‹ Blanche et MargueriteChapitre 19 sur 27 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

Ne troublons pas le repos des morts ; retournons à nos jeunes prisonniei-s. Les chevaux de la berline depuis longtemps oisifs au château, fuyaient comme le vent vers Paris. Dès la première soirée, on s’arrêta à Compiègne pour s’y reposer la nuit. Dans cette ville toute royale, la révolution était mal venue et, au passage des prisonniers, un morne silence régna partout.

Pour charmer les ennuis de la route,les gendarmes avaient forcé leurs victimes à suivre la berline à pied, depuis la première maison de Compiègne. Ils espéraient recueillir, par cette belle œuvre, les applaudis-

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15AOU1. KT MAKGüEKI'JE. 197

iiienls du peuple ; mais, partout, le peuple s’intéressa à la jeunesse et à la beauté de Raoul et de Marguerite : les femmes pleuraient, les enfants se cachaient dans les bras de leurs mères; c’était une désolation sans pareille. Les deux amants qui, tant de fois en un seul jour, avaient été poursuivis par les cris de la populace, bénirent cet accueil silencieux et triste. Le petit curé , s’imaginant que les larmes tombaient pour lui, disait ses patenôtres avec reconnaissance.

— O mon Dieu! s’écria-t-il en voyant une église, étends la main sur ce pays qui nous reste fidèle. — Kt vous, [X)ursuivit-il en voyant un gendarme qui s'avançait vers lui, daignez nous conduire dans la meilleure hôtellerie de cette ville.

Slalgré ses prières, il fut jeté, avec ses deux compagnons, dans un cachot humide, où ils eurent, en communauté, une cruche d’eau, un pain de soldat et un lit de paille d’avoine. Le petit curé se coucha le premier. Raoul et Marguerite se consolèrent ou se désolèrent longtenq)s ensemble; enfin Raoul, plus faible à cause de sa blessure à peine cicatrisée, tomba épuisé à côté du prêtre. Marguerite pria pour tous les deux, s’enveloppa dans sa vertu et s’endormit paisiblement à côté de Raoul.

Le lendemain, avant de partir, les gendarme?

eurent l’infamie de vouloir ajouter des fers aux tortures des prisonniers. Ils les amenèrent à la porte de

la prison, afln que les passants et les voisins Rissent spectateurs de leurs grimaces.

TfT.Nou3 enchaîner! dit Marguerite en pensant à mademoiselle de la Chesnaye, nous enchaîner! Mais, si vous partiez sans nous, nous irions à Paris nous livrer aux bourreaux.

— C’est par charité qu’on vous enchaîne, dit un des gendarmes : est-il rien de plus chai itable que d’enchaîner deux amants? Le petit curé joujïlu, qui vous regarde en se lamentant, ne vous enchaînerait pas niieux avec le secours d’une oraison.

Raoul, indigné, ne put résister à sa colère. C’était au moment où l’autre gendarme lui saisissait les mains, pour les présenter aux fers : il se jeta violemment contre lui et le renversa sur la muraille, en dégageant ses mains.

Le premier gendarme voulut réprimer cette noble colère; mais Raoul, plus irrité, l’envoya mordre la poussière aux pieds de son camarade.

Les assistants applaudirent du fond de leur cœur. Le peuple applaudit toujours à la force et au courage. L’un des spectateurs de cette scène fut même assez téméraire pour aller au secours de Raoul.

— Gendarmes du diable! dit cet homme d'une voix tonnante, je ne vous conseille pas d’enchaîner vos prisonniers !

—Je veux bien qu’ils m’enchaînent, dit Raoul

RAOUL El MARGUERITE. 199

d’un ton superbe ; mais je leur défends de toucher à cette jeune fille.

Les gendarmes, qui étaient à moitié ivres, craignirent l’issue de cetle scène et firent avancer la berline, disant qu’ils dédaignaient de lutter avec des brigands destinés à la sainte guillotine.

Raoul tendit la main à celui qui était venu pour le défendre, et monta dans la berline où l’attendait déjà Marguerite.

■.—Pourquoi m’avez-vous préservée de leurs fers ? dit-elle avec un triste sourire; j’eupse été si heureuse de les porter !

Au premier village , la pauvre fille demanda un verre d’eau; les gendarmes firent semblant de ne pas entendre.

— Tant mieux ! pensa-t-elle, ils se vengent sur moi du courage de Raoul.

Ils se vengèrent durant toute la route. Je ne raconterai pas tous les petits supplices dont ils accablèrent les prisonniers. Plus ils approchaient de Paris et plus ils se croyaient patriotes en tyrannisant les arislocrales.

La berline entra dans Paris, vers onze heures du soir. Les gendarmes remirent au lendemain leur visite à Marat ; ils passèrent la nuit à s’enivrer dans une mauvaise auberge du faubourg SainUDeiiis, avec quelques sans-culottes d’alentour, venus à leur aide pour veiller les trois prisonniers, destinés, suivant

leur métaphore un peu hasardée, à la grande gueule altérée de sang.

