‹ Blanche et MargueriteChapitre 21 sur 27 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

LES VISIONS

Les deux prisonniers furent mal accueillis dans leur petite ville ; les meilleurs amis de Maillefer et de madame de Marcilly osaient à peine élever la voix en leur faveur. Raoul, qui avait déployé tant de courage, était le but de toutes les bravades ; Marguerite, la chaste et généreuse fille, était outragée, du moins poursuivie pai' les sourires moqueurs, les regards méprisants, les satires amères de ses compagnes; mais Raoul dédaignait les bravades, et Marguerite s’élevait orgueilleusement au-dessus du mépris sur sa croix de douleur.

Quelques jours après son retour, au coucher du

soleil, Raoul, douloureusement ému par le souvenir de Blanche, descendit de la montagne d’Armagny par un chemin couvert de givre, et suivit un sentier perdu du bois de la Ghesnaye, sans savoir où il allait.

L’hiver éclatait en fureurs depuis quelques jours sur la nature à l’agonie ; le soleil se cachait, les champs étaient nus et déserts, le givre garnissait les branches dépouillées d’un nuage d’argent qui donnait un singulier éclat au paysage. C’était un temps triste et désolant ; partout le silence, partout la mort ; des volées de corbeaux planaient en jetant leurs croassements lugubres ; les oiseaux s’assemblaient par familles et s’en allaient en campagne, pleurant sur la disette ; de toutes parts c’était un horizon embrumé, sans verdure, sans joie, sans espérance ; le vent s’arrêtait comme si la nature eût perdu le souffle.

Raoul marchait lentement en homme qui ne songe qu’à se promener. C’était une étrange promenade que ce bois muet dont les arbres avaient l’air de 'grands fantômes tendant les bras.

Il s’égarait dans les ténèbres d’un triste souvenir d’amour ; le passé lui cachait le présent : il ne voyait ni le sentier blanchi, dont l’herbe murmurait sous les pieds, ni le ciel encadré par les beaux arbres, ni l’approche de la nuit, qui brunissait déjà les lointaines échappées du bois.

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Au cri d’un oiseau de proie niché dans un tronc de saule, il sembla sortir de sa rêverie; il s’arrêta et, levant la tête, il vit, du premier regard, un hibou qui venait de s’éveiller, et qui aiguisait son bec à l’écorce du saule. Cette lugubre apparition le Ht sou> rire, mais d’assez mauvaise grâce, car en même temps il ne put réprimer un léger sentiment de frayeur ; le jour venait de s’éteindre, et tout d’un coup il avait senti le froid de la nuit, de la solitude et du silence, comme le froid de l’hiver. Raoul était d’ailleurs de ces natures faibles et timides que le danger seul aguerrit; les contes de revenants avaient traversé toutes les idées de son enfance, et en dépit de son dédain pour les rêveries des aïeules, il ne pouvait repousser certaines bouffées qui lui venaient de ce temps-là. Ainsi, quand il se vit seul, la nuit, dans le sentier désert d’un bois, il devint pâle, et n’eut point la force de résister au courant fantastique qui le saisit. Toute l’aurore de sa jeunesse repassa sous ses yeux; il revit ses amoureuses années entrelacées comme des guirlandes de roses flétries. A ces cbarman tes visions, il s’en mêla d’autres; et peu à peu les riantes couleurs s’effacèrent, les formes perdirent leurs grâces, et de funèbres images s’agitèrent sur le fantastique tableau.

Plus pâle et plus ému, Raoul se remit en marche d’un pas rapide, comme pour échapper à ces douloureux échos d’un passé tout palpitant. La nuit

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était venue, la brume des marais enveloppait le ciel et la terre. Dans son empi'essement à sortir du bois, il s’égara et, durant plus d’une heure, il essaya vainement de retrouver son chemin. 11 allait comme un fou, se déchirant aux églantiers, s’enchaînant dans les ronces, se perdant et se reperdant. Las de lutter en vain, il s’arrêta avec un sentiment de résignation digne d’un anachorète ; mais ce sentiment s’effaça bientôt. Les pénitents du mont Carmel ne se fussent point résignés à passer la nuit en pareil temps et en pareil lieu.

Il s’était arrêté sur le penchant d’une petite hutte semée de rochers, qu’il n’avait jamais rencontrée en traversant le bois. Il regarda de tous côtés, espérant encore découvrir quelque phare salutaire. Longtemps ses regards se perdirent dans la nuit; — enfin, une lunriière passa comme un feu follet. Il en ressentit tout à la fois de la joie et de la frayeur, car cette lumière lui donnait l’espoir de sortir du bois, en même temps qu’elle l’éveillait toutes ses fantastiques idées.

La lumière reparut, s’effaça, reparut encore ; on eût dit qu’elle s’élevait au ciel. Raoul la prit pour guide, comme dans les contes de fées; et il se remit à lutter contre les branches. En quelques minutes il arriva, tout palpitant d’effroi, devant le portail du château de la Chesnaye, où tant de fois il était arrivé tout palpitant d’amour.

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— Blanche! Blanche ! murmura-t-il,en s’appuyant contre les débris de la porte.

Ce nom, parti du fond du cœur, inteiTompit le silence; un chat-huant, perché dans l’une des tours, répondit par ses cris funèbres.

Raoul était tombé dans une douleur indnie ; l'horrible nuit du combat se retraçait en sa mémoire sous les plus sanglantes couleurs : il voyait M. de la Cliesnaye luttant jusqu’à la mort avec ses ennemis. Pluviôse, avide de carnage, cherchant des victimes d’un regard sanglant, la courageuse Marguerite secourant tout le monde, puis Blanche, accablée sous la douleur et l’eifroi, immobile et pâle comme une morte.

Tout à coup il agita les bras avec colère :

— Hélas! s’écria-t-il, que ne puis -je venger Blanche !

Et, levant son regard sur le squelette du donjon, il reprit :

— Que ne puis-je te venger aussi, géant désarmé !

