le lendemain du carnage, ses sanglantes dépouilles furent traînées sur une claie vers Armagny. Avant la sortie du bois, ses ennemis se lassèrent de ces vengeances (jui ne s’arrêtent point à la mort: ils laissèrent le cadavre déchiré sur le bord du chemin ; et, la nuit suivante, le cadavre disparut à jamais. On a dit qu’un ami du comte avait voulu lui donner une digne sépulture : nul des amis de M. de la Chesnaye n’était si dévoué. Il faut plutôt croire Maillefer, qui, dans une lettre à Jean de Bry, assure avoir vu aux autour d’un nid de louveteaux des ossements et des lambeaux d’habits ayant appartenu au comte. Comme deux girondins illustres, M. de la Chesnaye eut pour sépulture les entrailles affamées d’un loup.
— Arrétez-les ! arrêtez-les ! lui cria-t-il ; n’allons pas nous tacher de sang après la victoire !
— N’écoulez pas ce buveur d’eau ! dit Pluviôse,
— Si vous écoutez vos mauvaises passions, adieu^ reprit Maillefer ; je m’en lave les mains.
Il s’élança vers le perron pour courir à sa fille; mais on le saisit comme un traître, et vingt bras armés se levèrent soudainement sur lui.
— Tuez-moi ! ^eur cria-t-il. La vie est une prison, la mort est une patrie' Tuez-moi, mais sauvez ma fille!
Alors Marguerite, agenouillée devant Raoul, le secourait avec la compassion d’une femme et l’ardeur d’une amante.
Et tout en secourant Raoul, elle priait Dieu pour son père.
Elle priait ; et tout à coup ces horribles paroles vinrent la glacer d’épouvante :
— Jetons-lui la tête de son père !
Elle regarda autour d’elle d’un œil effaré : tout était calme dans la grande salle; au dehors, l’orage éclatait avec une violence infernale.
Elle écouta avec angoisse , — elle entendit des cris
confus, des cris de bêtes féroces qui se déchirent; — puis elle entendit battre la porte du vestibule; — et elle écoutait encore quand une tête sanglante vint rouler à ses pieds. Elle sentit un frisson mortel et pencha son front sur sa main.
Alors on vit mademoiselle de la Chesnaye se réveiller en sursaut et se traîner vers la sanglante tête. A la voir si pâle et si défaillante, on eût dit une morte sortant de sa tombe; ses grands yeux s’animaient douloureusement, sa voix se brisait en sanglots.
— Mon père ! murmura-t-elle.
Marguerite regarda Blanche.
— Votre père ! c’est votre père! dit-elle d’une voix éclatante.
En ce moment Maillefer, que son courage avait délivré, vint se jeter dans les bras de sa fille.
Dans la grande salle, Maillefer fut suivi de Pluviôse.
• —Nous n’en sommes pas encore au bouquet !
dit-il en reparaissant à la porte : nous avons commencé par le fer, nous finirons par le feu ; après avoir dispersé les louveteaux, il faut brûler le nid. L’incendie de ce donjon féodal sera le dernier éclair
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de la noblesse française en ce pays. Mais, avant ce • feu de joie, soiipons en sans-culottes qui ont bien mérité de la patrie. — Holà ! les valets ! reconnaissez la voix de votre nouveau maître, accourez fous pour me servir.
Un silence de mort lui répondit.
— Il n’y a plus de valets en France à cette heure, reprit-il en souriant avec ironie. — Holà! fille des la Cliesnaye, lève-toi pour le peuple.
Blanche tourna vers le septembriseur ses yeux hagards.
— Si tu veux sauver tes jours, ne te lamente pas ainsi devant une mauvaise tête qui a rêvé l’asserVissement du ptuiple.
IMarguerite se détacha des bras de son père et courut au septembriseur.
— N'êtes-vous pas trop vengé? lui dit-elle avec horreur. Pourquoi la tourmenter dans sa douleur î
—Celte douleur fait ma joie : c’est la douleur de la noblesse, et je suis un martyr du peuple.
Maillefer ordonna à un paysan, qui s’amusait du hideux spectacle de la grande salle, d’enlever au plus vite la tête du comte de la Ghesnaye. Le paysan saisit la tête et la jeta par la porte.
