LA BEI, LE AU BOIS L)ORMA,NT
comme son enfant, espérant la réchauffer sur son cœur éteint.— Enfin, après une heure d’angoisses, elle tomba dans une morne désolation; et, se tournant vers le prêtre qui priait, ou plutôt qui pleurait, elle murmura à diverses reprises ;
— Morte , quand je suis vivante î elle si jeune, moi si vieille !
Elle avait déposé Blanche sur un lit où la lumière n’arrivait qu’à travers la blanche mousseline des rideaux. Le vieux curé contemplait la trépassée en sanglotant; il voyait avec d’amers regrets cette fille angélique enlevée au monde, qu’elle eut embelli de ses grâces et de ses vertus.
Blanche était belle dans la mort, comme dans la vie; elle semblait se reposer dans l’extase archangélique. On avait ouvert la fenêtre, et la brise automnale, si bonne à midi, agitait doucement les rideaux; jamais lit funéraire n’eût un aspect si doux, jamais trépassée ne fui plus belle à voir.
Le lendemain, la chapelle de laChesnaye, profanée par mille sacrilèges, s’ouvrit encore pour les chants sacrés et pour la prière. Dans un simple cercueil en chêne, recouverte d’un voile blanc, mademoiselle de
]94 BLANCHE ET MARGUERITE, la Chesnaye fut déposée dans le chœur. Quelques jours auparavant, toute la population d’Armagny eût asbisté à l’enterrement de Blanche ; les jeunes filles' eussent été fières de la porter en son dernier refuge; mais aujourd’hui elles viennent en curieuses, à la porte de la chapelle, voir ce qu’elles appellent la dernière cérémonie.
Durant la messe, un homme triste et morne vint religieusement s’agenouiller dans ja chapelle.
11 pria pour le repos de l’âme de Blanche, avec autant de ferveur que le vieux prêtre.
C’était Maillefer.
Il pria en même temps pour sa fille.
Tout le monde s’étonnait, dans le pays, de la mort de mademoiselle de la Chesnaye; on se demandait comment la prisonnière avait échappé à ses gardes pour aller mourir au château. Nul ne se doutait du dévouement de Marguerite; le sculpteur ne se figurait pas que sa fille eût pris courageusement les chaînes et le danger de la jeune châtelaine. Dans ses tourments sur le sort de Marguerite, il espérait qu’effrayée des sanglantes orgies des fanatiques, elle s’était enfuie à quelques lieues de là, dans le pays de sa mère, oii elle avait encore un grand nombre de tantes et de cousines.
Quand la noble fille eut été déposée auprès de sa mère, sous la pâle lumière de deux lampes sépulcrales; quand le prêtre, Maillefer et les fossoyeurs
LA BELLE AU BOIS DORMANT. 195 eurent arrosé le cercueil d’eau bénite; le vieillard s’agenouilla, appuya sa bouche glacée sur le chêne bénit et dit d’une voix solennelle :
— Dernière fille des la Cbesnaye, dormez en paix jusqu’au grand jour du jugement!
L’écho des voûtes sépulcrales répéta ces paroles ; — Dernière fille des la Cbesnaye, dormez en paix jusqu’au grand jour du jugement !
Et l’on n’entendit plus que le bruit des pas dans le silence.
• Le prêtre se leva, les assistants sortirent et on referma la porte de ce campo santo des la Cbesnaye.