Il passa sous la voûte du portail et s’avança rapi-

3dO BLANCHE ET MARGUERITE.

dement sur le perrou. Tout à coup, U s’arrêta au seuil du donjon et regarda la porte délabrée.

Le vent qui passait par les vitres brisées, les aboiements plaintifs du chien d’une ferme voisine, les battements d’ailes des chouettes coupaient le silence par intervalles.

11 demeura quelque temps à la porte; il se sentait défaillir, il n’osait aller plus loin; sa pensée s’égarait dans un douloureux abime où lui apparaissaient de lugubres images. Enfin, riant de ses frayeurs d’enfant, il franchit le seuil d’un pied alerte, et s’avança à l’aventure, résolu de réveiller la vieille gouvernante pour lui demander l’hospitalité, ou de passer la nuit sur le premier fauteuil venu, à. l’abri du froid sous un lambeau de tapisserie. Bientôt il ne flotta plus, il fut séduit par la sombre idée de passer solitairement la nuit dans cette grande sépulture où reposait son amante.

En arrivant dans la seconde salle, il fut étrangement surpris à la vue d’un rayon de lumière tremblant sur les dalles. Ce rayon venait de la cheminée, où se consumait lentement une bûche de chêne. Raoul s’en approcha avec un sentiment de joie : depuis plus de deux heures, l’hiver s’appuyait sur ses épaules comme un manteau de marbre.

Quand il eut vingt fois passé ses pieds et ses mains sur le brasier, il ranima la bûche à son souffle, et regarda, à cette pâle clarté, la salle où il se trouvait.

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Kl

C’était un vaste salon d’un aspect froid et sévère} les murailles étaient simplement revêtues de boiseries de chêne, dont les grossières sculptures offraient encore à l’œil les mutilations des révoltés. Quatre colonnettes de marbre blanc soutenaient de colossales solives brunies par le temps et par la fumée ; un cadre immense, où restaient encore divers fragments de glace, s’abaissait sur la cheminée; aux quatre fenêtres, de vieux rideaux de lampas semblaient lutter contre la bise; à chaque instant les anneaux criaient sur les flèches, et le lampas balayait les dalles ; il restait à peine quelques vHres aux croisées, et la salle n’était défendue de la bise que par les rideaux.

Au fond de la salle, deux vieux portraits de famille, encadrés d’ébène, semblaient veiller à la garde du château ; ils avaient été transpercés le jour du pillage, mais leur attitude guerrière était encore digne des héros anciens : ils levaient superbement la tête et, la main sur leur épée, ils défiaient tous les chevaliers du monde. En face de la cheminée, entre ces deux portraits, une niche déserte attirait encore le regard par ses ornements ; un feuillage de pierre s’enroulait à l’entour; à travers ce feuillage on voyait la tête et les cornes d’un cerf fuyant une meute affamée. Cette niche avait abrité durant un siècle une statue en marbre de Diane chasseresse, taillée par Coysevox. Pluviôse, qui n’aimait ni les

saints ni les saintes^ avait brisé dans sa colère la statue païenne, se réjouissant d’avoir délivré la terre d’une sainte Cécile ou d'une sainte Élisabeth.

Sous la niche déserte, un pastel renversé arrêta longtemps le regard de Raoul : c’était la pâle et triste image de la mère de Blanche à son lit de mort. Elle était négligemment vêtue d’une robe blanche qui ressemblait à un ample linceul ; sa longue chevelure s’éparpillait sur ses épaules ; comme en presque tous les portraits du temps, elle respirait un bouquet de roses.

Raoul était violemment ému; les traits de la mère lui rappelaient ceux de la fille : il revoyait Blanche dans madame de la Ghesnaye. Durant plus d’une heure il demeura en contemplation devant le pastel, abandonnant son âme aux secousses les plus douloureuses, parfois retrouvant encore des illusions, mais souvent enseveli dans ses regrets.

Ce portrait était la seule chose que Pluviôse eût respectée dans la salle : en voyant madame de la Chesnaye, le septembriseur s’était souvenu de sa mère.

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En se relevant, Raoul ramassa par mégarde quelques lambeaux de parchemins épars sur les dalles Conune le feu s’éloignait et que la nuit revenait dans lu salle, il retourna devant l’iUre, agita la bûche d’un pied tremblant et vit, avec douleur, qu’elle serait bientôt consumée. Il lui vint la curiosité de lire la vieille écriture des parchemins. Le premier était un acte du xvi' siècle, renfermant une sentence des sires de la Chcsnaye. Dans cette sentence, où se révélaient l’orgueil nobiliaire et le despotisme féodal, Raoul parvint, non sans peine, à lire ces lignes superbes :

« Audit seigneur, à cause de sa seigneurie souve- « raine de la Chesnaye, appartient les dignitez, pré- « éminences, autoritez et puissances, droits et do- « maines, à S(,‘avoir de se pouvoir dire et nommer « sire ou roi desdictes terres, y pouvant porter cou- « ronne d’or ou d’acier, rcconnoissant icelle tenir « de Dieu et non d’hommes.

« Ledit seigneur ayant droit de nommer en ses- « dites terres gouverneur, chancelier, baillif, juge, « sergent, notaire, grand-maître des eaux et fo- « réts.

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« Ayant droit en sesdits pais de faire bastir vila lages, châteaux, forteresses; de forger monnoye « au coin de ses armes, lever gens de guerre, décer- ‘i lier privilèges, lettres-patentes... »

Raoul en était là de celte sentence pompeuse, quand il crut entendre nn léger bruit de pas.

Il tourna la tête en retenant son souffle : il ne vit rien que les rideaux toujours agités par la bise, il (lensa que le bruit venait des fenêtres et se remit à la lecture des parchemins.