— Un instant ! dit Pluviôse; n’allons pas perdre ce trophée de notre victoire! J’ai juré, d’ailleurs, d’envoyer à Marat les oreilles de la Ghesnaye. Mais à demain les choses sérieuses; en avant! faisons ripaille !
Gomme Pluviôse disait ces paroles, les gendarmes amenèrent devant lui deux femmes du château arrêtées dans leur fuite.
— Voilà, dit un des gendarmes, deux citoyennes rebelles que nous déposons à tes pieds.
Les deux femmes tombèrent à genoux en pleurant.
— Citoyennes, leur demanda Pluviôse, avez-vous conspiré contre le peuple? Est-ce par amour poulies nobles que vous avez servi au château ?
Après un instant de silence les deux femmes dirent en même temps :
— Nous aimons tout le monde.
— Voilà bien une réponse de femmes, dit Pluviôse. Avant votre jugement, il faut nous servir à souper. Nous verrons bien à votre zèle si vous aimez tout le monde.
Jamais les deux servantes ne furent plus alertes.
En moins d’une demi-heure un souper abondant, destiné aux défenseurs du château, fut servi pour le peuple.
Les plus affamés se jetèrent autour de la table en dévorant des yeux les pains de froment, les jambons enfumés et les volailles.
Pluviôse voulut guillotiner toutes les bouteilles.
— Voilà donc le vin des nobles! 'dit un paysan en se versant du vin de Champagne, dont le fumet l’enivrait déjà.
— Pendant que les brigands buvaient ce nectar, dit un autre/nous allions nous abreuver à la fontaine, comme des oies.
— Oui à la fontaine du cabaret de Maillefer, remarqua le maître d’école, qui aimait à mettre les points sur les i.
La grande salle se remplissait de plus en plus. Par bonheur pour les affamés, un grand nombre d’assiégeants, moins soucieux du souper que du pillage, ressortaient aussitôt et se répandaient de tous côtés, s’éclairant avec des bûches ardentes. Les uns s’enfuyaient avec leur butin, les autres venaient avec respect déposer les richesses du chûteau aux pieds de Pluviôse.
Maillefer, Marguerite, Raoul et Blanche étaient groupés autour du curé d’Armagny. Ils formaient un sombre contraste aux joyeux amis du septembriseur. Mademoiselle de la Chesnaye se voyait à sa dernière heure; Raoul n’espérait plus en la vie; Marguerite n’avait plus foi en l’amour; Jacques Maillefer ne croyait plus en sa république française; le vieux prêtre était exilé de son église : — n’avaient-ils pas tous la mort dans le caîur ?
Ils ne se disaient rien; ils priaient en silence. Blanche avait les paupières à demi closes ; elle n’osait regarder dans l’horrible crainte de voir encore la tête de son père ; Marguerite qui était la plus courageuse, avait le 'regard partout ; elle cherchait à
144 BLANCHE ET MARGUERITE, deviner les événements du lendemain; elle pensait à prévenir le mal, à sauver ses amis.
Âu dessert, pendant que les plus animés chantaient des carmagnolades et des sans-culotlides. Pluviôse se renversa nonchalamment sur la table et se demanda quelle route il fallait suivre pour avoir les bonnes grâces de Marat.
Il réfléchit durant quelques minutes, et se décida h envoyer à Paris mademoiselle de la Chesnayc : cela ferait du bruit ; les cordeliers et les jacobins ouvriraient les yeux et le récompenseraient à son retour de leur puissante protection ; il serait accueilli comme un sauveur par tous les patriotes des clubs.
Il décida donc qu’il enverrait à Maiat la dernière des la Chesnaye ; et, dans celle résolution, il appela près de lui le maître d’école qui pérorait au bout de la table, et lui ordonna d’écrire sous sa dictée un curieux procès-verbal, dont on va voir un fragment.
Cependant avant de prendre définitivement cette résolution de livrer Blanche au tribunal révolutionnaire, Pluviôse la regarda souvent et la trouva belle; mais il se mit à rire de lui-même.
— Moi, amoureux ! dit-il avec le dédaind’un homme qui brave son cœur; moi, amoureux ! Je ne connais qu’une passion : la république.
Le maître d’école était légèrement lettré; il mit quelques belles phrases dans la prose inculte et sauvage du sans-culotte Pluviôse :
A FEU ET A SANU.
