LIVRE VIII
L1 PROMESSE DS MiRIÀQI
Maillefer^ demeuré le premier magistrat d’Armagny, en dépit de quelques esprits ardents qui le trouvaient trop sage, avait flni par apaiser les ressentiments des fanatiques contre les nobles du pays.
Il était toujours la providence des pauvres, là consolation des malheureux, l’appui de tous. Infatigable dans son dévouement à la liberté , il voyageait dans le district d'Armagny, accueillant les plaintes, fermant souvent les yeux, encourageant le travail, calmant les haines, séchant les larmes. Deux fois par semaine, il assemblait son conseil, dont il était presque toujours le guide, malgré les jalousies
de quelques notables, qui riaient de son éloquence un peu trop biblique. Le dimanche, à l'issue de la messe, dite par un prêtre assermenté, il montait en chaire, et l’Evangile d’une main, un journal de l’autre, il glorifiait le peuple et déifiait la liberté. L’église, souvent déserte durant la messe constitutionnelle, se remplissait quand il allait prêcher; de frénétiques applaudissements accueillaient toujours ses paroles; et quand il descendait de la sainte tribune, les enthousiastes se pressaient au bas de l’escalier pour lui donner cette fraternelle accolade qui rapprochait tous les cœurs.
Mais, au milieu de ces joies républicaines; Maillefer était déchiré par une douleur de plus en plus aiguë : il n’avait plus d’enfant. Qu’était devenue Marguerite? Il avait écrit au pays de sa femme, il s’était épuisé en vaines recherches. Ses amis lui disaient tout bas que sa fille avait pris la fuite avec Raoul; ses ennemis disaient partout que sa fille n’était pas si loin, qu’elle veillait dans une cave ou dans un grenier le jeune Raoul de Marcilly, son amant, que Maillefer, voulait soustraire à la vengeance, à la justice du peuple.
Le malheureux père, qui était en correspondance avec les jacobins, leS pria uii jour de lui dire s’ils savaient le sort d’un Raoul de Marcilly, disparu d'.\rmagny le lendemain de la prise du château de la Chesnaye. Il espérait apprendre où était sa fille.
en apprenant où était son amant; mais les jacobins ne répondirent pas à celte lettre, et Maillefer ne songea plus qu’à se résigner. Il ne se résignait pas. Ce fut vers ce temps-là que lui vint de Saint-Quentin l’ordre de vendre le domaine de la Chesnaye. On voulait ainsi venger la nation française de la rébellion du comte. Après les rapides formalités du temps, la vente se fit un dimanche, en l’ancienne salle de justice d’Armagny, en présence de Maillefer, de son conseil et de deux juges du district. La mise à prix était de vingt mille livres. Quelques nobles soumis à la république s’agitaient dans la salle : Maillefer, qui connaissait toutes les fortunes d’alentour, prévitquel’antique donjon retournerait à la noblesse, s’il ne s’y opposait. Un élan d’orgueil le saisit, lui qui était à la fois si humble et si fier; il résolut d’avoir le domaine, excusant son élan d’orgueil par l’idée qu’il ferait du donjon un hospice pour les vieillards, et des dépendances un champ pour les pauvres. Il avait trois milliers d’écus venant d’un héritage de sa femme, déposés chez un notaire d’Armagny, en attendant le mariage de Marguerite ; il avait, en outre, grâce à ses économies, cinq mille livres au fond de son armoire : il confia son dessein à son notaire, qui assistait à la vente, et qui, n’osant contrarier un homme aussi puissant, s’empressa de l’encourager. Le notaire alla plus loin; il déclara à l’assemblée que Jacques Maillefer voulait acheter le
BLANCHE ET MAROUKRITE.
domaine de la Chesnaye^ pour en abandonner les revenus aux habitants d’Armagny.
— Et nous verrons s’il se trouve ici un aristocrate pour empêcher cette bonne œuvre, dit, d’un air menaçant, un des enthousiastes de Maillefer.
La noblesse qui était là n’osa se plaindre de cet abus ; elle demeura silencieuse, et vit, avec un profond dépit, l’héritage de la Chesnaye passer à un républicain moyennant vingt mille cinq cents livres. La noblesse s’imaginait déjà voir Maillefer régner au château; mais le lendemain, elle fut encore forcée d’admirer le tribun, qui avait abandonné toutes les terres labourables aux habitants d’Armagny.
Cependant son autorité n’était pas aussi bien éta* blie qu’elle aurait dû l’être. Les nobles, qu’il avait menacés, ne le craignaient plus et étaient tout près de le braver. D’un autre côté, la pitié dont il avait usé envers eux avait irrité le peuple.
