LES DEUX PRISONNIERES
Raoul mourant avait été, pendant le sommeil de Pluviôse, emporté à sa mère par un voisin qui voulait sauver aussi Blanche.
Mais Blanche refusa de suivie Raoul, qui pourtant ne s’était laissé arracher du château qu’en croyant que Blanche allait aussi se réfugier chez sa mère.
Le soleil, qui se levait dans le plus beau ciel d’automne, illuminait toute la montagne quand mademoiselle de la Chesnaye arriva auv premières maisons d’Armagny. Le vieux prêtre avait demandé en vain la grâce de marcher avec elle. Un des patriotes,' qui réfléchissait à tout(‘S les horreurs de la nuit, sé
laissa attendrir aux malheurs de la pâle captive ; i essaya, à force de prières, de la défendre des outi-ages d’un peuple en délire. Elle marchait courageusement en tête des gendarmes. Tous les paysans des campagnes voisines accouraient avidement ; la petite ville regorgeait de curieux et d’aventuriers, qui semèrent d’insultes le chemin de Blanche. Que de fois ils avaient jonché de fleurs ce même chemin ! Les gendarmes entrèrent au cabaret de Jacques Maillefer, où ils devaient attendre Pluviôse. Déjà ils se mouraient de soif. Ils enfermèrent Blanche dans une jietite chambre et ils se remirent héroïquement à boire.
Marguerite les servit, dans l’espérance de leur prendre la clef de la petite chambre ; et sans doute elle y fût parvenue, sans Pluviôse qui sun int au moment où les gendarmes commençaient à battre la campagne.
L’ami de Marat arriva sur le cheval de M. de la Chesnaye, ayant à sa suite une vieille berline traînée par deux juments anglaises dont tout le monde admirait le pied et l’encolure ; dans la berline il avait jeté toutes les choses précieuses échappées au pillage ; un christ d’argent que les plus avides avaient dédaigné, des armures, des tableaux, des candélabres. Tous les curieux applaudissaient à son passage; tous les aventuriers se jetaient devant lui avec enthousiasme. En descendant au cabaret, il déclara
I,KS l)i;UX l’KISOX.MEKES.
qu’il allait présider une assemblée de représentants du peuple, dt.‘stinée à jufjer sans appel les nobles, les prétreselles riches d’Ai inagny et despays voisins.
En ce moment, un rustre herculéen entra dans le cabaret, avec le curé d’un villa^îe voisin ; c’était un petit homme joufflu dont la face rubiconde faisait songer à Rabelais. Le paysan lit pirouetter le pauvre homme devant IMuviôse le plus pittoresquement du monde.
— Voilà, dit-il, un mignon qui voudrait bien aller vendre des indulgences chez le roi de Prusse en attendant le retour de la monaichie.
— Nous l’enverrons au diable par le ciieinin de la guillotine, dit Pluviôse d’une voix formidable.
Le petit curé joufflu était en proie à la plus grande terreur.
— Ou plutôt, répai'tit IMuviôse, nous l’enverrons aux jacobins pour les distraire un peu; il formera un digne pendant à la descendante des la Chesnaye.
— Ah! comme ils riront ! Le bon Dieu lui-mème devait bien rire en voyant un pareil soldat dessenir ses autels ! Je ne doute pas, citoyen, de ton adoration pour le divin calice.
Pluviôse prit par distraction la calotte du pauvre curé et la jeta au feu :
— Nous voilà (juasi pareils; tu es un sans-calotte et moi un sans-culotte.
Pluviôse était facétieux dans ses bons moments.
Le petit curé suivait d’un regard mélancolique les pi'Ogi’ès du feu sur sa calotte.
—Ma tête à la bonne heure, dit-il piteusement, mais vous pouviez bien me laisser ma calotte.
Pour le récompenser de cette saillie. Pluviôse ordonna aux gendarmes de l’enfermer avec mademoiselle de la Chesnaye.
