‹ Blanche et MargueriteChapitre 22 sur 27 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

LE S C A P ü r. A 1 Tî F.

Vous voulez savoir des nouvelles de Mi-ré-fa-sol?

Un vieux proverbe dit que l’amour est le médecin qui panse le mieux les plaies d’un blessé !

Ne voyez-vous pas d’ici avec quelle adresse Jeanneaux-Bluets veille son ami. La mort, qui a déjà franchi le seuil de la chaumière, se laisse toucher, — la cruelle qu’elle est. — Le musicien vivra !

Mais vivra-t-il pour Jeanne-aux-Bluets?

Dès qu’il fut sur pied, il alla au château évoquer l’ombre de Blanche.

— Blanche ! Blanche ! où êtes-vous ■'

Et la mort ne répondit pas. Mi-réHTa-^lt qui la croyait à Paris^ dans quelque sombre prison, partit après avoir embrassé Jeanne-aux-Bluets, mais sans lui dire qu’il partait.

A Paris, il se rejeta dans les clubs avec plus d’ardeur que jamais, espérant qu’à force de patriotisme il pourrait sauver Blanche.

Mais il ne la retrouva pas.

Enfin, un jour, il apprit le sacrifice de Marguerite Maillefer. 11 se rappela celui de Jeanne-aux-Bluets et il bénit du même coup dans son âme ces deux nobles filles, qui savaient à peiiie lire et qui savaient si bien se dévouer pour l’amour.

L’amour, c’est le vrai maître d’école des grands cœurs.

Le musicien revint à Armagny, où il apprit que Blanche n’avait pas survécu.

11 retourna au château comme s’il devait la retrouver encore. Il supplia la vieille Hélène de lui permettre d’aller prier au tombeau de Blanche, mais la gouvernante fut inflexible.

— Je ne me consolerai jamais, dit-il avec dés^ poir.

Et interrogeant ses chers souvenirs, il se demanda si Blanche l’avait aimé.

Il rentra enfin dans cette pauvre petite maison des champs qu’il avaitabandonnée pour devenir un homme digne de mademoiselle de la Cbesnaye,

BLANCHE ET MARfîUERITE.

— Mon cher violon, dit-il en embrassant son vieil ami, me consoleras-tu, toi?

Et il se mit à jouer tous les airs de Richard Cœur- . de-Lion qui faisaient battre le cœur de Blanche, quand il lui donnait des leçons de clavecin.

Le prochain mariage de Raoul et de Marguerite n’était point un mystère dans le pays; les amis et les ennemis de Maillefer et de madame de Marcilly en parlaient diversement : suivant les uns, c’était une alliance indigne de Raoul; suivant les autres, c’était une alliance indigne de Marguerite. Mais madame de Marcilly, qui voulait sauver son fils des colères du peuple, et Maillefer, qui voulait sauver sa fille de son chagrin, n’avaient nul souci de tous ces commérages. La veille du jour fixé pour le mariage, Maillefer, cédant aux instances des plus fanatiques jacobins d’Armagny, ordonna que le lendemain tout le pays célébrerait la fête de la Raison. Les femmes et les filles passèrent la nuit à tresser des couronnes de lierre et d’épis , des couronnes de pampres et de feuilles de chêne. Il n’y avait plus de fleurs ; mais durant la nuit le ciel, qui s’amusait de

cette fête comme de toutes les fêtes du monde, fit refleurir les arbres et les chemins d’une neige éblouissante.

Dès le jour naissant, les cloches sonnèrent à grandes volées; ce fut leur dernier concert. Que ne se brisèrent-elles alors! Tous les jacobins s’assemblèrent dans l’église, se revêtirent d’aubes blanches, emblème de la pureté républicaine de leurs cœurs ; les uns s’emparèrent des encensoirs, les autres des crucifi.x et des bannières; Maillefer s’affubla d’une chape à franges d’or, et, en dépit de toutes les résistances, il lui fallut marcher en tête de la procession, un drapeau tricolore à la main, sous le dais bleu qui tant de fois avait couvert le curé d’Armagny et les images de Dieu.

Maillefer souffrait du rôle insensé qu’il jouait alors, dans la grande mascarade républicaine qui égayait toute la France; mais, comme de coutume, c’était par dévouement : en refusant ce rôle il se perdait dans l’esprit des jacobins, le peuple d’Armagny s’en irriterait, et adieu la puissance qui protégeait tant de monde. 11 pressentait tout cela, et il se résignait.