AU CITOYIR MARAT.
a Dépêché par toi, infatigable tribun, pour révo- « liitionner le peuple des districts du Nord, je m’em- « presse, à ma première halte, de t’écrire mes « actions.
a Je suis dans un pays de Cocagne où j’entends le a canon de Kellermann, de Dumouriez et de Cusa tine. Je m’étais d’abord arrêté à Saint- Quentin, « mais fort mal à propos, car déjà la république a « passé par là. J’ai cependant vu que la justice de « cette ville est en retard ; ces messieurs en sont en- « core à pendre les aristocrates. La guillotine n’est « pas faite pour les chiens.
a A quelques lieues de Saint-Quentin, ayant à ma B suite six gendarmes, que je te recommande, j’ai « abordé une petite ville du Vermandois, coupable U de rébellion envers la république. Il y avait là un « comte de la Chesnaye qui gouvernait le pays à sa « guise : le chenapan n’y est plus, et je t’envoie ses « oreilles.
« 11 y avait là un pauvre diable de prêtre qui s’est B soumis sans résistance. S’il n’est pas républicain, a il n’est pas royaliste; car Dieu est pour lui le ci- « toyeii du ciel et de la terre. Je l’ai mis à la porte « de son église, et j’ai monté en chaire à sa place « pour prêcher la liberté, qui est le Dieu du peuple.
« En arrivant à Armagny, j’ai trouvé un elubisie
« qui a le nom superbe de Maillefer. La république « lui doit des remercîmenis. Depuis deux ans, ayant « réuni les plus audacieux de la ville, il luttait de « toutes ses forces contre l’oppression du ci-devant « comte de la Chesnaye. Jacques Maillefer, le tailleur « d’images, est le plus hardi des sans-culottes. A mon « départ, je lui laisserai la présidence du district « d’Armagny.
O Un vieux tilleul est devenu, grftce à mon bap- « tôme républicain, l’arbre de la liberté.
« Un saint Jacques était niché dans le mur de « Maillefer; ayant égard aux services du sculpteur, « j’ai laissé le saint dans sa niche, mais je l’ai coiffé « d’un bonnet de sans-culotte; je l’ai armé d’un « drapeau national, je l’ai orné d’une cocarde, et j’ai « fait peindre en rouge sa tunique.
O Mais je m’empresse d’arriver au moment solen- « nel où j’ai renversé à jamais la noblesse du pays.
« J’étais à la tête d’un régiment d’opprimés qui « voulaient la liberté ou la mort. La liberté n’est* O elle pas aussi dans la mort? En descendant au « château de la Chesnaye, nous n’étions armés que « de notre droit et de notre courage. Nous trou- « vâmes le château armé jusqu’aux dents; le comte « avait appelé à sa défense seâ serviles amis, ses a vassaux, ses valets.
« Les chenapans avaient des armes, en veux-tu? en « voilà 1 des hallebardes, des fourches, des fusils de
A FKU ET A SAN(i. 147
U chasse, des piques à tivlle , à teuille de laurier, « à cœur, à lleur de lis, à langue de serpent, à 0 stylet, à cornes tranchantes; mais toutes ces « piques se sont émoussées au bouclier de la a liberté.
« Le ci-devant comte de la Chesnaye s’est défendu a jusqu’à la mort. A la prise du château, il fut ren- « versé par un des nôtres, et mourut en criant: Vive « le roi ! Le roi ira sans doute le remercier bientôt. « C’était la nuit. Quel beau jour pour la nation que « cette nuit-la !
« Dans la grande salle du donjon, j’ai rencontré la « fille du noble défunt; je te l’envoie en hommage, « ü magnanime Marat ! C’est la lleur de l’aristocra- « tie, je te la jette au nez, sauf ton respect.
« Dans la grande salle, j’ai trouvé le plus témé- « raire de nos ennemis atteint d’un coup mortel. « Les pleurs de sa mère m’ont touché : j’ai apaisé « les ressentiments de nos amis et je lui ai fait « grâce; il est vrai qu’il va mourir. Il s’appelle « Raoul de Marcilly. Je t’écris son nom afin que si, « par miracle, il ne meurt pas de sa blessure, il te a soit loisible de l’appeler à ton tribunal.
a J’ai trouvé aussi, dans la grande salle, le curé « d’Armagny, qui s’était réfugié an château : j’ai a permis au vieillard d’en faire son ermitage, en at- « tendant que le domaine soit vendu au profit de la a nation, comme venant d’un émigré. L’ex-seigneur
14« BLANCIIK ET MAUGT'ERITE.