Quelques mutins fondèrent une jacobinière où on étudiait l’éloquence du journal le Père Duchine. Ces forcenés, sourdement encouragés par quelques nobles imprudents, qui voyaient avec joie les dissensions infinies des républicains, ramenèrent bientôt à Armagny d’épouvantables désoi-dres.
Pendant la nuit, les jacobins se promenaient dans la ville en chantant, ou plutôt en beuglant des sanseulottides ; ils dessinaient des gibets sur les maisons de tous les suspects, jetaient des pierres dans les
LA PROMESSE PE MARIAGE. Mi
vitres, et menaçaient de la lanterne tous ceux qui ne se rangeaient pas sous leur bannière. Ils avaient commencé par sortir sans armes; peu à peu ils s’étaient armés de piques hérissées d’épines de fer et ornées de banderoles rouges ayant celte devise : La liberté ou la mort.
Maillefer ressaisit toute son énergie et s’élança seul un soir au-devant des furieux.
— Vos armes ' dit-il d’un ton impérieux ; donnezmoi vos armes, ou je vous traîne tous en prison !
— A bas l’aristocrate!
Et au même instant, une couronne de piques ceignit la tête de Maillefer.
— Frappez, mes amis ! dit-il avec calme.
Cette fois les révoltés se sentirent vaincus ; ils jetèrent au loin leurs piques au cri de : vive Maillefer /
Maillefer, quiconnaissait le peuple, avait tout d’un coup désarmé les séditieux, non-seulement de leurs piques, mais aussi de leurs fureurs; un seul mot venait de changer tous ces forcenés, car ce mot les touchait au cœur.
— Oui, tes amis, disaient-ils avec enthousiasme, tes amis pour toujours !
Quand le peuple dit toujours, il veut dire jusqu'à demain.
Le cabaretier, plus ému par ce débordement d’amitié que par les clameurs des furibonds, dit qu’il
allait réunir son conseil pour entendre les griefs du
peuple.
— Nous n’avons plus rien k dire. On nous avait égarés et nous voulions te renverser; à cette heure, nous ne voulons plus que t’embrasser.
Ainsi finit cette émeute si menaçante, qui effrayait déjà toute la ville. Elle avertit Maillefer que sa générosité, qu’il puisait dans sa force, était prise pour de la faiblesse : il se mit en garde contre son cœur.
Vers les derniers jours de juillet, Jacques Maillefer fut envoyé à Paris, par l’assemblée primaire du district d’Armagny, pour célébrer l’anniversaire du iO août.
Je ne raconterai pas sa mission politique ; il en avait une autre, celle de sauver sa fille. La première lui venait des hommes, la seconde lui était confiée par Dieu.
A Paris, le sculpteur d’Armagny fut reçu à bras ouverts par Jean de Bry et surtout par Camille Desmoulins : c’étaient tous les jours de nouvelles fêtes pour le tribun. Mais, au milieu de ces joies patrio-
tiques, le père était la proie d’une douleur infinie. Le matin il appelait Marguerite, et le soir il s’endormait en songeant qu’il ne reverrait plus sa fille. En vain il avait demandé Raoul de Marcilly aux Cordeliers, aux jacobins, au tribunal révolutionnaire : partout on lui répondait que les prisons étaient pleines d’aristocrates, mais qu’à peine on savait leurs noms le jour du jugement. Cependant un juge lui dit qu’il croyait vaguement se souvenir que, vers la fin de la semaine précédente, un ci-devant marquis se nommant Raoul, avait comparu devant le saint tribunal du peuple.
— Mais, reprit le juge avec insouciance, il y a au bois tant de feuilles pareilles! il y a tant d’aristocrates du même nom!
Maillefer voulut voir les registres du greffe. On les lui refusa d’abord, mais heureusement Camille Desmoulins, son étoile dans la nuit de Paris, survint en ce moment pour assister au procès d’un personnage célèbre, qu’il avait étourdiment attaqué dans son journal et qu’il voulait défendre devant les juges. 11 tendit la main à Maillefer. Le malheureux père le pria, d’une voix étouffée, de lui ouvrir les sanglantes annales du greffe.
— J'ai perdu ma fille, je te l’ai dit. L’amoureux de ma fille était noble, c’est le jeune Raoul de Marcilly, et je viens d’apprendre par un juge qu’un pareil nom...