La procession sortit de l’église en chantant V Hymne à la raison, la Ronde des sans-culottes, la Montagnarde, la Carmagnole des moines, l’Hymne au genre humain, et beaucoup d’autres cantiques spirituels. Maillefer agitait son drapeau, et, devant

286 BLANCHE ET MARGUERITE, cette bannière de la nouvelle religion, tous les passants s’agenouillaient.

Sous l’arbre de la liberté, sous le tilleul centenaire de l’ancien cabaret de Maillefer, on avait élevé un autel à la Raison ; c’était vers cet autel que marchait la procession, sur un chemin semé de neige et de feuilles jaunes.

La déesse de la Raison devait être représentée par la fille de l’ancien maître d’école d’Armagny. On avait songé à Marguerite, mais Marguerite s’en était défendue par dignité. La tille du maître d’école eût admirablement parodié la déesse de la Raison : c’était une jeune Bile souriant à tout propos et à tout venant, plus soucieuse de garder sa beauté que sa vertu ; mais én s’éveillant, le jour de la fête, comme sa mère lui criait de se lever et de repasser sa robe au plus vite, elle réfléchit, non pas en déesse, mais en fille de raison. Elle avait péché, et son corsage arrondi pouvait l’accuser pendant son ascension sur l’autel : elle imagina une maladie soudaine, et dit à sa mère qu’il fallait chercher une autre déesse.

La maîtresse d’école, au lieu d’avertir les jacobins de cette maladie imaginée, sermonna sa fille durant deux heures; et, quand la procession arriva devant l’autel, les assistants furent indignés de ne point y voir la déesse.

Ce fut alors que, sur un cheval magnifiquement harnaché, reparut Pluviôse.

Marguerite, qui regardait la fête au travers des vitres obscurcies de la salle, fut saisie d’effroi en voyant le septembriseur. Maillefer pensa avec douleur que le retour de cet homme était d’un mauvais augure pour le mariage de sa fille; mais le peuple accueillit Pluviôse par mille cris de joie :

— Salut et fraternité! Vive l’ami de Marat! Vive le plus sans culotte des sans-culottes! A bas les chenapans, les muscadins et les sardanapales! Voilà le bon tenqis revenu ! Tout n’est point dit encore, nous ne sommes point au bout ? Liberté, égalité, ou la mort/

Et chacun voulait voir et toucher Pluviôse, et chacun aspirait à la gloire de lui parler. Les plus violents l’enlevèrent de son cheval et l’emportèrent en triomphe jusque sur les marches de I autel, où Maillefer lui donna tristement l’accolade plébéienne.

Pluviôse n’était plus ce bandit couvei t de guenilles rouges, armé de sanglantes colères et de rugissements ; il était devenu calme, il avait un costume plein de dignité; l’amour et Saint-Just l’avaient métamorphosé. A la mort de Marat, Pluviôse, désespéré d’avoir perdu celte sanglante étoile, ne savait plus où aller, quand il rencontra Saint-Just, en mission à Cambrai. Saint-Just devint son dieu; il imita cette attitude austère et calme, que l’échafaud même ne put altérer; il revêtit ce sévère costume, qui en-

cadrait si heureusement les grandes figures républicaines; et ainsi métamorphosé, il promena sa démence et son amour dans tous les districts du Nord. Enfin, las des révoltes, il s’en retournait à Paris, poursuivi par le souvenir de Blanche.

En repassant à quelques lieues d’Ârmagny, il avait pris un détour, il avait abandonné les guides à son cheval, — le cheval de M. de la Chesnaye, — et il arrivait dans ce pays si triste et si doux, oii il avait donné la mort par sa colère et par son amour.

Ayant vu que le peuple attendait vainement la déesse de la Raison, c’est-à-dire la fille de l’ancien maître d’école, il demanda à Maillefer où était sa fille.

Maillefer leva les yeux vers la fenêtre de la salle.

— Pourquoi n’esl-elle pas sur cet autel? C’est la plus digne de représenter l’auguste déesse; cette gloire lui revient comme à la fille du premier apôtre de la liberté en ce pays.

En disant ces mots, il franchit le seuil de l’ancien cabaret, à la tête de quelques fanatiques.