Le rustre fît encore pirouetter sa victime pour rébattement des buveurs. Après deux ou trois pirouettes, le pauvre curé disparut dans la chambre servant de prison.
— Hélas I pensa Blanche, seule, j’étais avec lui.
Lui, qui était-ce? Raoul ou Mi-ré-fa-sol î
Mais qu’est devenu le musicien ? Déjà vous savez f[ue Raoul mourant avait été rendu à sa mère. Mi-réfa-sol, jeté fout sanglant dans un cellier, y fut oublié le matin par tous ces ivrognes, qui pourtant avaient passé près de lui pour aller à la cave, une dernière fois, au petit jour, chercher du réveille-malin.
Dieu veillait sur le pauvre musicien.
Jeanne-aux-Bluets avait appris en se levant, par les patriotes éparpillés dans la campagne, que son arni Mi-ré- fa -sol était revenu au milieu de la nuit, r|u’il avait vu le pillage du châtëau et qu’il s’était fait
LES DEUX PUISONMÈHES.
tuer ou à peu près pour défendre une fois encore mademoiselle de la Chesnaye.
La pauvre Jeanne se mit à pleurer. Elle aimait son voisin, même depuis qu’il l’avait i|uittée sans lui dire adieu.
Elle courut au château à moitié folle, criant, pleurant, parlant toute seule.
Elle allait s’en retourner, croyant que son cher joueur de violon n’était plus là. Enfin en descendant l’escalier de la cuisine, elle entendit une plainte.
— C’est toi !
— C’est Jeanne-aux-Rluets !
Et ils étaient dans les bras l’un de l’autre.
— Mais tu vas mourir!
— Oui, je vais moui-ir! mais qu’est-ce que cela fait? C’est mademoiselle de la Chesnaye qu’il faut sauver !
— Qu’est-ce que cx'la fait? cela fait que je mourrai aussi, moi, et ma vache, et mes poules, et mon chien, qui savent si bien ton nom. Je veux que tu vives !
Et regardant son ami ;
— Gomme ils t’ont labouré ta chère tigure ! Les monstres !
Et elle embrassait doucement les plaies toutes vives.
— Tu vas t’en revenir chez toi ou chez moi. Mon chien te léchera tes plaies ; je déchirerai mes che-
luü
liLANCHK KT MARGLEKITE.
mises pour te panser ; je te donnerai ce bon lait que lu aimais tant, et je tuerai mon plus beau coq pour le faiie de la soupe.
— Laisse-moi mourir ici.
— C’est cela, je comprends. Tu t’imagines que mademoiselle Blanche te soignera pour tes beaux yeux; mais la pauvre fille est loin d’ici.
— Elle est partie !
— Il n’y a plus âme qui vive au château.
Le musicien eut une. crise. Jeanne, devenue forte comme par mii’acle, le miracle de l’amour, le prit dans ses bras et l’emporta dans la cour du château.
Là elle comprit qu’elle ne pourrait pas aller plus loin, mais elle vit venir deux paysans qui voulaient sans doute glaner après le pillage.
— Ma croix d’or, si vous voulez m’aider à porter ce pauvre Mi-ré-fa-sol.
Devant une bonne œuvre, les hommes qui vont à une mauvaise action s’arrêtent toujours.
Ceux-là firent un brancard, y mirent un matelas et emporlèrent le musicien qu’ils connaissaient de vieille date.
En moins d’un quart d’beure, ils arrivèrent dans la petite maison de la paysanne.
— Vous ne voulez pas de ma croix d’or ? leur dit Jeanne-aux-Bluels.
— Non, non, le citoyen Mi-ré-fa-sol nous payera cela avec son crin-crin.
LKS DEUX PKISONNIÈUKS. Ibl
— Oh ! mon Dieu ! dit Jeanne en se retrouvant seule avec le musicien, s’il allait mourir dans mes mains!