Le second n’offrait plus à l’œil qu’urre griffe royale et un sceau rouge à demi effacé ; tes antres étaient des chartes des xii' et xiiu siècles. Raoul savait trop mal le latin pour s’amuser à les lire à la fantasque et mourante clarté du feu; il aima mieux réfléchir au glorieux passé de la seigneurie des la Chesnaye. 11 vit apparaître les braves chevaliers qui ne devaient leur souveraineté qu’à Dieu, ou plutôt à leur courage; le château en ruine redevint, pour un instant, l’antique et superbe manoir des sires de la Chesnaye ; sous les yeux de Raoul, la salle prit des formes gigantesques, les colonnades grandirent, les solives s’élevèrent, les boiseries se couvrirent d'armes de tous les temps; il vit passer la noble famille tout empanachée dans sa gloire, les uns ayant sur le front une couronne d’or et présidant une cour de justice, les autres s’armant pour aller combattre leurs voisins. Peu à peu, ces têtes fièrement levées s’inclinaient

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devant Dien, puis devant les rois de France, puis devant la robe rouge de Richelieu ; peu à peu le château pi-enait des airs plus humains; et enfin cette puissante famille de la Chesnayc, comme toutes les familles des grands seigneurs, après avoir bravé le ciel et la terre, finissait par s’évanouir devant le peuple.

Raoul suivait les seigneurs de la Chesnaye dans leur grandeur et dans leur chute; il évoquait tous les souvenirs de cette race illustre qui venait de tomber sous la faux du peuple; il enviait ses superbes cavaliers armés de pied en cap, s’en allant combattre pour Dieu ou pour l’amour; il plaignait ces gentilshommes fléchus perdant chaque jour un peu de celte puissance qu’ils croyaient devoir à Dieu seul, jusqu’au jour des représailles où le peuple levait la tête au-dessus d’eux.

— Hélas ! dit Raoul en regardant tour à tour la ruine du château et les parchemins, de tant de grandeurs, voilà donc tout ce qui reste !

Raoul s’était assis dans un vieux fauteuil doré, et la tête penchée sur le marbre de la cheminée, H écoutait les battements des rideaux en songeant à la

256 BLANCHE ET MARGUERITE, gl'ande comédie humaine qui s'était passée au château et qui s’était dénouée par la mort de Blanche ; il voyait se dérouler toutes les étranges scènes de cette comédie au jour fantasque du demi-sommeil. 11 espérait s’endormir et ne se réveiller que le matin. Il s’élait traîné jusqu’aux cendres de l’âtre, et l’hiver n’atteignait que ses épaules. De temps en temps, il pensait bien à détacher un rideau pour s’en couvTir, mais la paresse du coin de feu l’enchaînait dans son fauteuil.

Il regardait les débris de la bûche d’un œil à demi clos, quand un gémissement traversa la salle et ne s’arrêta qu’au fond de son cœur.

11 se réveilla tout d’un coup, ému comme une feuille, au premier souffle du vent.

Il tourna la tête avec un sentiment indéfinissable de surprise et d’effroi.

Il entrevit d’abord les blanches colonnades se dessinant dans l’ombre, et peu à peu, quand se fut dissipé son éblouissement, il distingua, au bout de la salle, les cadres dorés des portraits. Il pensa qu’au milieu de cette nuit d’hiver il fallait être insensé comme lui pour venir au donjon. Il savait que l’ancien curé d’Armagny habitait le château, avec la gouvernante de M. de la Chesnaye; mais ces deux vieillards, presque centenaires, dormaient sans doute à cette heure. Il finit par croire que la bise seule avait gémi dans la salle et, dans cette croyance, il

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essaya de se rendormir; mais tourmenté par sa frayeur, il appela vainement le sommeil; et, las de trembler comme un enfant, il se leva et fil le tour des colonnades pour s’assurer que nul n’était dans la salle.

Il arrivait devant la niche de la chasseresse, quand il vit, se retournant, plisser une ombre devant la cheminée. La frayeur le ressaisit avec violence ; son souffle s’arrêta sur ses lèvres, ses yeux se couvrirent d’un voile, ses bras tombèrent lourdement.

Il retourna sur ses pas avec des défaillances sans nombre. Mais en vain il chercha la vision d’un œil égaré : il ne vit plus que les colonnades, les rideaux, les boiseries ; il ne vit plus devant la cheminée que le fauteuil délabré où il s’était mis à l’abri du froid.

Il crut que la vision n’était qu’un jeu de ses rêveries, et il se remit à marcher dans la chambre, agitant ses bras pour repousser l’humidité glaciale qui l’entourait.

Involontairement, il s’arrêta encore devant la niche déserte, pour revoir le pastel où la mère de Blanche souriait avec tant de mélancolie. Ne le trouvant pas d’abord, quoique le feu jetât, sous la niche, son plus clair reflet, il traîna ses mains sur les dalles et contre la boiserie.

Ce ne fut pas sans une grande surprise qu’il vit le portrait dérangé.

Cette fois, il ne douta plus de la vision ; il sortit en

toute bâte du château et s’enfuit lâchement au tra* vers du bois, poursuivi par ses frayeure.

La bise avait peu à peu balayé les nuages ; ta tune et les étoiles rcgai'daient les arbres tout panachés de givre ; les hiboux, nichés dans les tours solitaires du donjon, jetaient dans les airs leurs cris désolants.

Raoul finit par trouver le chemin d’Armagny; vers deux heures du matin, il arriva devant la maison de sa mère, pâle et haletant encore. Il sonna d’une main tremblante. La servante, qui l'attendait, vint lui ouvrir la porte et lui demanda quelle étrange aventure l’avait tant attardé. Il ne répondit pas ; il saisit la lampe dont elle s’éclairait et gravit l’escalier de sa chambre avec la vitesse d’un chat. En face de son lit, il respira enfin, et rit de sa terreur. Cependant son rire avait toute la mine d’une grimace.

Il se promena durant quelques minutes, obsédé par mille visions. Pour les chasser, il prit, dans sa bibliothèque, le premier livre venu, se coucha et se mit à lire, en attendant le sommeil.