En ce temps-là vivait à Paris un homme étrange, qui n’avait poir.t de famille, mais qui avait une patrie;

Un médecin, ayant pour scalpel une guillotine qu’il promenait par toute la France, pour trancher les mauvaises herbes;

Un journaliste humanitaire qui demandait du sang humain pour écrire;

Un profond politique qui voulait élever le peuple en abattant toutes les têtes qui dépassaient la foule;

Un réformateur, ayant au cœur la haine du mal et non l’amour du bien.

Quand finit le règne de Louis XVI, cet homme devint roi à son tour, le roi des terroristes, ou plutôt il devint dieu, le dieu sanglant des démagogues.

Le malheureux n’avait pas eu de mère, car quelle . mère a eu de pareils enfants ? Ou plutôt sa mère était une marâtre.

Il s’appelait Marat.

Or donc ce fut devant Marat que comparurent Raoul et Marguerite.

C’était un matin ; le ciel était sombre ; les ru-

RAOUL ET MARGUERITE. iOl

meurs, apaisées dans la nuit, sc réveillaient de toutes parts devant la maison de Marat. A la porte du tribun, les vagabonds demandaient des distributions de pain, le supplice des aristocrates, le pillage des hôtels; les uns prêchaient la révolte, les autres lisaient aux passants l'Ami du peuple ; ceux-ci racontaient les fabuleuses amours de la reine, ceux-là chantaient d’aimables chansons où lanterne rimait avec guillotine.

— Passons vite, dit Marguerite aux gendarmes.

Mais la hideuse populace, qui s’ébattait là, arrêta les gendarmes et leurs prisonniers.

Avant de passer, il fallut que les pauvres captifs subissent tous les outrages de cette foule violente. '

Ils trouvèrent Marat dans une chambre sombre, tapissée de pamphlets et de gazettes.

Là étaient amassés la Chronique scandaleuse, la France libre, la Madeleine convertie, la Démence et l’agonie de Mirabeau, le Christ dévoilé, les Métamorphoses, les Grandes colères du père Duchéne, les Fastes scandaleux, les Litanies des rois, les Crimes des reines de France, et mille autres écrits pareillement marqués au bon coin.

Le tribun, qui ne dormait jamais, irritait aloi’s ses fureurs contre les rois et les nobles, par la lecture d’un libelle anonyme, ayant pour titre les Misères du peuple. Il était assis devant un feu noir et morne;

m Br.AXCHE FT MAHGUERITK.

les bûches pleuruient et semblaient ne s’allumer qu'à regret. Sur les bords d’une cheminée en pierre étaient éparpillés les derniers numéros de l’Ami du peuple et de l’Ami du roi. Outre ce libelle anonyme, Marat avait entre les mains le Lever de l’aurore^ petite satire d’ancienne date, dont presque toute l’édition avait passé à un auto-da-fé de la cour, pendant que l’auteur passait à la Bastille. Cet écrit était devenu singulièrement rare, et Marat le pressait dans sa main comme une chose précieuse.

Le tribun représentait dignement la populace par le cynisme de son costume : il était à peine vêtu d’une houppelande en lambeaux, d'une vieille culotte de soie noire, à demi débraillée ; il avait, sur la tête, une guenille en turban où s’épanouissait une c.ocarÜe; aux pieds des souliers sans boucles, à demi perdus dans les cendres de l’âtre.

A la vue de cet homme si laid, Marguerite eut Un mouvement d’horreur. Elle se souvint avec surprise de l’enthousiasme que son père montrait souvent pour Marat : suivant Maillefer, qui le voyait de loin, c’était un républicain plein d’extravagantes vertus, un fou sublime, capable de sauver comme de perdre la nation. Elle espérait trouver en Marat un autre Maillefer, c’est^è-dire un homme ayant plus de cœur que de tête; mais, en voyant la face livide, la grande bouche convulsive, l’œil colère du tribun, elle devina Marat, le colosse de haine, le géant d’horreur autour

MAOin, ET MAKUUERITE.

lie qui s« gi-dupaienl toutes les niHUvaises passions du temps.

Raoul ne s’étonna point de la laideur de Marat : dans son imagination, les grandes ligures républicaines se dessinaient plus horribles encore. S’il avait vu Robespierre, le tribun coquet qui écrivait ses dis<‘ours en manchettes, il lui eût dit à coup sûr : «Tu n’es pas Robespierre, ou tu es plus monstrueux que Marat, car la nature ne t’avait pas destiné au rôle que tu joues. »

Marat avait vivement tourné la tête vers les gendarmes et les prisonniers. Son regard, toujours courroucé, s’était arrêté sur Marguerite sans s’adoucir : il se souciait bien de la douleur et de la beauté de la jeune fille ! Un des gendarmes lui remit le procèsverbal de Pluviôse. Il le lut avec une curiosité fiévreuse, en traçant de petites croix à divers passages, avec un crayon rouge.

Tout à coup U bondit sur son fauteuil et s’élança vers Marguerite.

— Tu es la fille de la Chesnaye? s’écria-t-il avec un éclat de voix.

— Oui, je suis la fille du comte de la Chesnaye, dit Marguerite avec dignité.

— J’en suis bien aise ! reprit le tribun , en la contemplant d’un œil curieux.