Je ne te raconterai pas, citoyen lecteur, tous les mémorables événements qui se passèrent ce jour-là dans la petite ville du Verniandois : l’église fut profanée et dévastée; on renversa l’autel, on jeta les bannières au vent; la chaire fut transformée en tribunal; quelques enthousiastes y prêchèrent la liberté; le septembriseur y lut le journal de Marat et le catéchisme des sans-culottes.
Maillefer, qui voulait désormais demeurer étranger au gouvernement du pays, fut porté malgré lui en triomphe jusque devant l’autel ; pour son apothéose lin des clubistes lui mit sur le front une couronne de i‘aisins entremêlés d’épis.
Pluviôse avait ordonné que tous les saints fussent dénichés. Maillefer eut beau les défendre au nom de l’art, avant le soir, vingt sculjitures brisées gisaientéparses. Dans leur aveugle fureur, les paysans brisèrent, à la porte d’une ancienne maladrerie, deux blocs énormes en pierre de Presles, représentant deux divinités druidiques que les archéologues et les archéographes regretteront toujours.
lU.ANCHE ET MARGLERITE.
Dans les rues, on promenait des haillons rouges, on chantait des chansons patriotiques, et on jurait de mourir pour la nation en se donnant l’accolade fralernelle.
Dans le cabaret de Maillefer, c’était toujours le même tableau à la Brauwer : les gendannes buvaient et la servante riait avec eux; mais çà et là, dans ce gai tableau, on voyait passer la figure désolée de Marguerite.
Quand vint le soir, les rumeurs s’apaisèrent ; les moins acharnés d’entre les révoltés succombèrent au sommeil; les plus craintifs verrouillèrent leurs portes, les étrangers et les vagabonds se dispersèrent dans la campagne.
—Il faut partir avec vos prisonniers, dit aux gendarmes Pluviôse reparaissant au seuil du cabaret.
Marguerite devint pâle comme la mort.
Elle se leva, pencha le front dans sa main, et demeura pensive un instant.
Et tout à coup elle sortit à la hâte par la porte du ^■erger.
Mademoiselle de la Chesnaye se désolait dans sa prison en face du pauvre curé, qui avait l’air réjoui, même en pleurant. Il égrenait son rosaire en songeant au lendemain.
La nuit avait encore rembruni l’imagination de Klanche ; plus elle allait, plus elle descendait dans sa peine.
LES DEUX l’KlSONNIÈRKS. 163
Le petit curé rabelaisien axait essayé de la distraire; mais bientôt, ému de vénération devant cette majesté de la douleur, il était redevenu silencieux.
Il se Ht du bi uit à la fenêtre; les vitres furent cassées, la croisée s’ouvrit à deux battants, et Marguerite pénétra dans la chambre.
— Madame, dit-elle en cberibant dans l’ombre mademoiselle de la Chesnaye, madame sauvez-vous par cette fenêtre!
Et comme lilancbe ne répondait pas :
— Je vous en su|)|)lie, madame, ne jierdez pas de temps, on vient pour vous saisir.
Blanche tendit sa main à Marguerite.
— Je vous remercie, lui dit-elle ; vous êtes une noble fille, toute de dévouement; je vous remercie à genoux, mais soulfrez que je ne vous écoute pas. — Me sauver, Marguerite? Où donc voulez-vous que j’aille? Il n’y a plus ip'i’un refuge pour moi, c’est la mort! Je suis seule, tf)ute seule au monde; je ne veux plus y demeurer. — Adieu, Marguerite.
A ce simple adieu, Marguerite eut le co“ur brisé.
— Non, vous n’étes pas seule, dit-elle d’une voix plus émue.
— Je ne suis pas seule ! reprit mademoiselle de la Cliesnaye avec amertume.
Et se souvenant des absents, elle murmura :
— Il est mort, peut-être.
BLANCHE ET MAKGL'EKITE.
Elle croyait n’étre point entendue de Marguerite; niais Marguerite dit aussitôt :
—Si vous vivez, il vivra; si vous mourez, il mourra; et s’il meurt...
— Et si Kaoul meurt vous mourrez, n’est-ce pas? Rassurez-vous, Marguerite, il vivra pour vous aimer.
