LE TIGRE AMOUREUX
vergne. Dans son enfance, ses regards ne reposaient que sur sa mère, sur sa sœur, sur le ciel, sur la nature. Comme Danton ii ses derniers jours. Pluviôse, à ses premiers jours, s’était épris de l’amour des champs. Les villes d’Auvergne lui semblaient des cages de pierre ; il en franchissait le seuil avec d’horribles étouffements. Pareil à la béte fauve de la montagne, il aimait la liberté, la liberté aventureuse et sauvage qui ne s’arrête jamais. Aussi il devint braconnier dans les bois, et pécheur dans les étangs du seigneur de son pays. Les gardes ne s’avisaient guère de l’arrêter ; car il était d’une stature herculéenne, d’un courage héroïque ; il se fût défendu jusqu'à la mort avant d’étre enchaîné, la prison et la tombe étant pour lui pareille chose. Si les gardes lui demandaient de quel droit il chassait dans les bois de monseigneur, il répondait, en levant une tête superbe, toute hérissée par la colère ; « Allez dire à votre seigneur que j’ai le droit de chasser partout, comme il a le droit de se chauffer au soleil. Dieu seul est le maître du monde, et je suis un de ses enfants, comme votre seigneur.» Les gardes, plus surpris que le braconnier, s’en allaient en silence et se résignaient à fermer les yeux sur les délits à venir. En ce temps-là. Pluviôse n’était pourtant pas un de ces vagabonds qui désolent les campagnes; il aimait le travail, et, quand il n’avait plus faim du gibier de son seigneur, il labourait les teri-es de son père avec
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une ardeur sans pareille. Le soir, après une laborieuse journée, il s’en revenait à la métairie tout en flattant ses chevaux de la main et de la voix, et, à son retour, il se délassait en jouant avec sa iœur, ou son chien, ou son chat, à la clarté d’un feu de fagots, aux bruits alléchants d’une marmite et d’une cafetière, qui semblaient jaser ensemble des délices rustiques du souper.
Ce fut ainsi que se passa la jeunesse de celui qui devait être un des massacreurs de septembre. Mais cette vie, qui s’en allait doucement à la mort, se détourna tout à coup et à jamais de son cours.
Un jour, le seigneur le rencontra à lâchasse, dans les bois avoisinant le parc. Et le seigneur lui dit, tout rouge de colère :
— Vilain, je te ferai pendre si je te retrouve ici. Va-t’en !
Pour toute réponse, le vilain lâcha un coup de fusil sur un lièvre, qui alla tomber aux pieds de monseigneur,
— C’est pour ma mère, monseigneur.
— C’est pour mes chiens, drôle ! Prépare ton âme, car demain tu seras pendu; nous enverrons ce soir la maréchaussée à tes trousses. Chasser sur mes terres ! as-tu donc perdu la tête !
—J’ai toujours ma tète sur les épaules, monseigneur, et je pense qu’elle tient mieux que la vôtre.
Le seigneur leva son pied ; le vilain leva sa main,
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après quoi il alla ramasser le lièvre à la face de monseigneur; puis il sortit du bois en chantant avec insouciance une chanson d’amour des montagnes.
Le soir la maréchaussée de la ville voisine survint, comme par miracle, à la métairie.
Le braconnier était alors à la chasse aux amours, au bas de la montagne. Sa pauvre mère, toute éplorée, courut l’avertir. Il tempêta contre les seigneurs, et, la tempête passée, il eut peur de la prison. 11 dit à sa mère qu’il allait s’éloigner un peu du pays, et qu’il reviendrait aussitôt que la colère seigneuriale serait apaisée. Sa Jcanneton pleura, sa mère sanglota; ce furent des accolades à n’en plus finir.
— Adieu, ma mère ; adieu, Jeanneton.
La mère resta, mais Jeanneton dit tant de fois adieu à son amant qu’elle le suivit dans sa fuite.
Et en attendant le retour du braconnier, la maréchaussée dévora le lièvre.
Les amoureux allèrent à Paris, où bientôt leur amour se changea en débauche. Jeanneton fut infidèle ; le braconnier regretta son pays, mais il n’était plus temps. Il n’eut pr)int la force de se détourner des mauvais chemins qu’il suivait avec égarement. — Vous savez la suite de son histoire.
Quand vint le jour terrible où le peuple se vengea, il se souvint du lièvre qu’il n’avait pas mangé et du seigneur de son pays : il voulut se venger, la fièvre
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de la révolte le saisit; son âme se teignit de sang^ il
fut fanatique, terroriste, septembriseur !
A la porte du château de la Ghesnaye, toute sa vie passa ainsi devant lui.'
Cependant le cheval frappait du pied, et regardait tour à tour le portail et les deux chemins ouverts dans le bois.
— Où vais-je ? se dit encore Pluviôse.
Blanche revint à sa pensée ; une douleur infinie traversa son âme, il songea à mourir.
Mais il eut peur de la mort, il eut peur du jugement de Dieu; il étouffa ses remords et il éperonna son cheval.
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