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Camille pencha tristement la téte^ et la relevant aussitôt :
— 0 mon Dieu ! s’écria-t-il, quelle horrible lumière ! on m’a raconté une touchante scène de dévouement, qui s’est passée l’autre semaine au tribunal extraordinaire : c’étaient deux jeunes amants, un marquis, une marquise ; le marquis voulait que sa jeune compagne fût une fille du peuple et non de la noblesse. Je me souviens. . . c’était un marquis de Marcilly...
Maillefer pâlit et chancela.
— 'Le nom de la jeune fille? demanda-t-il avec angoisse.
— Un beau nom : mademoiselle Blanche de la Chesnaye.
— C’est ma fille, c’est Marguerite ! Elle aura voulu mourir avec Raoul, elle aura voulu sauver mademoiselle de la Chesnaye, qui est morte en son château. — Où est ma fille ? Marguerite, où es-tu? — De grâce, ne me dis pas qu’elle est morte !
— Rassure-toi, je crois que l’exécution du jugement a été suspendue jusqu’à l’heure où il paraitra un témoin qui constate l’identité. Les deux amants doivent être à la Conciergerie. Courons-y, voyonsles ! Si tu reconnais ta fille dans la prisonnière, nous sauverons ta fille !
A la porte de la Conciergerie, une de ces hideuses charrettes qui allaient, sans halte, de cette prison à
la guillotine, les arrêta tout d’un coup. Camille Desmoulins détourna la tête en pâlissant; Maillefer, qui ne voyait pas bien le triste spectacle, ouvrait des yeux avides sur les gendarmes, sur la foule, et surtout sur les infortunés qui s’en allaient si tristement a la mort.
Des cris affreux l’avertirent que les prisonniers ne sortaient de la Conciergerie que pour l’échafaud :
— A bas la tête ! criait la populace, chaque fois qu’un condamné était jeté sur la charrette.
—.Quoi ! s’écria Maillefer, des vieillards et des enfants de vingt ans I
— Le torrent nous emporte, dit Camille avec désespoir. Les girondins ont voulu l’arrêter, ils se sont perdus; Danton, qui a fait éclater l’orage, essaye aujourd’hui de l’apaiser; malgré sa force, Danton sera renversé par l’orage.
Maillefer regardait toujours d’un œil avide la fatale charrette. Sur le devant, une jeune femme, chastement vêtue de bleu pour les épousailles de la mort, penchait avec abattement la tête sur son épaule...
Lecabarelier tressaillit tout à coup et s’écria :
— Ma fille ! ma fille !
A cette voix qui dominait les clameurs de la foule, la condamnée tourna la tête avec une étrange émotion. Ce n’était point Marguerite ; c’était une pauvre femme, belle et jeune comme elle, une dame d’hon-
neur de la reine, pensant à son vieux père à l’heure de la mort, et croyant que le cri de Maillefer était pour elle.
La charrette partit avec la populace, son cortège ordinaire. Les deux amis, émus jusqu’aux larmes, entrèrent dans la plus affreuse des prisons : une fois à la Conciergerie, les prisonniers n’avaient plus qu’un jour à vivre. Dans une petite chambre hpmide et noire comme une cave, les deux amis trouvèrent Marguerite mourante. Elle était à demi vêtue d’un corsage blanc et d’une jupe de laine noire.
Agenouillée sur les dalles, les regards perdus dans un coin du ciel, qu’elle entrevoyait à travers une fenêtre grillée, elle priait; mais, en priant Dieu pour son père elle était distraite par la pensée de Raoul. A l’Abbaye, Marguerite se trouvait seule auprès de Raoul ; mais, à la Conciergerie, Marguerite était seule loin de Raoul. Elle attendait ardemment le jour de la mort, espérant que, du moins ce jour-là, ils seraient réunis.
A la vue de sa fille, Jacques Maillefer, tout éperdu, ouvrit ses bras ; Marguerite vint tomber évanouie à ses pieds. Il la releva, la regarda et dit encore, en la serrant sur son cœur :
— Ma fille ! ma fille !
Marguerite revint à elle.
— O mon père ! pardonnez-moi ! dit-elle d’une voix éteinte.
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La. figure de Maillefer s’attrista soudainement ; il pensa que sa fille s’était enfuie avec Raoul.
— Vous pouvez m’embrasser, mon père, reprit Marguerite avec dignité.
A ces dernières paroles, Maillefer remercia le ciel avec joie.
— Hélas! c’est ma mort qu’il faut me pardonner, car je vais mourir, reprit Marguerite.
— Mourir ! s’écria Maillefer, mourir !
— Oui, mon père, j’en ai fait le serment.
— Un serment!... Mais quelle est donc cette triste histoire? Dis-moi ce qui s’est passé depuis ce jour de malheur où tu m’as laissé tout seul.