Le livre était un Traité de l’immori<Uilé de l’âme,

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du R. P. Le Duc, docteur en théologie, à la date de 1606, imprimé à Troyes, en caractères italiques, et couvert d’un parchemin déchiqueté par les vers. Durant quelques minutes, il le h'uilletasans pouvoir y mordre : les nuageuses pensées de ce livre ne se voyaient guère au travers du style le plus obscur du monde. Il finit pourtant par s’attacher à quelques passages en harmonie avec son imagination. Au secotid chapitre, le K. P. Le Duc raconte comment les âmes des défunts que nous aimons viennent voltiger autour de nous, la nuit, quand nous sommes dans le recueillement et la solitude; et, à l’appui de cette idée, il cite une foule d’histoires profanes et sacrées.

Raoul se laissa indolemment convaincre ; plein de foi dans la parole du théologien, il lut toutes les histoires d’âmes errantes sur la terre. Élevé dans les austérités de la religion catholique, il était loin de croire qu’un révérend père osât écrire un mensonge dans un livre fait pour la gloire de Dieu.

Las de lire, il pencha la tête sur l’oreiller, éteignit la lampe et s’endormit, en proie à l’idée que les âmes des morts reviennent en ce monde.

La matinée s’avancait quand il s’éveilla; son coi ps était apaisé, son âme rafraîchie. Il alla s’appuyer à sa fenêtre. Le ciel éclairci demeurait morne; vêtue d’un manteau de givre, la terre était éclatante; les pauvres maisons d’Armagny semblaient couvertes

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de toits d’argent ; le vieux tilleul balançait légèrement sa tête blanchie.

Raoul, en regardant les grappes brillantes suspendues aux branches, vit Marguerite sur le seuil du cabaret, triste comme d’habitude, suivant des yeux, à ses pieds, quelques moineaux en disette. Elle disparut, revint au même instant et sema des miettes de pain devant la porte. Les oiseaux, apprivoisés par la faim, becquetèrent de plus belle. La pauvre fille prenait un doux plaisir à les voir si gourmands; sa figure s’anima d’un sourire rêveur qui enchanta Raoul et qui dissipa tous les fantômes de la nuit.

R oublia sa vision, et ses lectures, et ses songes ; il déjeuna le mieux du monde et alla voir Marguerite. R la trouva attrayante, et crut renaître à ses fraîches amours. Mais, vers le soir, son âme s'attrista; le fantôme de Blanche repassa sous ses yeux, un douloureux écho traversa son cœur. R retourna voir Marguerite pour se distraire. Marguerite, un peu malade, le laissa avec son père, qui déplorait, en ce moment, la mort de la reine et des Girondins.

— O Camille ! Camille! disait Maillefer avec désespoir, tu les as perdus, ces martyrs illustres ! tu les as perdus, toi qui devais les sauver ! O Camille ! c’est une mauvaise œuvre; cela te portei’a malheur !

La soirée se passa lentement pour Raoul ; il était morne et silencieux, écoutant à peine les brûlantes

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divagations de Maillefer. Le pauvre homme souflFrait, ce soir-là; de tous les maux de la France.

(1 dit à Raoul que les représentants du peuple perdraient le peuple par leurs violences, qu’il voulait s’en laver les mains, qu’il enverrait sa démission pour donner un désaveu à toutes les tyrannies du moment, et qu’il irait chercher un refuge au fond du bois de la Chesnaye, dans quelque trou du donjon. Ce n’était pas la première fois que Maillefer parlait d’habiter le vieux château; il était las d’entendre à tout instant des prières et des menaces ; làbas, dans la solitude, loin des clameurs, il espérait se reposer enfin de ces rudes années où il avait tant lutté pour des frères ingrats.

Raoul sortit en l’encourageant dans ce dessein.

Le ciel étincelait d’étoiles ; au lieu d’aller se coucher, le visionnaire se promena et poursuivit les spectres de la veille. Involontairement il descendit la montagne du côté du château. En voyant la lisière du bois, il pensa à revenir sur ses pas, il s’arrêta, il fut indécis ; enfin il franchit la lisière, entraîné par un sentiment indéfinissable oit s’agitaient tout à la fois l’amour, la curktsité, l’espérance, l’attrait du mystère.

Le ciel était moins noir que la veille ; la lune levait au sud sa corne d’argent ; les frileuses étoiles tremblaient dans leurs lits de nuages; le silence du bois était coupé par le sifflement de la bise, qui arrachait des grappes de givre aux grands chênes; par intervalles, le cri d’un oiseau de proie traversait les airs en éveillant les échos de la vallée.

Raoul avançait toujours dans ce monde lugubre de spectres. Cette fois, il suivait sans détour le chemin du château, où il arriva bientôt. En passant sous le portail il vit de la lumière dans une salle du donjon; espérant trouver le curé ou la servante, il s’en fut à cette salle. Un grand fauteuil servait d’appui au deux battants délabrés de la porte; il dérangea le fauteuil et passa sans obstacle.

Un petit luminaire brûlait sur la cheminée; dans l’fttre, un menu fagot, couvert par deux grandes bûches, n’attendait qu’une étincelle pour s’enflammer. Devant la cheminée, sur une table en chêne à pieds recourbés, un grand plat d’étain, à demi caché sous une nappe, attira les yeux de Raoul. En découvrant la table, il aperçut un reste de volaille et une fourchette de fer. Il pensa que c’était le souper du prêtre,

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et il attendit en paix son arrivée. Mais bientôt, las d’attendre, il prit la lumière et monta à la chambre où était le lit du curé. Il trouva le vieillard dormant d’un sommeil si calme qu’il sortit sans songer à l’éveiller. En revenant dans la salle, il voulut allumer le fagot; la bise était glaciale, on l’entendait gémir dans les corridors, et rien ne semblait plus doux que le feu.

Iæs souvenirs de la dernière nuit s’emparèrent de Raoul; son caractère déjà flottant, s’affaiblissait dans cettp solitude, qui n’élait plus p<Mir lui que le toml)eati de Blanche. Toutes les histoires d’âmes revenant du U. P. Le Duc repassèrent en son esprit ; il s’imagina sans peine qu’en demeurant toute une nuit au châleau , l’âme de mademoiselle de la Chesnaye descendrait pour le réconforter, selon l’expression du saint homme; il résolut, malgré l’effroi dont il se défendait vainement, d’attendre le jour nu donjon, devant l’éclat et les distractions endormantes d’un grand feu.

