LE TIGRE AMOUREUX
Dans le verger de Maillefer, mademoiselle de la Chesnaye, toujours égarée par la douleur, demeura immobile pendant quelques minutes, l'œil hagard, les bras tendus vers la fenêtre d’où l’avait descendue Marguerite. Enfin, s’étant ressouvenue du château, où la dépouille de son père gisait sans sépulture, il lui vint tout à coup le désir d’y retourner.
— C’est mon berceau, dit-elle, je ne veux pas d’autre tombe.
Le verger de Maillefer était défendu par des haies gigantesques formées de sureaux, de framboisiers et d’épines blanches. Ce ne fut pas sans peine que ma-
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demoiselle de la Chesnaye franchit cette enceinte; elle y déchira ses pieds et ses mains. Quand elle fut dehors, elle demeura encore immobile, cherchant dans sa mémoire, plutôt que par ses yeux, le chemin du château. Je l’ai dit, la nuit était profonde; et d’ailleurs Blanche était éblouie par la lumière du cabaret. Après de vaines recherches, l’égarement la ressaisit, et elle se mit à suivre le premier chemin venu, oubliant qu’elle voulait aller au château. Dieu la conduisit par la main. Depuis les pluies de septembre, les chemins étaient mauvais, mais, grâce à Dieu, la route fut bonne pour l’orpheline. Après une demi-heure de marche, elle fut surprise de se trouver au bord du bois de la Chesnaye. A la vue des grands ormes, dont le feuillage noir murmurait lugubrement, elle eut peur, et s’imagina que l’âme de son père voltigeait autour d’elle. Ce fut avec cette idée qu’elle arriva au château, dont toutes les portes étaient ouvertes à deux battants.
— Il semble, dit-elle, que je suis attendue ici comme dans un cimetière.
Elle franchit d’un pied chancelant le seuil du portail; elle traversa la cour; elle pénétra dans le donjon, jusqu’à l’oratoire, et se laissa tomber dans un coin sur une tapisserie que les paysans avaient dé-’ tachée du mur. Là, à demi-morte de douleur et d’effroi , le cœur las de souffrir, la tête lasse de réver, elle demanda la mort à Dieu ; mais bientôt
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elle se ressouvint de lui, et elle eut peur de mourir.
Elle l’aimait; c’était l’aurore de l’amour^ non pas cette aurore aux doigts de rose, tant aimée du vieil Homère, mais l’aurore amoureuse du poète allemand, cette aurore qui vient après l’enfance et qui déchire peu à peu le voile embrumé de la jeunesse, qui égaye le cœur, et qui répand de si douces lumières sur les ténèbres de l’Ame.
Mademoiselle de la Chesnaye était une de ces blondes filles chantées par les poètes du Nord. En Italie, on l’eùt trouvée trop nuageuse et trop archangélique ; on l’eût désirée plus terrestr-e et plus vivante. Cependant, sa candeur d’enfant et sa blancheur de vierge ne l’empêchaient pas d’étre la plus belle et la plus adorable des blondes. C’était un ravissant tableau que la vue de son corps svelte et fragile, se détachant sur la verdure du bois ou sur les sombres tapisseries des grandes salles; le regard s’arrêtait religieusement sur sa chaste et douce figure. Elle eût ravi les vieux maîtres allemands ; Stéphane de Cologne l’eût reconnue pour sa madone ; sa bouche était faite pour Dieu plutôt que pour l’amour, et il semblait que ses yeux étaient devenus bleus en contemplant le ciel.
Durant près d’une heure. Blanche se reposa de la vie dans la pensée de celui qu’elle croyait vaguement retrouver au château. Elle finit par s’assoupir;
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elle pencha sa tête sur ses genoux, et le sommeil vint la prendre malgré elle.
Dans le sommeil, elle eut des songes étranges. L’horrible jour et l’borrible nuit du dimanche s’étaient effacés de sa vie. Tantôt elle se trouvait dans sa mélancolique solitude de la Chesnaye; elle s’accoudait encore à sa fenêtre, pour voir une image au travers des arbres; tantôt elle entrait dans l’église d’Armagny; elle passait devant lui; elle mouillait son doigt dans le liénitier, elle se signait, et, sur sa blanche robe, elle voyait avec horreur une croix de sang. Puis la scène changeait : elle se sentait entraînée au fond d’un cachot; elle marchait au supplice entre deux haies de gens armés ; puis elle se croyait morte au monde, elle habitait le ciel et demandait à Dieu la grâce de revoir sa Iwlle vallée d’Armagny.