Et il se remit à lire le procès-verbal, tantôt souriant, tantôt grimaçant^ l’œil plein d’éclairs, la narine

i04 BLANCHK ET MARGUERITE, mouvante. Quand il eut fini, il regarda Raoul et le petit curé.

— Malgré ses péchés, celui-ci aimerait mieux comparaître devant Dieu que devant Marat, dit un gendarme, en poussant le curé par Tépaule.

— D’où viennent ces faquins-là? demanda le tribun aux gendarmes; cette lettre ne me parle pas d’eux.

— Voilà l’histoire, citoyen, dit un des gendarmes. D’abord ce chérubin bouffi est un curé qui nous fut amené à Armagny par les patriotes d’Avilé, le pays des calotins ; et ce grand muscadin, tout pâle d’une petite égratignure, qui semble porter le deuil do sa mort prochaine, est tout simplement l’amoureux de la fille du défunt la Chesnaye.

/—•Les belles mœurs de la noblesse! murmura Marat.

En ce moment sa gouvernante, c’est-à-dire sa maîtresse, c’est-à-dire sa femme, puisqu’il l’avait épousée un beau jour de printemps, à la face du soleil, sun’int dans la chambre et déposa, sur la cbeminée, un numéro de la Feuille villageoise, et une satire toute fraîche contre M. Marat, le grand médecin de la vie .

— Donc, poursuivit le gendarme, l’amoureux, voyant partir sa belle, imagina de partir avec elle pour partager ses malheurs. Nous cheminions en paix, quand il vint caracoler autour de nous en criant

tntje le roi! C’était une malice. Nous avons réuni au plus tôt ces deux modèles d’amour.

Marguerite rougit et regarda Raoul avec amertume.

— Vous êtes de braves citoyens, dit Marat; la nation n’oubliera point vos services; j’écrirai à la commune de Saint-Uuentin de vous délivrer à chacun vingt-quatre livres pour première récompense. Vous allez, avant de retourner, conduire ces aristocrates à l’Abbaye.

Marguerite fit un pas vers Marat.

— J’espérais, dit-elle, d’une voix étouffée, j’espérais...

— Les aristocrates n’espèrent point devant moi, dit Marat brusquement.

— Je n’espérais pas pour moi, mais pour lui* reprit Marguerite en regardant Raoul : son seul crime est de m’avoir suivie...

La pauvre fille rougit encore et dévora ses larmes :

— Son seul crime est de m’aimer.

En disant ces derniers mots, elle était toute défaillante.

— Et tu crois, dit Mai-at, qu’on n’est pas coupable en aimant une aristorate ?

Marguerite baissa la tète avec résignation.

Raoul, à son tour, s’avança vers Marat.

— Il n’y a ici (ju’un seul aristocrate : c’est moi ! dit-il à haute voix. Je me nomme Raoul de Marcilly;

i06 KI.ANCMK et marguerite.

mon père était marquis, et je suis marquis en dépit de la bande rouge. Je dois dire toute la vérité à M. Marat. Cette noble fdle, qui allait s’abaisser en vaines prières, n’est point Blanche de la Chesnaye, c’est Marguerite Maillefer; ce procès-verbal doit parler de son père. Marguerite a eu pitié de Blanche, elle a voulu mourir pour elle.

— Ne l’écoutez pas, dit Marguerite avec un triste sourire ; il s’égare, il devient fou, il veut me sauver, ne l’écoutez pas! Je suis Blanche de la Chesnaye ; il se nomme Raoul de Marcilly ; sa famille est noble, mais sa famille a toujours été la providence des pauvres. N’allez pas l’arracher à sa mère, qui en mourrait ! Vous avez une mère, monsieur ; eh bien, donc, pensez à votre mère'

—Ma mère! dit Marat en passant sa main sur son Iront ; je n’ai pas de mère.

Tout le monde pâlit.

— Ma mère, reprit-il, c’est la nation. Les nobles l’ont déchirée, il faut que je la venge par le sacrifice des nobles !

— N’est-ce point assez d’un sacrifice? murmura Marguerite. Je vous demande en grâce cette mort glorieuse, qui expiera les fautes des nobles. J<? suis la dernière de ma famille, je ne regretterai rien en ce monde. Faites-moi mourir, mais laissez vivre Raoul !

— Raoul, Raoul, dit Marat, avec distraction. Il me

semble avoir vu ce nom-là dans le procès-verbal du délégué Pluviôse.

11 relut la lettre d’un regard rapide :

O A -\rmagny, j’ai trouvé un digne clubiste... « Maillefer... Un vieux tilleul... Un saint Jacques... « Le chAleau arméjusqu’aux dents. ..Quel beau jour « que celle nuit-là!... Je l’envoie la fille du défunt... « Raoul de Marcilly... d

— Ah! ahl voilà ce que je cherchais ! Voyons donc tout le paragraphe :

O Dans la grande salle, j’ai trouvé le plus auda- « deux de nos ennemis, atteint d’un coup mortel. « 11 s’appelle Raoul de Marcilly. Je t’écris son nom « afin que si, par miracle, il ne meurt pas de ses O blessures, il te soit loisible de l’appeler à ton tri- « bunal. s

S’adressant à Itaoul :

— Ah ! tu n’es pas mort !