Mais la salle où il se trouvait lui déplut; elle était plus nue et plus froide encore que celle où la veille il avait eu des visions. Il prit la lumière d’une main, les bûches et la fagot de l’autre, et s’en alla vers la première salle. Il y trouva le vieux fauteuil doré, les rideaux de damas, les lambeaux de tapisserie, les portraits de famille, les débris de la glace; c’était aussi le même bruit confus d’anneaux glissant sur

ÎG4 B 1- A N C II E E T M A R (i U E lU T E.

les flèches, de sifflement de bise, d’appels sinistres d’oiseaux de proie.

Raoul était aecoulurné à cette salle, comme s’il l’eût habitée toute ta vie; il fut heure \ d’avoir pensé à y revenir. En moins d’une minute le fagot flamba et les bûches pétillèrent. Il lit le tour des piliers en s’éclairant du luminaire; il s’arrêta encore pour admirer le portrait au pastel de madame de la Chesnaye; il s’arrêta aussi devant une tapisserie où gambadaient des faunes et d(;s satyres ; il s’amusa des figures épanouies des danseurs. Ilrevint toutégayéaii foyer, où il espérait braver le sommeil et le froid.

En déposant son flambeau, il trouva, sur le bord de la cheminée, un livre fermé par deux agrafes d’argent ; c’était les fleures de la reine Blanche. Ce litre rebuta Raoul, qui aima mieux réver que de lire des oraisons. Il se renversa dans son fauteuil, appuya ses pieds sur les chenets, et, les regards perdus dans la flamme, il s’abandonna nonchalamment au cours de ses flottantes rêveries. Ses yeux, fatigués de l’éclat du feu, se fermèrent jieu à peu, et il devint la proie des mille visions du demi-sommeil; il voyait passer confusément, sur un fond obscur, blanche et iViarguerile. De temps en temps, il rouvrait les yeux en tressaillant, pour s'assurer que c’étaient là des songes; il regardait dans la salle, et, ne voyant rien, il retombait bientôt dans des vapeurs somnolentes. Enfin, il s’endornfit.

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Il se réveilla tout égaré par ses rêves. Le feu était tombé, la lumière allait s’éteindre. 11 frissonna, et son premier soin fut de se rapprocher de i’àtre.

La flamme vacillante faisait trembler son ombre par toute la salle ; en la voyant, il ne put réprimer un mouvement de frayeur.

— Je suis comme Robespierre, dit-il, en essayant de sourire, j’ai peur de mon ombre.

Tout à coup, il entendit battre une porte. Il se leva vivement et marcha vers un des piliers. ,

il distingua, dans le fond de la salle, une forme blanche qui venait de son côté; il se détourna involontairement. .\lors comme par miracle, la lumière s’éteignit.

Et Raoul entendit les pas éloufl'és de la forme blanche, qui s’avancait lentement vers Tàtre, dont la flamme s’évanouissait.

Bientôt il entrevit la ligure du fantôme; c’était la figure de Blanche.

Plus pâle, plus ému, plus chancelant, il s’appuya contre le pilier.

Le fantôme s’arrêta devant la cheminée, se pencha sur le feu, et murmura d’une voix plaintive :

— J’ai froid.

A cette voix adorée, Raoul, éperdu, voulut s’élan- POr v^rs Blanche; ses pieds, glacés sur la dalle, ne purent s'ep détacher. Il voulut tendre ses hrssi PlRis ses |:)rRSi 4 peine levés, relonibèrent lourden^ept; jl voulpt perler, mais sa bouche étajt ipuplte,

Blanche demeurait devant le feu ; il la conternplait d’un regard avide. Il cfut la voir enveloppée d’une vague draperie bleue, n’ayant d’autre coiffure que ses blonds cheveux, qui s’éparpillaient négligemment sur ses épaules.

Il était tourmenté des rêves les plus étranges : il publiait la niPi't de Blanche, il croyait la revoir, il voulait se jeter à ses pieds ; mais une autre idée l’arrêtait : il avait peur de tomber devant un fantôme qui le regarderait sans yeux et qui lui sourirait sans lèvres,

Enfin, il ressaisit tout son courage et parvint à se traîner auprès de Blanche.

En ce moment la flamme mourante de l’âtre s’éteignait comme la lumière; les derniers tisons répandaient à peine devant la cheminée la pâle clarté de la lune.

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— Blanche 1 dit Raoul d’une voix étouffée.

La vision se releva soudain.

— Raoul ! murmura le fantôme, vous voilà venu ' il y a si longtemps que j’attendais quelqu’un !

Raoul, égaré, voulut saisir l’ombre de Blanche.

— Je suis morle, Raoul, ne me touchez pas !

Raoul recula avec un sentiment de terreur.

— Blanche ! les morts ne reviennent pas, vous n’êtes pas morte.

Il s’avança encore vers la vision; il l’appela, il la poursuivit; mais la vision s’évanouit dans l’ombre. Et, le cœur palpitant, la tête perdue, il revint au coin du feu et se laissa tomber dans le fauteuil.

— Est-ce un rêve? dit-il en passant sa main dans ses cheveux. — Est-ce un rêve? se demanda-t-il à diverses reprises.

Ses yeux errants voyaient toujours l’ombre de Blanche penchée sur le feu, ses oreilles entendaient toujours oes étranges paroles du fantôme :

— Je SDIS MORTE !

Ne voulant pas demeurer sans feu, il ramassa sous ses pieds un éclat de chêne, le fit flamber sur le brasier, ralluma sa lumière et s’en fut à 1a recherche de quelque fagot.

A peine à la porte, une autre idée lui vint. La lumière avait un peu dissipé ses frayeurs: il doutait déjà de l’apparition de Blanche, il finissait par se croire le jouet d'un songe.

Pour éclaircir ses doutes, pour s'affermir dans sa croyance, il pensa donc à suivre les traces de la vision. Au fond de la salle, la porte dont il avait entendu le battement était ouverte ; il en dépassa le seuil avec émotion et se trouva dans l'oratoire du château.