Pluviôse, toujours ardent de carnage, fuyait Armagny, fier et glorieux d’avoir soumis tout le territoire aux lois sévères de la république. Vers cinq heures du matin, s’étant réveillé sur une table du cabaret, et augurant, d’après le silence qui régnait alors, que le jour du repos arrivait pour le peuple d’Armagny, il avait demandé son cheval et s’était mis
en route, se promettant de nouvelles distractions dans le premier pays venu, car il allait à l’aventure.
Son cheval était celui du comte de la Chesnaye; aussi la noble bête, libre dans sa course, prit rapidement le chemin du chftteau. Le jour s’allumait quand elle arriva dans l’avenue. En revoyant les tours gothiques, dont les clochetons se détachaient de l’ombre et du brouillard, elle hennit joyeusement, releva sa tête superbe et bondit comme une folle-
A la vue du château qu’il avait dépeuplé, Pluviôse eut un frémissement d’orgueil. Il repassa dans sa mémoire toutes les phases de son triomphe; il retomba dans sa sanglante démence, et fut assez sacrilège pour bénir le ciel de l’avoir protégé dans ses crimes.
11 eut la curiosité de descendre au château; il voulut pVofaner encore cette antique demeure des la Chesnaye, et voir au grand jour les ravages d’une peuplade en révoltée.
Le cheval, qui avançait d’un pas rapide, s’arrêta tout d’un coup au milieu de la cour, pencha tristement la tête, et regarda d’un œil abattu un chapeau gisant sur une tache de sang : c’était le feutre de son ancien maître. Pluviôse s’amusa de la sensibilité du cheval. Ce ne fut pas sans peine qu’il le détourna de l’endroit où était mort M. de la Chesnaye. La pauvre bête alla lentement jusqu’au perron, l’œil éteint, le pied chancelant. Après l’avoir attachée à un arbre, Pluviôse, encore tout réjoui de la vue du chapeau à
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corofis, luonu l’eiicalier et entra dans le donjon. Comme il s’avançait vers l’oratoire, la première chose qui saisit son regard fut mademoiselle de la Ctiesnaye à demi couchée sur des lambeaux de tapisserie. Elle dormait d’un sommeil toujours agité par les songes. Il s’approcha d’elle avec une grande surprise, s’imaginant, sous la coitfe de Marguerite, trouver une des servantes du château; mais à la vue de sa figure pâle et de ses mains blanches, il la reconnut et il s’alluma en lui une grande fureur.
—Ces brigands de gendarmes, murmura-t-il en grinçant des dents, voilà comme ils gardent mes prisonniers ! — Les lâches ! ils ne garderont pas longtemps leurs têtes. J’étais en si beau chemin pour arriver à la puissance ! — J’envoyais à Marat le fruit de ma victoire, la dernière fleur de la noblesse du pays. Pour cet hommage, une récompense nationale m’attendait, et voilà que tout est perdu !
Sa colère, ne pouvant atteindre les gendarmes, retomba sur Blanche.
—Race maudite 1 reprit-il en agitant son épée; il faut que j’en délivre le monde.
Sa fureur l’avait égaré, les mauvaises passions se déchaînaient en lui, scs grands yeux demandaient du sang.
Il allait, avec l'horrible volupté du crime, plonger son épée dans le sein de mademoiselle de la Ches-
naye, quand le premier rayon desoleil éclaira la pauvre orpheline.
Pluviôse retrouva tout à coup l’émotion qui déjà l’avaitsaisi une fois devant Blanche évanouie; il laissa tomber son épée, recula avec respect, et dit d’une voix émue :
— O mon Dieu ! qu’elle est belle !
Quand Blanche s’éveilla. Pluviôse était agenouillé devant elle.
Pleine d’épouvante, elle se cacha la tête dans ses mains.
— N’ayez pas peur de moi, dit le septembriseur, à qui son cœur donnait une soudaine inspiration, je n’ai plus d’arme, je n’ai plus de colère ; pour vous, je n’ai plus que de l’amour.
— De l’amour ! s’écria Blanche. Mon Dieu, n’ai-je point assez souffert sans l’amour de cet homme?