Bientôt on le vit reparaître avec Marguerite, qui, après, avoir vainement résisté à cette violence, fit tout ce que voulut le peuple. Elle était négligemment vêtue de mousseline blanche; on l’entourad’une écharpe bleue, on lui mit une ceinture rouge, on la couronna de lierre et on l’éleva sur l’autel ; de là il lui fallut semer des épis et des fruits parmi la foule.

lire les maximes républicaines, agiter le drapeau de la liberté, et recevoir l’encens destiné à Dieu.

Après toutes ces choses, on fit devant l’autel un feu des surplis et des bannières; et, comme un éebo du matin, les cloches sonnèrent un glas sur la défunte religion catholique, qui devait ressusciter trois joui-s après. Ce fut leur dernier soupir, à ces pauvres cloches ; au même instant, les plus exaltés montèrent au clocher et les brisèrent.

— Les aveugles et les sourds* dit tristement Maillefer, ils n’avaient qu’une musique, et ils n'en veulent plus ! S’ils le pouvaient, ils décrocheraient le soleil.

Quand les cloches furent brisées, les ravageurs descendirent dans l’église et mirent le feu au confessional, qui était au fond d’une chapelle nue et humide. Une épaisse fumée en sortit et se répandit par toute l’église, qui eut bientôt l’air d’une taverne allemande. Le prêtre national ne fut pas le dernier à encourager ces profanateurs; il apporta lui-même l’ancien missel, la table des commandements de Dieu, les livres du lutrin, et, jetant au feu toutes ces choses :

— Ainsi, dit-il sentencieusement, le feu nous délivrera des hochets de la superstition.

Marguerite, retournée dans sa chambre, était plus morne que triste. Elle avait rejeté avec dégoût la couronne, le voile et l’écharpe dont elle venait d’être

«90 BLANCHE BT MARGUERITE, affublée; elle pensait à Raoul, qui, suh'ant le conseil paternel de Maillefer, s’était éloigné d’Armagny pendant cette orageuse journée.

— S’il était courageux, dit-elle, il serait déjà revenu.

Et après un silence :

— Hélas 1 ce n’^t pas le courage qui lui manque, c’est l’amour.

Une lourde tristesse tomba sur son coeur.

— Demain ! murmura-t-elle en versant d’abondautes larmes.

Maillefer, qui depuis longtemps hébergeait tout les missionnah’es républicains passant à Armagny, avait prié Phiviôse de s’arrêter un peu en son logis; et tous deux, après avoir répimé les désordres du peuple, s’étaient réunis dans une petite salle, en face d’une bouteille de vin de Champagne. La conversation languit d’abord. Pour se distraire. Pluviôse faisaitîîrouler sur la table cette médaille décernée aux gardes-françaises, où était inscrit ce beau vers de Lucain :

IgnoranUie datos, ne quisquaia serviat, enses?

Cette médaille, que Maillefer avait vue maintes fois à Paris, le fit penser à son voyage, et il raconta comment il avait retrouvé sa fille, qui se sacrifiait pour mademoiselle de la Chcsnaye; enfin, ouvrant son cœur, qu'il tenait fermé à grand'peine, il apprit à Pluviôse le mariage de Raoul et de Marguerite. Pluviôse lui demanda avec émotion pourquoi mademoiselle de la Ghesnaye était morte soudainement, et, après une réponse incertaine de Maillefer, à son tour il se mit à raconter ses aventures politiques pendant sa longue mission.

— En quittant Armagny, j’ai erré pendant quelque temps, tourmenté par un fatal amour qui amollissait mon cœur républicain ; enfin, j’ai pris le dessus, et j’ai poursuivi mon généreux pèlerinage dans les pays rebelles.

La nuit les surprit tous deux dans l’arrière- salle, en face d’une bouteille vide. Le septembriseur, qui avait au cœur une chose plus douce que la répubti* que, n’était plus à l’entretien, il pensait à Blanche, il respirait le parfum amer de ce souvenir, qui refleurissait toujours en lui pour le consoler de ses crimes.

— Avant de partir, dit-il tout à coup en soupirant, il faut que j’aille au château de la Ch^naye.

L’esprit de Raoul était malade. Il se demandait sans cesse s’il rêvait ou s’il devenait fou. Dès le matin, il était retourné au château, pensant qu’il ne lui restait que peu de jours à poui'suivre, dans le silence de cette grande solitude, l’ombre adorée de Blanche.