Raoul vit d’abord un prie-Dieu d’une sculpture ravissante, entre deux saints nichés dans la muraille; sur le prie-Dieu était ouvert un missel gothique, entre un grand chandelier de bois noir et une pyramide de vieux livres de dévotion.

Au-dessus, près d’un christ d’ébène, la vieille servante avait suspendu l’épée brisée de M. de la Chesiiaye, afin, disait-elle, qu’en priant Dieu on se souvint de son maître.

Cette épée cachait à demi celte inscription, que le septembriseur avait vainement essayé d’effacer : Contre Dieu nul ne peut.

L’oratoire avait, d’ailleurs, été préservé des ravages du peuple ; les saintes images, les pieux ornements avaient désarmé les plus mauvais ; le peuple, tout arrosé de sang humain, dans la démence du

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carnage, le peuple, qui venait de passer par le meurtre, s’était arrêté tout tremblant et tout frémissant à l’aspect d’un christ de bois.

Sur les boiseries, sculptées par un artiste plus catholique que gracieux, étaient encore appendus une armure du douzième siècle, une couronne de fer à fleurons, un gantelet, un écu, un casque, un cor, un capuchon d’acier et diverses armes anciennes.

Le prie-Dieu était en face d’une croisée gothique où s’entrelaçaient les mille bras du lierre ; la brise passait par ces vitres naturelles, et Raoul, craignant pour sa lumière, voulut aller plus loin, mais il ne trouva point d’autre issue que la porte d’entrée ; et il pensait déjà à retourner sur ses pas, quand il se souvint confusément que, derrière le prie-Dieu, la boiserie s’ouvrait sur un petit escalier en spirale descendant dans les caveaux où gisait toute la grande famille des la Cbesnaye. Il lui vint un désir ardent de voir le tombeau de Blanche. Assailli de mille idées à la fois, il avait presque oublié la vision.

11 passa derrière le prie-Dieu, ouvrit sans peine la boiserie et descendit le petit escalier.

Au bas, il se trouva devant une grille à demi-brisée durant le pillage du château. 11 poussa du pied le seul battant qui eût résisté aux violences du peuple; il descendit un grand escalier et pénétra dans la grande sépulture.

oorobres échos répétaient alors le battenaeat de la grille.

Dans le fond, il vit briller deux lampes d’argent dont la lumière était obscurcie par l’humidité du caveau^ Les voûtes, qui étaient immenses, s’appuyaient sur des pilastres à chapiteaux golhiques où grimpaient des araignées et des escargots.

Raoul s’avança vers les deux lampes. Il marchait légèrement, comme s’il eût craint de fouler la cendre des la Chesnaye. Il respirait à peine, son front se couvrait de sueur, son coeur battait avec violence.

Ses yeux errant s’arrêtèrent bientôt sur un grand christ de pierre qui semblait veiller et défendre les morts. Arrivé au pied de la croix, il s’agenouilla et pria le Sauveur du monde pour le repos de l’âme de Blanche.

Calmé par |a prière, il franchit l’enceinte des tomheauJt, et se pencha pour voir les épitaphes : là c’était Jean de la Chesnaye, qui avait défendu deux fois son château contre les Normands ; ici, c’était un glorieux croisé qui n’était revenu de la Terre-Sainte qu’après la chute des infidèles; plus loin, c’était un vaillant chevalier que Louis XI avait fait pendre pour rébellion; à ses pieds était François de la Chesnaye, célèbre dans les guerres de religion. Les épitaphes étaient à demi cachées par des couronnes do laurier et d’immortelles. Au-dessus des tombeaux étaient

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suspendues d’anciennes bannières de la famille ; la moins dévastée déployait encore son lambeau d'azur où se dessinait une croix d’argent, glorieuse et sainte bannière.

Parmi ces tombeaux, Rqoul s’avan\-ait lententent et d’un pas mal assuré, retenant son soufQe daus la crainte d’éveiller les morts. Il n’osait s’approcher des deux lampes, pressentant qu’elles brûlaient sur la dépouille de Blanche; il les regardait souvent, mais ses yeux éblouis se détournaient bientôt, à l’aspect d’une grande draperie noire à larmes d’argent.

Son cœur battait avec violence. Ce n’était pas la peur, mais une crainte vague, mélancolique, mystérieuse; le voisinage de la mort, les souvenirs des sombres légendes, la profondeur des voûtes ténébreuses, le silence troublé par ces bruits souterrains que font le ver qui ronge, l’araignée qui file, l’escargot qui grimpe et qui tombe, enfin, ces apparit'ions étranges et inexplicables de la grande salle, tout cela imposait a sa vive imagination ; et il voyait apparaître, dans le fond des voûtes, un fantôme éclatant, gigantesque, indéfini.

Durant quelques minutes il demeura immobile, sans courage, sans dessein, sans pensée. Enfin, rappelant ses forces, il s’avança vers le cercueil de Blanche.

Alors ses pieds devinrent lourds comme des pieds

de plomb ; il les traîna péniblement, en se demandant si la vie allait le laisser là.

11 arriva devant le cercueil la tête penchée, roeil égaré, le cœur défaillant.

Tout à coup il recula avec terreur, et le flambeau lui échappa des mains.

Le cercueil de Blanche était ouvert, et Blanche n’y était pas.

Raoul, un peu revenu de son étrange surprise, et n’osant rester plus longtemps devant un cercueil vide, pensa à sortir des caveaux.

Ne pouvant retrouver son flambe.au, il prit une des petites lampes accrochées aux pilastres de chaque côté du cercueil de Blanche, et s’en alla, plus vite et plus égaré qu’il n’était venu, effrayé du tremblement de son ombre et du bruit étouffé de ses pas.