— Hélas ! madame, j’étais un nmnstre au-dessous de votre mépris ; mais je vous aime et je ne suis plus un monstre. L’amour est un feu qui purifie l’âme; déjà mon âme n’est plus si noire, et si j’osais, je prierais Dieu. Priez pour moi, madame, et je passerai le reste de ma vie dans le repentir et dans
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l’amour. Que ne puis-je effacer mes crimes avec mes larmes et avec mon sang !
Mademoiselle de la Chesnaye regarda PlnviAse à diverses reprises, pour s’assurer que ce n’était point un rêve.
— Des larmes ! du sang ! que j’en ai fait répandre ! reprit-il d’une voix brisée. Quand je ferme les yeux, je vois une mer rouge autour de moi. Avant mes crimes, je voyais les montagnes de mon pays, le héâtre de ma jeunesse. Plaignez-moi, madame, car j ^ suis plus à plaindre que vous : vos malheurs s’ef- A ceront avec le temps ; moi, j’ai des remords pour nternité. Mon Dieu ! je n’étais pas né pour le rôle hn eux que j’ai rempli ; ma vie devait se passer làbak dans l’Auvergne, sous l’œil de ma mère et de me\ enfants. Ah ! c’est un beau pays ! mais de fatals désf s m’en ont chassé. Une fois dehors, toutes les inau, aises passions m’ont assailli, j’ai perdu mon cœun i ô madame, je le retrouve près de vous.
Blà iche recula contre la boiserie ; elle avait le cœur oppra sé, les yeux hagards, les mains tremblantes. — a tis-je en enfer ? se demanda-t-elle.
— ll| l’y a point d’enfer pour les anges, dit le septembri -.eur avec enthousiasme ; pour les anges, il n’y a que » e l’amour !
— D( l’amour ! dit Blanche tout égarée.
Et, s isissant dans ses doigts la croix de Raoul :
— V(i re amour est pour moi l'enfer. Raoul ! Raoul !
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délivrez-moi de ce monstre qui me jetait hier la tête de mon père ! délivrez-moi de ce démon qui me jette aujourd’hui son cœur !
— Tu appelles ton amant, dit Pluviôse en sortant de son humble attitude. Oh! garde-toi bien de réveiller ma fureur par la jalousie, car ma fureur ne s’apaise que dans le sang...— Pardonnez- moi, madame, je suis ivre, je suis fou. — Il y a toujours eu de la démence dans ma vie. Je me souviens qu’aux lamentables journées de septembre, le sang que je vis répandre me jeta dans une horrible ivresse. J’étais allé à la Force pour voir le théâtre rouge oü se débattaient tant de belles victimes ; je fus saisi tout à la fois par la fièvre, par le délire; je pris une hache...
Le septembriseur leva ses mains tremblantes et recula avec angoisse, comme s’il revoyait le sanglant spectacle de la Force.
Il reprit d’une voix haletante :
— Celle-ci demandait ses enfants, mais j’avais oublié ma mère; celle-là, qui n’avait pas vingt ans, ne demandait que la vie, mais je ne donnais que la mort. Ce récit vous épouvante, c'est la page la plus odieuse de ma vie ; cette page, écrite avec du sang, couvre mes autres souvenirs. Je me confesse devant vous ; car, si vous voulez m’absoudre, je sens que j’aurai la force d’effacer le passé par l’avenir. Soyez compatissante, soyez charitable. Avant de vous voir, j’étais un tigre ; mes dents et mes griffes sont tombées à
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VOS pieds; achevez l'u‘ii\re, faites que je redevienne un homme.
Blanche tressaillit.
— Vous êies émue, ma douleur vous touche, je .suis sauvé !
Les yeux du septembriseur se noyèrent de larmes. Il voulut parler encore, mais sa voix se brisa en sanglots. Il se traîna aux pieds de Blanche, et pencha humblement son front sur la tapisserie.
Mademoiselle de la Chesnaye détourna ses cheveux qui l’aveuglaient et regarda, en frémissant d’horreur, le monstre prosterné devant elle.
— 0 mon Dieu ! murmara-t-elle, délivrez-Ie du crime, mais délivrez-moi de sot» amour!
Pluviôse releva la tête et regarda mademoiselle de la Chesnaye.