— Et, si je n’avais les mains liées, dit Raoul, je prouverais bien à M. Marat que je suis très-vivant.

Marat trépigna de rage; il saisit son crayon rouge et fit une petite croix sur le nom de Raoul.

— Voilà ton épitaphe, marquis.

— C’est une glorieuse épitaphe ! on n’en verra point de pareille sur la tombe de M. Marat.

— Sur ma fosse on verra un glorieux monument! On verra la nation en deuil! dit le tribun avec orgueil.

Marguerile, jusque-là retenue par Raoul, se jeta aux pieds de Marat. Sa douleur, sa beauté, ses larmes, il vit tout cela sans s’émouvoir, U détourna la tête avec impatience.

— Les républicains sont généreux, dit Marguerite : soyez donc généreux, vous qui êtes le plus puissant des républicains! Je ne veux pas mourir; il est encore si matin pour moi ! je ne veux pas qu’il meure, car c’est mon amant. Ayez pitié de la jeunesse et de l’amour ! vous êtes aimé, monsieur ; vous avez été jeune : souvenez-vous de ce temps-là !

— Je ne suis pas votre juge, dit Marat avec impatience; vous comparaîtrez devant le tribunal du peuple.

— Oui! dit Marguerite, cet odieux tribunal qui condamne toujours ? S’il nous faut y comparaître, nous sommes perdus! Vous pouvez nous sauver de cet abîme : déchirez ce procès-verbal , faites-nous grâce de la prison, oubliez-nous. — Ohl monsieur, la prison, c’est la mort dans la vie! Vous le savez : on m’a dit que vous aviez passé deux ans sans voir le soleil. Ne plus voir, ne plus respirer, ne plus entendre, voilà la prison ! — Le soleil est si doux ! le ciel est si beau ! Oh ! monsieur, vous qui vous dévouez pour la liberté, laissez-nous la liberté !

Marat, qui demeurait insensible, répondit avec calme, après avoir cherché une métaphore, suivant la coutume des orateurs du peuple :

KAOUL KT MAK<rLEKITli. 209

—Quand le chasseur surprend un loup qui a failli le dévorer, il ne s’avise pas de lâcher prise : ainsi font les républicains qui saisissent les nobles au péril de leur vie. Il fallait vous défendre jusqu’à la mort, comme le ci-devant comte de la Chesnaye.

— Qu’on m’emmène tout de suite ! s’écria Raoul. Le roi est en prison; il est glorieux à ses fidèles sujets de partager sa captivité. Mais, avant de partir, je jure à la face de Dieu que celte jeune fille n’est pas Blanche de la Chesnaye. M. .Marat, l’ogre affamé des aristocrates, devrait sentir que c'est une fille du peuple.

— Oh ! Raoul , dit Marguerite , vous êtes bien cruel !

Elle voulait saisir la main de Marat.

— Ne parlez donc pas à cette bête féroce, murmura Raoul. Les juges, fussent-ils des tigres, seront plus compatissants.

Marat, dont la bouche écumait, jeta sur Raoul un ’ regard sanglant.

Marguerite sembla d’abord écouter la voix aimée de Raoul; mais la femme qui veut sauver son amant n’a jamais dit son dernier mot.

— Monsieur, dit-elle, en se traînant vers Marat, ayez quelque patience, c’est ma dernière prière. Songez que dans quelques minutes vous aurez perdu un beau moment d’accorder une grâcx;. — Soyez charitable, au nom de la France et de la liberté, ces

910 BLANCHE ET MARGUERITE, grandes choses qui sont vos dieux ; )aissez-nous lu vie ! Quel mal ferons-nous à la république ? Nous irons nous ensevelir au fond de la province, et ne sera-t-il pas doux à votre cœur de penser que deux enfants ont été sauvés par vous de l’échafaud ?...

Marat, devenu rêveur, semblait s’attendrir. Tout à coup il interrompit la suppliante.

— Je suis ennuyé de toutes ces lamentations.— Emmenez-les à l’Abbaye, dit-il aux gendarmes.

— Mais moi? dit le petit curé en s’inclinant devant Marat.

— Comment t’appelles- tu? lui demanda le démagogue.

— L’abbé Leroy, reprit-il doucereusement.

— Ton nom est un outrage au peuple, ton nom conspire contre la république. — A l’Ablwye !

Puis s’adressant à sa gouvernante :

— Tu as oublié de donner du millet aux oiseaux. Les vois-tu qui aiguisent leur bec? Vas-tu les laisser mourir de faim, ces oiseaux du bon Dieu|!

Marat retourna au coin du feu et se mit à feuilleter le Lever de l'aurore. Raoul et Marguerite sortaient de sa chambre. Sur }e seuil, la jeune fdle regarda Marat pour la dernière fois : il y avait, dans ce regard, tant de tristesse et d’amertume que le tribun en fut ému et regretta d’avoir été si ferme.

— Il est encore temps de les sauver ! lui cria une voix du fond de ses entrailles.

KAOtîL ET MARUUEÎilTE.

— Nous verrons demain, murmura-t-il.