« de la Cliesnaye n’est-il pas émigré dans l’autre « monde à cette heure ?
« Nous avons fait des recherches dans les souter- « rains duchâteau ; nous avons d’abord trouvé vingt « bouteilles noires. Connaissant la suspicion du lieu, a nous n’avons osé faire la dégustation du contenu, a et l’avons transvasé dans un vaisseau à ce des- « tiné *. »
Arrêtons-nous la ; ne suivons pas plus loin le septembriseur dans le curieux inventaire duchâteau. Le maître d'école d’Armagny, qui est mort l’an passé, racontait à tout propos, d’une voix coupée d’éclats de rire, que les vingt bouteilles noires étaient pleines de vin d’Espagne; que, malgré la suspicion du lieu, ils avaient osé en faire la dégustation, si bien que le vaisseau destiné à la transvasion était tout simplement leur estomac d’autruche.
Cependant, tout en levant son verre. Pluviôse regardait souvent mademoiselle de la Chesnaye, et se
* Un extrait de ce procès-verbal, célèbre dans tout le Vermandois, est déposé aujourd’hui aux archives d’Arniagny.
A l’EU KT A SANG.
demandait encore s’il devait la livrer à Marat ou à lui-même.
Tout à coup un homme apparut, qu’on n’avait vu jusque-là ni à l’attaque ni à la défense du château.
îl arriva très-agité, les cheveux en désordre, les yeux en feu, l’épée à la main, comme un homme décidé à tout.
C’était le ménétrier d’Armagny.
Il avait mis de côté son violon et ses habits de paysan, il avait revêtu le costume sévère et théâtral des républicains de l’école de Robespierre et de Saint- Just.
Malgré sa métamorphose, malgré sa gravité et sa colère, lui qu’on avait toujours vu rieur et insouciant, — et quoique l’épée i-emplaçât le violon, — tout le monde le reconnut :
— C’est Mi-ré-fa-sol, dit-on de toutes parts.
Il ne s’arrêta pas pour saluer ses amis : il courut à Blanche, la souleva dans ses bras cl la baisa sur le front, comme un frère qui retrouve sa sœur.
—Qu’est-ce que cela? demanda Pluviôse avec surprise.
— Cela? dit le maître d’école, c’est un tableau conjugal ; vous ne savez pas, citoyen Pluviôse, que le citoyen Mi-ré-fa-sol a épousé, tambour battant, celte belle créature que vous voyez là ; c’est toute une histoire.
Et le maître d’école raconta en quelques mots à
Pluviôse, comment à la première révolte du pays, le ménétrier et Blanche s’étaient épousés à la face de» autorités improvisées, à peu près comme Jean-Jacques Rousseau épousa Thérèse Levasseur.
Pendant ce récit, Mi-ré-fa-sol baisait les mains de mademoiselle de la Chesnaye, tout en lui disant qu’il la sauverait.
—J’arrive trop tard pour sauver votre père, mais je braverai pour vous la fui-eur de ces insensés.
Et se tournant vers Pluviôse et ses pareils :
— Au nom du peuple, dit-il d’une voix forte et en levant fièrement la tête, je vous défends à tous, tant que vous êtes, de toucher de vos mains sanglantes et sacrilèges cette jeune fille que j’ai juré devant Dieu de protéger.
Pluviôse aussi leva fièrement la tête :
—Pas tant de jactance, mon bel ami! la fille la Ohcsnayc appartient à la justice du peuple; nous n’avons que faire de ta protection.
Mi-ré-fa-sol fit un pas vers Pluviôse, mais Raoul, que la jalousie avait ranimé, se leva debout et dit au ménétrier :
— Mademoiselle de la Chesnaye m’a été confiée par son père, et je ne vous donne pas le droit de la protéger.
— Monsieur de Marcilly, dit Blanche en forçant Raoul à se remettre sur le canapé, cet homme que vous Voyez là m’a déjà sauvée une première fois ; ne
A FEU ET A SANG. Ml
VOUS offensez pas de son amitié, je l’aime comme un frère.