—Oh! que vous êtes belle 1 dit-il en lui voulant saisir la main.
—Ne me touchez pas 1 s’écria-t-elle avec dégoût.
L’irritable Pluviôse ne put cacher son dépit.
— Songe, dit-il d’une voix plus assurée, que je suis tonsouverain maître. L’amourm’a courbé devant toi, mais ma puissance peut te jeter à mes pieds.
Le misérable se radoueit et redevint suppliant.
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— De grâce, dit Blanche, ne vous contraignez pas; j’aime mieux vos fureurs que vos prières.
— Prends garde à ma fureur, je te le dis encore; prends garde que je n’aille chercher ton amant poulie déchirer sous tes yeux.
Il se leva et ramassa son épée.
— Vous frémissez, vous avez peur; eh bien, donc, un sacrifice pour votre amant. Tout à l’heure je me croyais une âme, je me trompais : je suis la proie ^ d’une infernale passion.
Pluviôse se tut, rejeta son épée et dévora Blanche du regard.
Et, s’abandonnant à sa passion, il courut à elle les yeux errants, les bras tendus.
— Tuez-moi ! dit l’orpheline.
A ces mots, le misérable s’arrêta comme devant un fleuve de sang; il pâlit et détourna avec effroi sa tête hérissée.
Le soleil, qui s'était caché, reparut à la fenêtre de la salle et rayonna doucement aux pieds de mademoiselle de la Chesnaye. Ce fut pour elle d’un bon augure; elle pensa que Dieu venait à son secours.
Le septembriseur, ébloui par le soleil, fit encore un pas vers elle. Alors l’infortunée entendit un plaintif hennissement; c’était le cheval de son père; dans son imagination romanesque, elle vit déjà un cavalier armé accourant pour la défendre. Elle écouta avec avidité; mais nul bruit nouveau ne troubla
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rinimense solitude; c’était un silence de mort.
Pluviôse, qui s’était soudainement apaisé, sentit sa tlamme se rallumer peu à peu à la vue de l’orpheline. Il suivait d’un œil ardent les secousses de sa gorge, les frémissements de ses épaules; il admirait la blancheur rosée de son cou, la beauté adorable de ses yeux et de sa bouche, la délicatesse inouïe de ses pieds et de ses mains ; il songeait avec frénésie aux délices ineffables qu’il trouverait dans l’amour d’une pareille femme. Egaré par la violence de ses désirs, il voulait s’élancer pour saisir sa proie ; mais la divine candeur de la pauvre fille arrêtait son élan.
Blanche écoutait toujours; le morne silence du château n'était coupé que par le vent, qui battait légèrement les vitres. Elle désespéra d’un secours étranger ; elle s’arma de sa vertu et jura de se défendre jusqu’à la mort.
— Je ne suis pas un écolier, je suis un septembriseur, dit tout à coup le misérable en repoussant la main invisible qui le retenait.
Et il se jeta avec rage sur maciemoiselle de la Chesnaye.
Ce n’était plus qu’une ombre.
Saisie d’un spasme nerveux. Blanche se débattit d’abord; mais bientôt elle fléchit et tomba inanimée.
Sa pâle figure se parsema de teintes bleuâtres ; sa bouche vermeille se décolora ; son cœur cessa de battre, sa bouche de respirer.
— Morte! dit Pluviôse.
Il ne voulut pas profaner celle qui venait de se réfugier dans la mort.
Il prit avec respect une des mains de l’orpheline et la toucha du bout des lèvres.
Sa bouche s’était ouverte pour tous les calices de la volupté, sa bouche se referma sur une main refroidie. Ce baiser de mort fut la seule joie de son infernal amour.
Après avoir longtemps contemplé mademoiselle de la Chesnaye, après avoir vu avec douleur tous les signes de la mort sur sa pôle figure, il sortit lentement du donjon.
Il était plus morne et plus désolé que le cheval de M. de la Chesnaye.
En dépassant le portail, la pauvre bête s’arrêta, et . sembla demander du regard à son nouveau maître quel chemin il fallait suivre.
— Hélas ! dit le tigre en pleurant, où vais-je î
Tous les hommes sont nés bons, tous deviennent méchants; quelques-uns redeviennent bons.
Pluviôse était né sur le penchant d’une colline, en la plus humble et la plus tranquille métairie de l’Au-
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