Marguerite pencha la tête, et d’une voix plus faible :
— Appelez Raoul, mon père; Raoul vous dira pourquoi nous sommes si près de la mort. Mais, avant qu’il vienne, de grâce, apprenez-moi où est mademoiselle de la Chesnaye.
— Dans la chapelle du château, dit tristement Maillefer.
— Blanche est morte ! s’écria Marguerite. Hélas ! pourquoi me l’apprendre à l’heure où je croyais mourir pour la sauver ! — Blanche est morte ! O mon père I ne le dites pas à Raoul.
Camille Desmoulins, qui s’était silencieusement avancé jusqu’auprès de Marguerite, sortit avec le guichetier. Il reparut bientôt, ayant Raoul à sa
suite. Les joues de Marguerite se ranimèrent au regard du prisonnier, comme des fleurs aux rayons du soleil.
Comme Maillefer lui demandait encore pourquoi elle était en prison, Raoul s’empressa de répondre pour elle.
Au récit de Raoul, Camille Desmoulins ne put contenir ses larmes. Il tendit les bras à Marguerite, et s’écria avec admiration.
— Je suis fier de vous sauver, vous ne mourrez pas !
— Je suis condamnée, dit Marguerite, en regardant Raoul.
— Vous êtes condamnée, mais le jugement est nul, puisque vous n’êtes point mademoiselle de la Chesnaye.
— J’ai bravé Fouquier-Tinville au tribunal, j’ai dit que je regrettais de ne pas mourir pour avoir poignardé Robespierre.
Camille Desmoulins demeura pensif.
— On ne brave pas deux fois celui-là, dit-il avec amertume; Robespierre a de longues mains qui s’étendent par toute la France pour saisir ses ennemis.
Camille releva la tête, comme un homme qui se rappelle sa force.
— En dépit de Robespierre, reprit-il en saisissant la main de Marguerite, je veux vous sauver ! C’est
un sacrilège national de tuer des enfants ! — Mourir dans la jeunesse, dans la beauté, dans l’amour ! — Vous ne mouirez pas ! Et, d’ailleurs, la vengeance de Robespierre oserait-elle vous saisir, ma jeune et belle fille ?
Camille Desmoulins se tourna vers Raoul.
— Vous ne mourrez pas non plus, monsieur de Marcilly . Si vous n’aimez pas le peuple, la gloire du pieuple sera votre châtiment.
— Je veux mourir, dit Raoul avec calme.
— Vous voulez mourir, enfant que vous êtes !
mourir ! Le ciel sera donc bien noir pour vous quand vous courrez les champs avec cette jeune fille ? Songez que la mort ferme à jamais nos yeux. Cette prison est sombre comme la nuit, la mort est plus sombre encore. Mourir ! Vous avez donc oublié votre pays, vos montagnes, vos vallées ? — Encore si c’était pour le peuple et pour la liberté ; mais mourir pour la noblesse et pour l’esclavage !
— Je veux mourir, reprit Raoul avec insouciance ; aujourd’hui la mort est le seul exil digne de la noblesse.
Camille tendit la main à Raoul.
— Vous avez un grand cœur, lui dit-il, et je croirais encore à la noblesse si tant de hauts et puissants seigneurs ne s’étaient exilés chez nos ennemis. Puisque vous défendez votre mort comme d’autres défendent leur vie, mourez donc.
— S’il meurt, dit Maillefer, Marguerite mourra.
Un éclair de joie brilla dans les yeux de la jeune
fille. Elle regarda Raoul comme pour lui donner du courage.
— Ils sont partis ensemble d’Armagny , reprit Maillefer; ils n’y retourneront pas ou ils y retourneront ensemble. Sans plus tarder il faut choisir : il faut se marier ou mourir. '
Raoul pencha tristement la tête. D’un regard avide Marguerite essayait déliré sa pensée.
— Ce sera un glorieux mariage, dit Camille Desmoulins, la fille de Maillefer !
— Que mon cabaret n’offusque pas ses yeux de grand seigneur, dit le tribun d’Armagny, car je donne en dot à ma fille le château de la Chesnaye.
— Le château de la Chesnaye ! s’écria Raoul en pâlissant.
Et d’une voix émue :
— Et Blanche ? reprit-il.
— Elle est morte, répondit Camille Desraoulins.
Raoul fut abattu.
— Ses os reposent en paix au château, et Dieu a recueilli son âme, dit Maillefer.
— Pauvre Blanche! pensa Marguerite, elle est morte seule.
Raoul était abîmé sous la douleur.
Après un silence :
— Est-ce Tautel ou Téchafaud ? demanda Camille Desmoulins.