En route, tout en songeant à ses visions, il se ressouvint de la scène d’amour passée à la fenêtre de la grande salle pendant l’horrible nuit du combat; il revit Blanche toute pâle et toute émue, penchant la tête sous son regard comme une fleur sous le soleil; il entendit encore au fond de son cœur ces solennelles paroles de mademoi.sclle de la Cbesnaye, quand elle eut mis sur son sein la petite croix d’argent : Je la garderai jusque dans le cercueil ; mais si Dieu me fait la grâce de mourir avant vous, et si vous m’oubliez quand je ne serai plus de ce monde, venez sans retard arracher ce scapulaire de mon cœur éteint, car il troublerait mes ossements dès les premiers jours de l’oubli, et ce serait un supplice pour l’ éternité.

Il descendait avec ardeur vers ce beau souvenir

que le malheur avait voilé, quand un éclair traversa son âme; il pensa au même instant au serment fait à Blanche et à son mariage avec Marguerite. Il avait lu des romans, il savait des légendes du pays et du château de la Chesnaye, où des amants délaissés reviennent après leur mort tourmenter les vivants infidèles, il ne douta plus que mademoiselle de la Chesnaye, se croyant oubliée, ne lui appaiût pour se plaindre, soit en songe, soit pendant qu’il veillait, par une de ces lois du ciel qui seront toujours des mystères en ce monde.

— Aujourd’hui même, dit-il tout ému, j’irai devant son cercueil ; j’irai prier Dieu, j’irai prier sa mère d’apaiser son âme.

Dans l’avenue du château, il rencontra la vieille gouvernante, à demi courbée sur le sol blanchi pour ramasser du menu bois. A son approche, elle leva scs yeux clignotants, et murmura que M. le curé serait charmé de revoir son jeune ami.

Raoul passa la matinée à deviser avec le vieux curé. Il pai'vint, non sans peine, à le ramener au chapitre des visions; et çà et là, il lui arracha quelques paroles singulières qui semblaient l’avertir qu’un mystère étrange était enseveli au château : tantôt le vieillard, affaibli par les années, perdait lu tête et oubliait de s’arrêter à propos; tantôt il gardait le silence avec obstination, comme un homme qui craint d’en trop dire. Vers midi, à un moment où le soleil

soulevait les voiles flottants du ciel, pour échapper à Raoul, qui l’obsédait sans relâche, il sortit tout à coup et s'en alla prier Dieu sous les arbres déponil' lés du parc. Après avoir vainement attendu son retour, Raoul revint à son dessein de descendre eux voûtes sépulcrales, où il espérait éclaircir le mystère qui tourmentait sa tète et son cœur. Mais divers obs* tacles s’opposaient à son dessein : il n’avait point les clefs des caveaux ; et, d’ailleurs, avec les clefs il lui fallait de la lumière, et, par une fâcheuse mésaventure, il chercha vainement une lampe ou un chandelier.

La vieille survint durant ses recherches.

— La clef des caveaux et un flambeau ! lui demanda-t-il d’un ton impérieux.

La servante effarée recula de trois pas.

— Vous me cachez indignement ce qui se passe ici ! reprit-il en la dévisageant.

La vieille murmura :

— Sainte Vierge ! Qu’y a-t-il donc ?

— Il a y un mystère, un mystère que je veux dé-i couvrir sans plus attendre ! — Les clefs ! les clefs!

Raoul frappait du pied avec impatience.

La vieille jura sur sa part de paradis qu’elle n’avait jamais vu les clefs, et que depuis la mort de mademoiselle de la Chesnaye, nul n’avait ouvert les portes massives des caveaux.

Raoul lui tourna le dos, et, croyant alors se res-

souvenir que dans l’oratoire il y avait une porte secrète donnant sur un escalier qui descendait aux tombeaux de la noble famille, il s’empressa d’aller de ce côté. Il renversa la pyramide de vieux livres, il détourna le prie-Dieu, et parvint à décou\Tir la porte cachée.

Avant de descendre, il ferma l’oratoire, afin de n’être pas suivi dans son pèlerinage. A peine au bas de l’escalier, son regard fut saisi par la morne lumière des deux lampes éclairant le sommeil des morts.

— Je n’en doute plus, dit-il en s’arrêtant avec une violente oppression, je suis venu dans cette sépulture : voilà bien les arceaux humides, les pilastras écaillés, les tombes superbes protégées par les bannières et défendues par les armures des illustres morts ! Voilà bien les deux lampes que j’el vues briller au-dessus d’un cercueil vide ! — A moins pourtant, reprit-il, que, par la puissance des songes, mon esprit ne soit descendu durant mon sommeil sous ces voûtes funèbres.