Le lendemain, Marat se souvenait de ceux qu’il fallait, suivant lui, sacrifier au peuple, mais jamais de ceux qui attendaient sa miséricorde.

— Et pourtant, sc disait Marguerite, il aime les oiseaux !

Quand Raoul arriva devant l’abbaye, il pria un des gendarmes de dire que Marguerite était sa sœur, afin que le geôlier ne songeât point à les séparer. Marguerite qui entendait Raoul, essuya une larme de joie. Cette horrible prison, toute émue encore des massacresde septembre, devenait pour elle un palais; enchaînée dans les mêmes fers avec son amant, n’pst-ce pas un des plus beaux rêves d’une captive qui n’ose plus rêver à la liberté?

Les gendarmes, peu enthousiastes du dieu Marat, qui ne leur promettait que vingt-quatre livres à chacun, accomplirent le vœu de Raoul; ils dirent au geôlier que c’était le frère et la soeur, et que les gardiens ne seraient pas coupables envers la nation en les laissant ensemble.

— Nous n’y regardons pas tant, dit le geôlier en essayant de sourire ; nous laisserions ensemble Dieu et le diable. La sainte liberté règne jusqu’au fond

212 m.ANCHE EX MARGUEKHE.

des cachots ; les prisonniers sont égaux devant la

mort.

Il y avait dans toutes les prisons, grâce aux changements des guichetiers, un désordre étrange qui permettait à tous les prisonniers de se voir, sinon de se consoler.

A l’Abbaye s’agitaient alors un grand nombre de malheureux, plus ou moins malades d'aristocratie. Les révolutionnaires ne trouvaient qu’un remède à cette maladie, la guillotine.

Durant deux heures de la journée, Raoul et Marguerite demeuraient ensemble. Les guichetiers, plus humains depuis la septembrisation , permettaient aux prisonniers, moyennant une redevance inouïe, de lire les gazelles, du moins les gazettes républicaines : les deux amants lisaient l’histoire journalière des événements, même quand cette histoire était écrite par Afarat.

Un matin, Raoul s’éveilla moins désolé que Jes autres matins ; le ciel de son âme s’animait d’une douce lumière. Ses songes avaient été charmants, et, durant plus d’une heure, le front penché au bord de son grabat, le regard perdu dans le gril-

RAOUL ET MARGUERrTE. 213

iage de sa fenêtre, il poursuivait les fugitives images (le la nuit.

Dans le roman de la vie, il est un chapitre que l’on relit tous les jours avec délices, le chapitre des souvenirs. Les prisonniers surtout s’arrêtent à tous les mots magiques de ce chapitre, avec une joie infinie ; ils oublient qu’ils sont enchaînés en se réfugiant dans ce beau temps de jeunesse et de liberté qu’ils ont perdu. Depuis plus d’une semaine, Raoul, distrait par les événements de la république, ne songeait plus au'passé, ce grand consolateur du présent; il avait à peine, le matin et le soir, une prière pour sa mère, pour ses sœurs, pour Blanche. — Dans ce temps-là, on priait encore Dieu à l’Abbaye.— Durant la nuit, des rêves charmants avaient réveillé ses jeunes années; tous ses souvenirs s’étaient déroulé devant lui comme une guirlande de chastes élégies. A son réveil, il vit sa prison avec horreur, et son âme retourna à Armagny. Ce matin-là, le temps était morne, le ciel pâle, l’air glacial ; il se souvint avec délices de la voûte azurée, du soleil en feu, des beaux paysages de son pays. La hideuse fenêtre de sa prison lui rappela celle de sa chambre, où il s’appuyait, tout tremblant d’amour, pour entrevoir Marguerite à travers le feuillage du tilleul. Dès qu’il eut touché ce premier souvenir, tous les autres s’égrenèrent comme un chapelet dans les mains d’une dévote ; il revit Marguerite s’ébattant avec les chiens

814 BLANCHE ET MARGUERITE, et les chats devant la porte du cabaret, gambadant avec les buveurs, jetant des pierres dans le bouquet de gui servait d’enseigne, — puis Marguerite s’appuyant languissamment sur la fenêtre ombragée par le tilleul, arrosant ses jacinthes et ses roses de mai, écoutant les battements de son cœur, — puis enfin Marguerite dans les champs de sainfoin, la chevelure éparse, le corsage en désordre. — Et, tout en revoyant ces scènes charmantes, Raoul croyait respirer encore le parfum des seigles en fleur, des roses et du sainfoin.

, Ses yeux s’étaient détachés du grillage de fer. Tout à coup, à la vue d’une cruche ébréchée qui meublait son gîte, il se souvint qu’il était en prison.

—■Le soleil luit pour tout le monde, dit-il avec colère. O mon Dieu ! que ne puis-je abîmer tous ceux qui ont pris ma place au soleil !