Il ne respira un peu qu’en rentrant dans l’oratoire. Il traversa rapidement la grande salle, sortit pour chercher du bois, et revint bientôt avec une énorme brassée de fagots qu’il jeta sur les charbons à demi éteints. Le feu se ranima comme par en-

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chantement. La gaieté rayonnante des flammes chassa pour un instant ses lugubres idées; la vie, qui l’avait presque abandonné, revint en lui peu à peu. Le pétillement du bois lui rappela sa soirée passée avec Jacques Maillefer, devant l’humble foyer de l’ancien cabaret, et pour un instant il retrouva dans sa mémoire des tableaux moins fantastiques. Mais bientôt le souvenir de la vision et du cercueil vide effaça encore tous les autres souvenirs.

Longtemps il chercha à s’éclairer dans ce profond mystère ; il lui arriva d’appeler Blanche et de lui tendre les bras :

— Blanche ! Blanche ! où êtes-vous? disait-il d’une voix étouffée.

Il écoutait, l’œil errant, la bouche ouverte. Les échos du donjon, les oiseaux de proie, la brise de décembre répondaient tristement en chœur par des sons lugubres comme un chant de mort.

Le sommeil revint à pas lents; sa tête pencha sur le dossier du fauteil, il s’endormit une seconde fois ; et durant son sommeil des songes lui vinrent, plus étranges que les étranges événements de la nuit.

Il s’éveilla au bruit du rouet de la vieille servante, qui filait à côté de lui devant un feu mourant ; il était glacé. Il se leva lentement et secoua ses épaules, comme s’il eût neigé sur lui.

Le jour était venu, un jour pâle et morne comme

la veille ; quelques rayons de soleil arrivaient sur la façade du donjon, au travers des branches nues des plus grands arbres du bois.

Tout en s’agitant pour ranimer son âme et son corps, il regardait la vieille, qui disait ses patenôtres. Elle ressemblait singulièrement alors à une vieille sorcière. Aux approches de la mort jamais figure ne fut plus ridée, jamais yeux ne se refrognèrent à ce point, et, hormis son capuchon de taffetas jaune, tout son costume était noir. Une grande quenouille, fichée dans son sein, élevait à sa bouche une toufté de chanvre, gracieusement ceinte d’un ruban bleu. Un de ses pieds sautillait agréablement dans le rouet; l’autre se reposait sur un dévidoir; ses doigts secs préparaient le fil avec uns constance qui cachait ses proccupations.

— Eh bien ! mon jeune ami, dit-elle en levant la tête vers Raoul, vous avez passé là une mauvaise nuit?

En disant ces mots, elle regardait Raoul avec inquiétude.

— Oui, une mauvaise nuit, dit le dormeur en se dessillant les yeux.

— Vous avez pourtant dormi le mieux du monde.

Et, pour cacher sa curiosité, la vieille approcha du feu une petite cafetière de fer-blanc.

Puis, regardant Raoul de travers :

— Des rêves effrayants, n’est-ce pas? dit-elle d’un ton lamentable.

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Il se revoyait, la nuit, dans la grande salle, aux pieds de Blanche, puis dans les caveaux ftinèbres devant un cercueil ouvert.

— Des rêves! reprit-il en s’agitant; ce ne sont point des rêves !

La vieille pftiit, son pied cessa de sautiller, sa main tomba sur son genou, sa bouche s’ouvrit pour mieux entendre.

Raoul demeurait silencieux.

— Sainte vierge Marie ! dit-elle, comme vous êtes pâle et agité! Que vous est-il donc suivenu ?

— Mademoiselle de la Chesnaye n’est pas morte, dit Raoul à la vieille.

— Hélas! répondit-elle en sanglotant et en se cachant la tête dans un pan de son capuchon, hélas ! monsieur Raoul, morte comme son père et sa mère !

— Morte ! repi-it Raoul; mais je l’ai vue cette nuit. ie l’ai vue dans cette salle, devant eette cheminée.

— Les morts reviennent donc ! s’écria la vieille d’un air edaré.

— Oui, j’ai vu mademoiselle de la Chesnaye; elle m’a parlé ; j’ai voulu la saisir dans mes bras, mais elle s’est évanouie comme une ombre.

— C’est un songe.

— Non, non, ce n’est point un songe. J’ai voulu poursuivre Blanche jusqu’à son cercueil : une draperie était jetée à l’entour, et dans le cercueil ouvert point de morte ! point de morte !

2T(i BLANCHE ET MARGUERITE.

La vieille était vivement émue et agitée.

— Non, non, ce n’est point un songe ! poursuivit Raoul tout palpitant. Je vois encore le grand christ de pierre veillant sur les tombes des la Chesnaye ; je vois encore les deux lampes...

Raoul regarda le cadre où il avait accroché la lampe d’argent.

Ne la trouvant point, et voyant tout à coup le flambeau qu’il avait laissé dans les caveaux, il tomlia dans une surprise muette.

Il courut à l’oratoire : le prie-Dieu était contie la boiserie ,1e grand flambeau d’un côté, les livres de dévotion de l’autre. Il pensa d’abord que tout avait été dérangé ; mais, ne voyant nulle trace humaine sur la couche de poussière des livres et du prie-Dieu, il finit par croire que tout ce qu’il avait vu n’était qu’un rêve.

Il revint auprès de la vieille,

— D’où venez-vous donc ! lui demanda-t-elle avec un demi-sourire.

— J’ai perdu la tête, dit-il en se promenant à grands pas.

— Je m’en doutais, dit la servante d’un air victorieux. Une apparition dans votre sommeil, et voilà que vous battez la campagne ! Si c’était la nuit, je vous pardonnerais 5 mais, Dieu merci! le soleil luit depuis une heure. Notre vieux curé va venir ; asseyez-vous en l’attendant, vous déjeunerez ensemble. Il n’y a pas grand’cliose dans le buffet ; un dé-

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bris de volnilie, des poires, un peu de raisin, voilà tout, et sans ce charitable Maillefer, nous n’en aurions pas autant, car il ne se passe pas de jour sans qu’il nous envoie quelque chose. Dieu veille sur lui ! On dit que vous allez épouser sa fille : j’en suis bien aise ; Marguerite a sauvé mademoiselle Blanche de l’échafaud. Épousez-la, épousez-la ; cela fera du bien à la mémoire de notre pauvre défunte.