En disant ces derniers mots, il franchit, d’un pied chancelant, l’enceinte des tombeaux et s’avança vers les deux lampes. Il écoutait les battements de son cœur et croyait entendre mille bruits lugubres.

L’humidité des voûtes voilait les deux lampes, dont les reflets ternes tremblaient sous les arceaux comme des ombres. En arrivant devant le cercueil

396 BLAKCHE ET MARGUERITE.

de Blanche, où son cœur l’avait conduit, ses yeùx égarés s’aiTêtèrent dans les plis du grand linceul qu’il avait vu négligemment étendu, en cette nuit étrange où il était venu devant un cercueil vide.

Cette fois, le tombeau de Blanche n’est plus désert, et du premier regard il entrevoit la blonde chevelure de son amante s’échappant par touffes abondantes de la lugubre draperie.

11 tombe agenouillé, il penche la tête, il avance la main, il agite les lèvres; mais, glacé par le frisson, il demeure immobile et silencieux, comme ces statues de la douleur s’inclinant sur les tombeaux.

Il se ranime et n’ose encore toucher le linceul, comme s’il craignait de violer l’asile sacré d’un mort; il regarde autour de lui pour s’assurer qu’il est seul, et que nul ne verra sa profanation.

Par une hallucination soudaine, il lui semble que tous les morts sortent de leur tombe en murmurant ce vers de la ballade :

Vivants, ne troublez pas le silence des morts!

11 se retourne vers Blanche; son regard effaré se repose encore sur la forme humaine que dessine le linceul ; enfin, par un mouvement saccadé, il saisit et détourne un pli de la draperie, et la figure de son amante lui apparaît dans la pâleur de la mort.

Tout égaré, il contemple cette figure, belle même

dans la pâleur funèbre ; il se demande si c’est la mort ou le sommeil ; il s’incline : esl-ce pour l’embrasser, ou pour saisir son souffle ? Il est défaillant, son cœur cesse de battre, la vie l’abandonne, il va tomber inanimé auprès de Blanche.

Mais tout à coup Blancbe s’agite mollement comme une femme qui s’éveille ; elle repousse le linceul qui la couvre, elle se soulève lentement, elle entrouvre les paupières, et, tendant les b> as vers Raoul, elle s’écrie toute rayonnante :

— Je vous attendais.

Raoul ne vit plus alors ni le cercueil, ni la morte, il ne vit plus que Blanche, et, dans un baiser dont les ossements voisins tressaillirent, il oublia toutes ses douleurs.

— Blanche ! c’est bien vous que je vois ! c’est bien vous que je touche ! — Vous, vivante dans la tombe ! vous, si belle dans cette noire demeure ! — Oh ! parlez-moi ! Mais parlez-moi donc I — Dites-moi que ce n’est point un songe. — Blanche 1 Blanche ! répondez-moi, de grâce ! Que j’entende encore cette voix dorée qui m’eût réveillé du sommeil de la mort !

9«8 BLANCHE ET MAROUERITE.

Blanche prit lentement dans ses doigts la petite croix d’argent qui demeurait toujours suspendue à son cou, et la porta à sa bouche en murmurant d’une voix faible :

— Je vous aime, Raoul, puisqtie c’est vous qui êtes venu.

— Mais qui donc devait venir, si ce n’était moi?

— Lui !

— Lui 1

Et Raoul pensa au musicien.

Blanche était à demi sortie du linceul. Elle avait pour tout vêtement une robe de mousseline à peine agrafée à la ceinture; ses cheveux, s’échappant de leurs chaînes d’écaille, descendaient en longs flots sur ses épaules.

Raoul l’admirait avec un effroi à peine comprimé, suivant de l’œil ses plus légers mouvements, levant les bras, autant pour la protéger que pour remercier le ciel.

Et tout à coup, comme s’il eût craint que la mort ne vint lui ravir son amante, il saisit Blanche avec ardeur, l’enlaça de ses bras tremblants et l’emporta dans l’oratoire.

— Ah ! je vous revois au soleil ! dit-il en la déposant sur un fauteuil. — Mais apprenez-moi donc quel sombre mystère s’est étendu sur vous.

— Raoul I Raoul ! dit Blanche tout effarée, ne me quittez pas, j’ai peur !

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