On entendit un bruit de pas dans le corridor.
— Ils viennent, je les entends ; de grâce, passez par cette fenêtre !
— Non; inôn père est mort, je veux mourir !
— Ayez pitié de moi, madame ! vous ne savez donc pas que j’ai promis à Raoul de vous sauver? Si je vous sauve, il sera reconnaissant ; si je ne vous sauve pas il me méprisera. — Ayez pitié de moi, madame 1 En vous sauvant, je me sauve inoi-inèine ; le dévouement sera de votre côté.
Un rire bruyant éclata à la porte.
— (.tli ! oh ! dit un gendarme, ils s’entendent ensemble, ils forment des complots pour le renversement de la république 1
La porte s'ouvrit.
Marguerite se jeta devant Rlanche, et éteignit de sa main la chandelle qui dépassait la porte.
Le gendarme prit la pai ole ;
— Déclarons le diseur de messes coupable d’avoir éteint notre lumière en soupirant pour une aristocrate.
— Oh ! madame, dit Marguerite en se penchant
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vers Blanche, laissez-vous donc toucher à ma prière.
— Ça, mes amoui s, reprit le gendarme, nous ne sommes pas ici pour grivoiser; nous allons déguerpir. Valet de Dieu et du diable, dépéche-toi d’arriver; et toi, demoiselle de la Chesnaye, ne te fais point attendre. Voyez cette coquette-là !
— Silence! dit Marguerite à Blanche.
Elle la repoussa dans le fond de la chambre; elle lui prit de force sa mantille et son chapeau; elle lui donna sa coiffe, puis elle courut au curé, l’entraîna violemment vers la porte, et dit au gendarme : — Nous voilà'
A peine eut-elle dit ces mots que mademoiselle de la Chesnaye, toute haletante, arriva contre elle et voulut la dépasser. La jeune fdle, au désespoir, ferma la porte , en priant le gendarme d’attendre encore; puis elle saisit Blanche, l’emporta à la fenêtre et la descendit par violence dans le verger. Et revenant d’un bond à la porte, elle dit au gendarme en la rouvrjint ;
— Maintenant je suis prête; partons.
— Tu marmottais une oraison par là ? lui dit le gendarme. Nous verrons bien si la Vierge et les saints te tireront de nos griffes.
— Qu’on SC dépêche un peu, dit Pluviôse en se versant à boire.
— Oui, hâtons-nous de sortir de ce cabaret ! reprit Marguerite en CRchant sa figure.
166 BLANCHE ET MARRUERITE.
Maillct'er venait de sortie pour apaiser le reste des révoltés; le septembriseur salua Marguerite avec dérision et lui jeta les dernières gouttes de son verre.
— La berline vous attend à la porte, dit aux gendarmes la servante, qui descendait à la cave avec la seule lumièré de la première salle.
— Dieu soit loué ! pensa Marguerite.
Elle courut à la berline, l’ouvrit et s’y jeta avec avidité ; le petit abbé la suivit et se mit à côté d’elle; deux des gendarmes vinrent s’asseoir en face; un paysan prit le rôle de cocher, et bientôt la berline roula à travers la petite ville.
Devant l’église, les chevaux furent arrêtés par quelques vagabonds.
— Voilà la fdle de laChesnaye qui porte sa tête sur st's épaules jusqu’à la guillotine.
— Voilà la dernière des aristocrates qui part pour un long voyage.
— Si Dieu lui prête vie, elle finira ses jours sur l’échafaud.
C’était par ces belles plaisanteries que ces vagabonds saluaient le passage de Marguerite. Les uns lui jetaient de la boue; les autres, et c’étaient les plus infâmes, lui jetaient leurs outrages. Marguerite était fière de souffrir pour Blanche. Et qu’importent les outrages et la boue, (juand on s’appelle Marguerite Maillefer et qu’ou porte avec soi une grande action !
Cependant son père, qui arrivait parmi les tu-