Deux tableaux à la fois s’éclairaient sous ses yeux : le passé, gracieux et souriant comme une image de Corrége j le présent, plus noir et plus lugubre que l’enfer de Dante. Involontairement il se détacha du premier tableau ; il pensa encore à Marguerite, son cœur se ranima à ses premiers feux, et, [pour un instant, mademoiselle de la Chesnaye fut renvereée de l’autel. Les attraits de Marguerite lui revenaient en la mémoire; il revoyait sa chevelure d’ébène, ses joues pleines de roses, ses yeux ardents (|ue l’amour voilait avec tant de langueur, sa gorge émue, sa jambe

KAOUL Kl MARGUERUJi:. il6

arrondie el, par-dessus tout, sa mine enjouée qui charmait tout le monde.

C’est ainsi que Marguerite était dessinée dans l’esprit de Raoul, mais elle ne ressemblait plus guère à ce portrait; le deuil était tombé sur sa jeunesse comme un linceul glacé ; ses yeux ardents s’étaient voilés par la douleur, et les roses des joues, efl'euillées par le chagrin, ne devaient plus relleurir.

Pourtant Marguerite était toujours belle; la pâleur et le chagrin avaient répandu plus d’expression sur sa figure, moins fraîche aux yeux, mais plus douce à l’âme.

Raoul repoussa l’image de Blanche, qui se glissait toujours devant lui quand il voulait regarder une autre femme, et, s’étant levé, il s’en fut attendre Marguerite dans une salle commune à tous les prisonniers.

Elle vint bientôt, ayant en ses mains unjpetit chat qu’elle avait pris au guichetier. Raoul était tremblant comme dans le champ de sainfoin. 11 voulait lui confier qu’elle redevenait sa Marguerite, mais cette confidence s’arrêtait à ses lèvres : il craignait qu’elle n’en fût alarmée, ou qu’elle n’y eût point foi. Enfin, saisissant le petit chat qu’elle tourmentait par ses caresses, il lui parla de ce beau temps où elle jouait ainsi à la jK»rte du cabaret, à l’ombre du vieux tilleul.

A ce souvenir, qui lui venait de Raoul, elle s<^ mit à pleurer.

La salle était presque déserte; Raoul essuya rapidement les larmes de Marguerite par deux baisers.

— Les larmes étaient douces, murmura-t-elle, mais les baisers sont amers.

— ^Vous pleurez, Marguerite !

— Je pleure ce temps-là.

— N’ôtes-vous pas belle comme alors?

—Ah î si je n’avais perdu que ma beauté !

— Je vous aime, Marguerite.

— Vous m’aimez, Raoul ! Si ce n’est pas un mensonge, c’est une ironie.

— Je vous aime ! reprit Raoul avec tout l’accent de lu vérité.

Marguerite sourit avec amertume.

— Vous m’aimez ! Eh bien, je ne vous aime plus, moi, car je méprise votre cœur. Jusqu’ici j’admirais votre loyal caractère, votre fidélité au roi et à Blanche...

— Mais je vous aimais avant d’aimer mademoiselle de la Chesnaye.

— Non, Raoul, vous ne m’aimiez pas : l’amour est plus üdèle, mon pauvre cœur me le dit sans cesse, et, si je pleurais un beau temps tout à rheurc. je ne pleurais pas le temps oii je croyais être aimée. Ne vous abusez pas, Raoul : tout l’encens que l’amour a brûlé dans votre âme a été pour Blanche. Nous allons mourirbientôt : gardez-vous de changer d’amour, ce serait changer de religion; restez fidèle à made-

moiselle'de la Chesnaye (ÿsmme à votre roi ; [point d’apostasie à l’heure de la mort.

— Marguerite, je vous ai aimée, je vous aime encore. {J’avoue que Blanche est venue dans mon cœur lutter contre vous, mais je jure devant Dieu...

— Raoul, ne jurez’pas! il n’y a plus de prêtre ici, et si nous mourons demain, vous mourrez sans confession. Songez plutôt à Blanche, qui vous appelle en pleurant du fond du bois de la Chesnaye.

Raoul pencha tristement la tête.

— Ce serait une barbarie de l’oublier, quand elle n’a plus que vous en ce monde. Aimez-la toujours, son ftme en sera consolée ; aimez-la toujours, et laissez-moi dans mon désespoir.

Marguerite sourit avec mélancolie.

— Je souffre, reprit-elle, mais ne me plaignez pas, la douleur est devenue mon plus cher refuge; je ne suis bien que dans ma douleur, et tous les jours je m’y enfonce plus avant. J’éprouve souvent la sombre volupté de ces religieux qui creusent leur fosse; je m’imagine follement que je souffre pour Blanche et pour vous, je suis martyre de l’amour, comme tant d’autres furent martyrs de la religion; ma douleur me grandit à mes yeux et j’en suis toute glorieuse. Âimez Blanche, Raoul ; j’aime mieux ma douleur que votre amour.

Èii vain Raoul essaya de changer les sentiments de Marguerite. Aussitôt qu’il lui parlait d’anmur, elle lui parlait de Blanche.

Quand il regrettait le beau paysage d’Armagny, elle l’écoutait avec d’ineffables délices.

— Je crois entendre de la musique, lui disait-elle.