Marguerite s’élança auprès de Raoul.
— De grâce, n’ayons point d’autre autel que l’échafaud !
— J’épouserai Marguerite, dit Raoul à Maillefer.
Puis en se détournant, il murmura :
— 11 faut sauver sa vie et sa vertu; mais, après Marguerite, j’épouserai la mort.
Camille Desmoulins, qui entendit seul ces dernières paroles, pressa silencieusement la main de Raoul.
IJn matin que la grande ville se reposait de ses orgies, Camille Desnioulins retourna à la Conciergerie, avec un laisser-passer pour Raoul et Marguerite. Il les conduisit dans un vieil hôtel de la rue du Chantre, où était descendu Maillefer.
— Vous allez partir tout de suite, dit-il au caharetier d’Arinagny. Le temps n’est guère favorable aux e.inemis de la république; les furoristes lèvent partout la tête, et je crois qu’il serait imprudent à cette heure de se soumettre à un autre jugement
Wi, BLANCHE ET MARGUERITE.
Dites là-bas que ces enfants ont été emprisonnés par mégarde, pendant une émeute; j’espère qu’ici ils seront oubliés; la guillotine n’a pas le temps de se ressouvenir.
Camille pâlit et soupira.
— Si les juges ont de la mémoire, je leur raconterai l’bistoire de ces nobles cœurs, et, à moins que les juges ne soient de ces nouveaux Cordeliers, de ces autres docteurs Sangrado du peuple français, dont U Père Duchêne prêche les grandes vertus avec tant d’esprit et d’élégance, ils ne parleront plus des prisonniers pour les condamner, mais pour les plaindre. — Adieu, Maillefer. Si nous allons à l’échafaud, que ce soit pour la liberté ; et si la mort vient nous prendre, crions en la voyant : Vive la liberté! — Adieu, mes jeunes amis. Ne vous avisez plus de vivre dans le noir; la jeunesse est de la couleur de l’aurore. Soyez jeunes et songez longtemps encore que l’amour vaut mieux que la liberté. — Chut ! reprit Camille en regardant avec un demi-sourire autour de lui. On dirait que je suis un ci-devant.
Jacques Maillefer embrassa son célèbre ami en pleurant. De grandes idées tourmentaient sa tête, mais il avait le cœur trop oppressé pour parler.
Le jour, même il se mit en route pour Armagny avec Raoul et Marguerite. Le voyage fut silencieux. Raoul pensait àRlanche : emportée par l’amour, son âme allait profaner le mystère du tombeau de son
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amante ; il éprouvait un triste plaisir à soulever les lambeaux du linceul, à entrevoir les restes dece beau corps qu’il avait idolâtré. Il ne pouvait s’imaginer que mademoiselle de la Chesriaye eût subi les ravages de la mort; il la voyait couchée dans le cercueil, les paupières closes, les bras en croix, comme les vierges antiques; il lui semblait impossible qu’une telle beauté ne fût plus qu’un hideux squelette. De temps en temps, il pensait à sa mère, à ses sœurs, à l’humble maison où il avait grandi ; de temps en temps ses regards se reposaient sur la douce figure de Marguerite. Alors il devenait plus sombre que jamais, il craignait que le mariage ne fût pour lui une prison plus triste que l’Abbaye.
Marguerite pensait sans cesse à Raoul. Elle se promettait de trouver d’éternels obstacles à ce triste mariage que voulait son père. Parfois un riant paysage s’ouvrait dans son âme ; çà et là dans le champ de l’avenir se ranimaient de vertes espérances; au ciel les nuages se dissipaient, et déjà l’azur reparaissait à l’horizon ; elle croyait encore à ses innocentes séductions : Blanche était morte, le cœur de Raoul devait lui revenir; mais bientôt s’etfaçaient toutes ses chimères, l’avenir n’était plus qu’un désert infini où ne verdoyait nul oasis. Elle pressait d’une main convulsive le petit flacon d’opium, et elle murmurait r
— Le jour du mariage, quand je descendrai de l’autel, ce sera pour aller dans le cimetière.
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Jacques Maiilefer, qui avait dans la mémoire une vaste galerie d'images républicaines, songeait à tous ces fiers tribuns qui parlaient avec tant d'audace la langue nouvelle; il songeait à ce Paris volcanique, jetant au loin, en province, à l’étranger, des échafauds et des armées, à cette ville impie où il n’y avait plus ni Dieu ni diable, à cette terre féconde où Voltaire, Rousseau, Mirabeau, Camille Desmoulins avaient semé la liberté, et qui avait inventé l’échafaud pour arroser les semailles.