La vieille soupira.

— On dit aussi que Maillefer donne le château à sa fille : c’est une belle dot, monsieur Raoul, le château de la Chesnaye! — Vous ne m’en chasserez point! poursuivit-elle d’un ton suppliant, l’assassin de mon maître a eu pitié de mes larmes. — Mais je bats la campagne comme vous. — A mon âge, la tête tourne si vite ! Quand j'étais jeune, ma tète tournait déjà; mais pour les amoureux. Ah ! que je suis donc loin de ce temps-là !

Raoul demeurait ahlmé dans ses sombres pensées.

Après un silence la vieille reprit :

— Avez-vous des nouvelles de Paris, monsieur Raoul? — Notre pauvre reine...

— Elle sera assassinée, dit Raoul d’un air distrait. Comment peut-elle échapper à tous ces faucheurs de têtes !

— Où allons-nous? grand Dieu!

— Hélas! murmura Raoul, il n’y a plus qu’un chemin en France, le chemin de l’échafaud.

— Gomme tous dites cela, grand Dieu ! Vous n’avez pas l’air d’y penser.

— En effet, je ne pense guère à toutes ces choses lamentaWes; en ce moment, je pense à mademoiselle de la €hesnaye> qui m’est aj^>arue cette nuit. Ouel songe !

— Vous battez toujours la campagne, monsieur Raoul. Ainsi donc, à Paris, le sang coule à flots? La guillotine...

— Il faut que j’aille dans les caveaux.

— Nenni, nenni, mon cher enfant ; c’est le gète ’de'fe d#Hnts, les vivanls n’y vont pas. Vous dites que la reine...

— Je dis que j’ai vu mademoiselle de la Chesnaye.

La vieille regarda tixement Raoul :

— Je désespère de vous, sur ma foi ! si vous n’êtes pas somnambule, vous êtes fou.

En ce moment, le prêtre parut au seuil de la salle.

Raoul alla à sa rencontre et le salua avec vénération. La vieille se leva en dérangeant son rouet et son dévidoir, s’inclina dévoiement devant son vieil ami, et sortit pour préparer le déjeuoer.

Le vieillard et Raoul devisèrent d’abord des évé-

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neinents qui épouvantaient la France. Peu à peu Raoul vint à parler de la solitude du château et de son eifroi nocturne; il demanda au prêtre s’il croyait aux revenants, s’il avait eu des visions, si jamais un mort regretté ne lui avait apparu. Le vieiliai^ répondit vaguement : il avait des doutes, il n’osait rien affirmer ; dans sa jeunesse, cependant, il avait vu le fantôme de sa mère, à la veille <Pun grand malheur.

— J’étais à la petite abbaye de Saint- Pierre, oû m’avait recueilli le bon père Thibauid. Orphelin depuis l’adolescence, il ne me restait plus de ma famille qu’une jeune sœur, que i’aimais par-de^us toutes les choses de la terre. A la mort de naa mère, ma sœur s’était réfugiée dans la Thierrache, cher une vieille amie de la famille. Tous les jours, j’allais solitairement en la chapelle de l’abbaye, prier pour elle le Seigneur Dieu. Un soir, j’étais agenouillé devant l’autel de la sainte vierge Marie; la nuit venait; je priais avec plus de ferveur que jamais, sans savoir pourquoi. En me relevant, je vis tout à coup passer une ombre sous mes yeux : c’était ma mère ; je la reconnus à ses vêtements et à sa figure pâle et triste. Je lui tendis les bras en criant et en retombant agenouillé sur les dalles; je ne sais si j’entendis l’écho lie mes cris, mais je crus entendre la voix de ma mère. Le lendemain, ma sœur mourut ! Dieu lui fît la grâce de l’appeler en son sein, où déjà

reposaient mon père et ma mère. — Mais, dit le prêtre en finissant, la jeunesse a tant de visions ! la jeunesse est si ardente à toutes les croyances ! Un souvenir passe, nos têtes s’égarent, nous croyons voir l’ombre d’une mère ou d’une amante : ce n’est qu’un souvenir. Et d’ailleurs, mon enfant, pourquoi les morts ne reviendraient-ils pas quelquefois parmi nous? Le ciel n’est point un exil, et Dieu permet sans doute à ses élus de descendre sur la terre.

Le déjeuner était servi. Raoul se mit à table en face du prêtre, qui se recueillit et fit une prière entre deux signes de croix. La vue d’une omelette bien dorée ramena Raoul à des idées moins funèbres; il oublia ses visions et finit même par s’égayer un peu.

Comme Raoul desservait la table, une charrette traînée par deux chevaux de labour parut sous le portail, et au même instant Maillefer entra dans la salle.

— Monsieur le curé, dit-il en tendant la main à Raoul, on amène une tombe au château. Ne vous effrayez pas : c’est pour mademoiselle de la Cliesnaye, dont la dépouille mortelle n’a qu’un cercueil. J’avais dans mon jardin quelques pierres d’une blancheur et d’une dureté de marbre devant me servir pour un escalier : on ne marchera pas sur ces pierres, car Etienne Durand en a fait une tombe, la tombe de mademoiselle de la Chesnaye. Vous y dé-

LES jVISIONS.

poserez les restes de la malheureuse tille, et ces restes sacrés y demeureront en paix jusqu’à la fin des siècles. J’espère au moins que ni Dieu ni les hommes ne m’accuseront d’avoir poui'suivi mes ennemis jusque dans la mort.

— Vos bonnes œuvres effaceront vos fautes, dit sentencieusement le prêtre. Les bonnes œuvres sont des fontaines qui coulent sur la conscience des pécheurs.

Raoul, tout agité, sortit sans se demander pourquoi.

A la vue du tombeau, à demi caché dans un lit de paille qui l’avait protégé contre les cahots de la charrette, il pensa encore aux apparitions de la nuit, mais il ne doula plus qu’il n’eût été le jouet d’un songe.

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