Leurs journées se passaient dans une morne lenteur; ils demeuraient isolés des autres prisonniers, hormis seulement à l’heure de l’arrivée des journaux. Alors toutes les victimes, animées par le même sentiment, semblaient de la même famille ; on tremblait, on se désolait, on espérait ensemble; ime amitié passagère régnait dans la salle, tous les regards étaient compatissants; mais, après ce fugitif élan de sympathie, le premier groupe se dispersait en vingt autres qui débordaient dans les corridors. C’était en ce moment que Marguerite venait à la rencontre de Raoul. 11 la baisait fraternellement au front et l’emmenait dans le coin le plus obscur et le plus désert, souvent dans la cour, malgré la mauvaise saison, sur un banc de pierre où étaient tombées des pluies de sang et de larmes. 11 lui racontait les rêves et les événements de la veille ; quelquefois

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ü lui donnait l’espoir d’une prochaine délivrance ; mais Marguerite n’y croyait pas et lui disait que la mort seule les délivrerait.

— La mort n’a pas voulu de moi, pensait Raoul en appuyant la main sur sa poitrine.

Il souffrait toujours de sa blessure, mais il cachait si bien son mal que, malgré son amour, Marguerite ne s’en doutait pas.

Le temps où ils pouvaient se voir fuyait si vite : ce n’était que le matin et le soir ; le reste du temps était un supplice infini. Raoul le passait en rêveries oisives, Marguerite à prier et à pleurer.

Souvent Raoul se sentait saisi d’une belliqueuse ardeur; il tempêtait contre sa destinée, qui l’avait conduit dans une prison, quand il pouvait se couvrir de gloire en défendant son roi.

Marguerite parvenait à grand’peine à l’apaiser dans ces moments de fièvre et d’exaltation.

— Ah! disait-elle avec regret, si cette ardeur qui vous empoi’te était dépensée pour le peuple! — Je vous plains, Raoul, je vous plains d’être venu au monde trop tard ; vous étiez né pour illustrer la chevalerie. — Ce fut un beau temps; mais il n’y a plus de tournois, et aujourd’hui il n’y a plus de gloire pour les nobles , soit qu’ils combattent contre le roi ou contre le peuple. Du reste, les nobles ne se soucient guère de batailles ; au lieu de veiller leur roi à l’heure du danger, les uns vont se pavaner à Co-

bleotz, les autres se barricadent dans leurs greniers. On juge en ce moment Louis XVI : s’il est condamné, ils le laisseront mourir sans s’émouvoir ; et pourtant le roi est leur dernière espérance.

— Oui, disait Raoul en soupirant, la noblesse tombera avec le roi aux pieds du peuple. Adieu à toutes mes glorieuses espérances ! Adieu, mon titre de marquis, mon chapeau à plumes, mon manteau de drap d’or! adieu, épée de mon père! adieu, vénérable épée de mon aïeul! — O Marguerite, les nobles n’ont plus qu’à mourir I

Le lendemain Raoul se ranimait à l’espérance.

— Nous sortirons victorieux de la lutte ! disait-il avec feu. Ouvrez-moi ces portes de fer, et j’irai délivrer la France de Marat et de Robespierre, les rois de la canaille ! Des armes ! et j’irai combattre j usqu’à la mort tous ces montagnards, qui n’ont jamais assez de notre sang pour teindre leurs bonnets et leurs drapeaux.

Mais les portes de fer ne s’ouvraient que pour saisir d’autres proies; il fallait demeurer enfermé jusqu’au jour de la mort.

J’oubliais : les portes s’ouvraient devant des prisonniers, mais pour les livrer à la guillotine.

Raoul et Marguerite s’étonnaient de rester si longtemps à l’Abbaye. Tous les jours, le sanglant tribunal appelait des victimes autour d’eux; il semblait qu’ils fus.sent oubliés. Cependant Marat s’était em-

pressé de remettre à ses jugeurs le procès-verbal de son frère d'armes de septembre, et, afin de hâter le jugement, il avait parlé des deux amants à une séance des Jacobins; il avait fait un cynique roman de leurs amours. Durant presque une heure, la curiosité parisienne s’était tournée vers eux ; mais ils s’étaient évanouis dans les mille événements de la journée. Il y avait alors tant de distractions pour les esprits oisifs!

Le temps se passait cependant. Louis XVI était jugé; après la mort de la royauté, la mort du roi.

L’hiver allait finir, le printemps arrivait avec son soleil et ses fleurs; le soleil se levait après une nuit sanglante pour éclairer le triomphe de Marat; les fleurs brillaient sur la fosse des morts, car la France n’était plus qu’un cimetière. Avant le règne de la liberté, il fallait subir le règne de la mort.

Un jour, au-dessus du lit de Marguerite, dans une niche masquée par une image de la Liberté, le hasard fit découvrir à la pauvre fille un petit flacon d’opium, destiné sans doute à préserver une prisonnière de l’échafaud.

— Hélas! dit Marguerite, celle-là a été malheureuse jusqu’à la mort; elle n’a pas pu accomplir son dernier rêve, les bourreaux ne lui en ont pas laissé le temps.

Elle porta le flacon à Raoul.

—Si VOUS voulez, lui dit-elle, nous n’irons pas jusqu’à la guillotine.

Et comme Raoul semblait réfléchir :

— Ce serait une faiblesse, lit-elle, il nous faut noblement mourir.

Elle voulut jeter le flacon.