— Quel bonheur 1 dit Marguerite.
— Je suis jaloux, murmura tout bas Pluviôse.
Il se jeta devant Mi-ré-fa*sol :
—Tu m’as bravé tout à l’heure, eh bien I je te brave à mon tour; je te défends de dire un mot de plus à la fille la Chesnaye.
— Tu me défends ? dit le musicien avec mépris.
Et il souffleta Pluviôse du boutde son épée. Celuici, déchaîné dans sa colère, saisit Mi-ré-fa-sol et roula avec lui sur la dalle.
Ce fut un horrible spectacle. Le musicien se défendit par toutes les vaillances d’un cœur outragé, mais Pluviôse était un lion doublé d’un tigre; il triompha bientôt, laissant son ennemi plus d’à moitié mort.
Il ordonna d’un geste impérieux à ceux qu’il commandait de traîner le musicien dans une salle voisine, pour que sa figure ensanglantée ne troublât pas la fête.
Les paysans obéirent à regi’et. Mi-ré-fa-sol essaya encore de se défendre; mademoiselle de la Chesnaye lui saisit la main et voulut le suivre, mais Pluviôse lui prit le bras et l’arrêta malgré elle.
— ^Tu ne verras plus tes amoureux, lui dit-il, de plus en plus jaloux.
Et, après avoir pris la clef de la salle où il enfar-
152 BLANCHE ET MARGUERITE, mait Mi-ré-fa-solj il fit renfermer Raoul dans une autre pièce.
' — Il ne nous manque plus que les violons pour finir gaiement, dit-il en essayant un rire bruyant. C’est égal, je n’ai pas perda ma journée, et je puis m’endormir pour une heure sur l’oreiller de ma conscience, comme dit Marat.
Pendant que Raoul et Mi-ré-fa-sol souffraient mille morts, chacun dans sa prison, Rlanche, dans sa terreur, se croyait la proie d’un affreux songe.
— Hélas ! dit-elle en joignant ses mains avec désespoir, non, je ne rêve pas ! 0 mon Dieu ! faitesmoi mourir.
Maillefer entraîna sa fille et recommanda à ses amis de veiller sur mademoiselle de la Chesnaye.
Marguerite ne se laissa entraîner qu’après avoir épuisé toutes ses larmes et toutes ses prières.
— Vous me donnez votre parole, dit-elle à son père, que vous sauverez Blanche et Raoul ?
— Je les sauverai, dit Maillefer.
Pluviôse finit par s’assoupir.
.Vux premières clartés de l’aurore, il regardaautour de lui en se dessillant les yeux.
A. I Kü E T A S A N U. 153
Les fumées du vin d’Espaf^ne raveuf,'laient encore; (3;pendant il entrevit sa pâle captive entourée de gardes. Le vieux prêtre priait dans un coin; Pluviôse ressaisit peu à peu, dans sa mémoire confuse les événements de la nuit; mais il se souvint surtout du vin d’Espagne, et, afin de ne pas se tronijver, il dit à ses soldats de suivre au plus vite les ordres de la nuit. Les paysans cherchèrent un peu ; les gendarmes, qui avaient plus de mémoire, s’emparèrent de mademoiselle de laChesnayeen annonçant qu’ils allaient la conduire au citoyen Marat.
Un des gendarmes avait pris les deux mains de Blanche.
— Oh ! dit-elle en tournant la tête vers Pluviôse, qu’ils m’enchaînent et qu’ils ne me touchent pas!
— T’enchaîner! dit Pluviôse encore ivre, ii quoi bon ? Enchaîne-t-on le louveteau qui n’a pas de dents? On le caresse.
Et Pluviôse voulut prendre la jeune fdle dans ses bras.
Elle poussa un cri d’horreur.
— Faites votre devoir, dit Pluviôse aux gendarmes.
Les gendarmes entraînèrent Blanche hors de la grande salle.
— En avant, citoyenne ! lui dirent-ils.
Blanche descendit le perron sur le bout des pieds.
—As-tu peur de marcher sur des épines ? lui de-
manda Pluviôse, qui s’élait penché à la fenêtre pour la voir sortir.
— Non, répondit-elle en sanglotant, mais j’ai peur de marcher sur le sang de mon père.
— La bégueule! s’écria Pluviôse. Ne la voilà-t-il pas qui fait des phrases !