LES DEUX PRISONNIÈRES. 1C
— Vive le roi ! s’écria-t-il en levant un front superlx;.
Marguerite tressaillit.
— C’est un songe, dit-elle.
— Vive le roi ! Vive Louis XVI ! reprit Raoul en faisant caracoler l’alezan autour de la berline.
Le paysan qui avait l’office de cocher arrêta soudainement les chevaux et dit à Raoul en se tournant vers lui :
— Mon mignon, les Français qui chantent k cette heure cette chanson-Ià chantent leur mort. Si j’étais armé; tu ne chanterais plus.
Raoul; qui s’imaginait déjà voir mademoiselle de la Chesnaye se mit à crier de plus belle :
— Vive le roi !
Un des gendarmes ouvrit la portière et fit résonner son sabre.
—Gibier de lanterne I passe ton chemin en silence ou je t’arrache la langue !
— Vous êtes tous des lâches !
L’autre gendarme, plein de fureur, descendit de la berline, et s’avançant vers Raoul ;
— Je te jette dans cette prison si tu t’avises de dire un mot !
— Eh bien, donc, vive le roi! s’écria encore Raoul.
Le gendarme lui saisit la main, le renversa violemment sur l’herbe et le traîna devant la portière.
—Il nous servira de marchepied, dit-il en le soulevant et en le poussant dans la berline.
Raoul croyait si bien avoir retrouvé Blanche, qu’au premier coup d’œil il ne reconnut pas Marguerite. La pauvre fille, qui épiait tous ses mouvements avec angoisse, tremblait de voir s’envoler cette illusion.
En effet, tout à coup le désenchantement passa sur sa figure : en levant son regard, il avait vu le corsage robuste de Marguerite ; il était tonibé du ciel sur la terre.
— Marguerite, dit-il imolontairement.
— Oui, dit-elle d’une voix étouffée en se penchant vers lui, c’est moi. Ne m’en veuillez pas ; j’espérais la sauver, et vous voilà perdu !
— Marguerite, dit Raoul, vous êtes la meilleure des femmes ! car je devine que vous avez pris la place de Blanche.
— Et vous, murmura Marguerite, vous avez voulu suivre partout Blanche ; vous avez voulu vivre ou mourir avec elle !
Les chevaux reprirent leur course ; l’un des gendarmes suivit la berline sur le cheval de Raoul.
— 11 en est temps encore, poursuivit Marguerite ; vous n’avez insulté ces gens-là que pour être enchaîné avec mademoiselle de la Chesnaye.
— Silence! dit Raoul d’un ton impérieux.
— Monsieur, dit Marguerite en se tournant vers le
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gendarme de la berline, cet homme est mon amant; il n’a crié : Vive le roi ! que |K)ur être emprisonné avec moi. Ayer, pitié de sa démence ; il a une vieille mère et une jeune sœur, rehdez-lui la liberté!
Raoul ne put cacher son émotion.
— Vous ne v-oyez donc pas qu’elle vous trompe 1 dit-il avec feu ; vous croyez emmener mademoiselle de la Chesnaye, et vous emmenez Marguerite Maillefer.
— Nous n’y regardons pas de si pi*ès, dit froidement le gendarme. Ne crois-tu pas que nous allons retourner? Nenni, nenni; autant l’une que l’autre.
Et se reprenant :
— Mille tonnerres ! voilà que je reconnais la citoyenne du cabaret ! Ma foi ! tant pis pour elle. Vous entendez bien, mes jolis amoureux, que je ne m'aviserai pas d’aller à Armagny chercher une réprimande entrecoupée de coups de bâton ; car le citoyen Pluviôse ne me pardonnerait pas. D'ailleurs la demoiselle Marguerite m’a l’air de dédaigner les sans-culottes comme la demoiselle de la Chesnaye ; les deux font la paire, donc à la sainte guillotinette !
Le gendarme, qui était en verve, poursuivit ains pendant plus d’une heure.
A foive de raisonnements, il finit par se prouver que la prisonnière était Blanche.
— Oui, disait-il en se frappant le front : ce ne peut , être que la fille de la Chesnaye, puisque c’est elle que nous devions emmener.
17‘2 BLANCHE EX MAKGUEKHE.
Raoul, qui, dès le début, avait tourné le dos au raisonneur, suppliait alors Marguerite de lui dire comment elle était parvenue à tromper les gardes de Blanche. Marguerite finit par lui raconter tout ce qui s’était passé, sans omettre le moindre détail à propos de mademoiselle de la Ghesnaye. A son tour, Raoul apprit à Marguerite qu’un pressentiment l’ayant averti de l’enlèvement de Blanche, il s’était traîné à sa fenêtre malgré les prières de sa mère ; que là, — des cris confus l’avaient affermi dans son pressentiment et avaient éveillé en lui le désir de suivre l’orpheline; — qu’après bien des obstacles, oubliant sa blessure et sa famille, il s’était mis en route allant à l’aventure, sachant (lue la prisonnière était dans la berline du château, n'osant demander par quel chemin fuyait la voiture, mais se souvenant vaguement que la veille Pluviôse avait décidé que mademoiselle de la Ghesnaye irait à Paris; — qu’enfin, à la vue de la bei line, se trouvant trop faible pour lutter contre les gardes de la prisonnière, il s’était décidé à se faire arrêter par eux comme rebelle à la république, afin de partager la captivité de Blanche.
Dans son récit, Marguerite fut simple et froide ; elle semblait ne point se douter de sa bonne œuvre. En écoutant les aveux de Raoul, elle s’attendrit jusqu’aux larmes.
Quand il cessa de parler, elle lui pressa doucement la main et murmura :
LES DEUX l'RISÜNNIÉKES. 17» '
—C’est un mauvais ange qui vous a conduit ici.
— C’est la destinée, Marguerite. Dans notre enfance, nous nous chauffions au même rayon de so* leil, nous nous reposions sous le même ombrage... —Nous aimions du même amour, pensa-t-elle.
Marguerite soupira tristement .
— Et nous mourrons de la même mort, reprit Raoul.