— Pourtant, je le garde, reprit-elle avec un triste sourire. Qui sait si je n’en aurai pas besoin?... C’est Dieu qui me l’a donné...

Le printemps passa. Juillet vint avec tout son éclat resplendir autour de Charlotte Corday, qui continua l’œuvre tragique du grand Corneille, son aïeul.

Marguerite tomba agenouillée devant le nom de cette noble tille.

— O mon Dieu ! que n’a-t-elle une sœur pour délivrer la France de Robespierre, dit-elle en apprenant le dévouement de Charlotte, la république serait sauvée !

Raoul et Marguerite, las d’attendre leur jugement, tinissaient par se croire oubliés du tribunal révolutionnaire.

Un soir enfin, suivi de deux gendarmes, le guichetier vint les demander.

— Bon voyage, leur dit-il en leur liant les mains ;

TOUS allez de ce pas à la Conciergerie, et de là, Dieu sait où !

— Voilà donc l’heure de notre délimnce, dit en chemin Raoul, qui n’avait plus d’espoir que dans la mort. Marguerite ! Marguerite! prions Dieu, car les barbares ne nous laisseront pas un quart d’heure de grâce pour nous préparer à la mort.

Le lendemain, Raoul et Marguerite comparurent devant le sanglant tribunal.

Raoul était jeune, Marguerite était belle, la salle débordait de curieux.

Midi venait de sonner, et le soleil rayonnait ardemment; le jury fit ouvrir les fenêtres, les juges demandèrent à boire. Quand le président se fut rafVatchi, il agita sa sonnette, et l’accusateur prit la parole aux applaudissements de l’assemblée :

a Sont coupables d’aristocratie, Charles-Raoul de « Marcilly et Marie-Blanche de la Gbesnaye, ainsi O qu’il appert d’un procès-verbal déposé ès-mains a de la justice par Marat. »

A ce beau nom, le président se découvrit.

« Sont en outre coupables, les susdits, d’insurrec- « tion contre le peuple allant à la conquête de ses « droits, en novembre dernier. Voulons et ordon- 0 nons qu’ils soient sans délai jugés par le tribunal « extraordinaire. »

— Ainsi soit-il, dit le président.

Il agita sa sonnette pour imposer silence aux ru*

m BLANCHE ET MARGUERITE, meurs des curieux^ et appela à la barre les deux coupables.

— De grâce, dit Marguerite à Raoul, laissez-moi mourir avec vous.

Raoul s’avança le premier avec calme.

— Ton nom? demanda le président,

— Charles-Raoul, marquis de Marcilly, répondit Raoul avec insouciance.

— Ton nom? demanda le président à Marguerite.

— Marie-Blanche de la Chesnaye.

— Un noble dévouement l’entraîne ! s’écria Raoul, qui semblait sortir d’un songe, cette jeune fille n’est point Blanche de la Chesnaye. ..

Raoul pâlit : il se souvint tout k coup qu’il allait perdre l’orpheline; il hésita, il lutta de toutes ses forces; enfin, la vérité l’emporta.

— Non, reprit-il ; cette noble fille n’est point mademoiselle de la Chesnaye, c’est Marguerite Maillefer.

 ce nom de Maillefer, célèbre parmi les républicains, les juges et les jurés se regardèrent avec défiance.

— Je suis Blanche de la Chesnaye, dit d’une voix sonore Marguerite ; il veut me sauver par un mensonge, il veut me sauver parce qu’il m’aime.

En disant ces mots, elle regardait Raoul avec orgueil.

Les curieux, tout à l’heure si bruyants, demeuraient silencieux et suivaient les amants avec compassion.

— Je suis Blanche de la Chesnaye, reprit Marguerite, et je suis plus coupable que ne le dit l’acte d’accusation, car, si j’étais libre, j’irais tout de suite poignarder Robespierre. Vous voyez bien que je suis une aristocrate.

Raoul voulut en vain reprendre la parole, le tribunal s’était pris d’une belle colère :

— Assassiner Robespierre I le poignard sacrilège d’une aristocrate dans le cœur de ce grand plébéien! Renverser ainsi le plus hardi et le plus sage pilote du vaisseau de l’État! Récompenser lâchement le docte tribun qui a abattu l’arbre du despotisme et qui a planté celui de la liberté !

Tout le monde fut révolté.

— Les accusés ont-ils des défenseurs? demanda le président au milieu des cris.

— Nous ne voulons pas être défendus, dit Raoul.

Cependant on nomma un avocat d’office, qui voulut bien dépenser son éloquence à prouver qu'il fallait peut-être leur faire grâce.

Sans désemparer, le jury, après quelques minutes de délibération, condamna Raoul et Marguerite à la peine de mort.

Ce fut d’une voix unanime.

A leur sortie dans le corridor sombre du tribunal,

is.

Marguerite se jeta dans les bras de son ami, qui l’embrassa avec effusion.

— Le plus beau jour de ma vie sera le jour de ma mon, dit-elle avec enthousiasme. Adieu, Raoul, nous nous reverrons au pied de l’échafaud.

On les sépara. Raoul demanda un prélre. Marguerite passa la nuit à écrire à son père.

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