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— Blanche, répondez-moi : vous n’êtes pas morte et vous avez une tombe !
— Haoul, parlons d’amour, parlons de ce beau temps passé oü je vous aimais sans le savoir ; partons de ces soirs enchantés oü je vous voyais errer dans l’avenue du château. Je me cachais dans les rideaux d’une fenêtre et je vous suivais longtemps du regard. Souvent, sans me voir, vous tendiez les bras avec ardeur. Oh ! si j’avais eu des ailes aloi-s, comme j’aurais joyeusement franchi l'espace qui nous séparait 1 Parlons de cette heure si vite écou*lée, de cette heure d’extase passée en serments à la face du ciel. Te souviens-tu de la fenêtre et du rideau?
— Oui, et nos lèvres se touchèrent comme par miracle, dit Raoul en baisant les cheveux de Blanche.
— Parlons de toutes ces choses, mais ne parlons pas de la mort, reprit Blanche. — Hélas! l’heure suivante, on vous apporta tout sanglant sous mes yeux effrayés...
— Au milieu de mes souffrances, je ne sentais que la joie de vous voir,
— Pourquoi n’êtes-vous pas là avec Marguerite ? La pauvre fille a voulu me sauver... Me sauver ! quand l’odieux septembriseur m’environnait de sa colère et de son amour.
— Pluviôse! vous l’avez revu !
— J’étais là, dans ce coin; je dormais en songeant à vous... Je me suis éveillée... Raoul, racontezmoi plutôt vos souffrances dans les prisons de Paris. A l’Abbaye je vous ai vu souvent dans la cour, sur un bloc de pierre ; mon âme allait autour de vous. Quelle pâleur ! quelle tristesse ! vous pleuriez quelquefois; je recueillais vos larmes et je les emportais au ciel.
Puis après un silence, elle reprit :
— Raoul, ouvrez la fenêtre ; la lumière s’en va ; il me semble que la nuit vient : j’ai peur de la nuit.
— Rassurez-vous, la nuit est encore loin de nous; les grandes nues cachent le soleil.
— N’est-ce pas, Raoul, qu’il y a un bloc de pierre servant de banc aux prisonniers?
— Oui, dit Raoul, plus étonné que jamais.
Blanche se leva du fauteuil et s’avança vers la fenêtre. Sa démarche était d’une lenteur solennelle ; pourtant elle avait tant de légèreté qu’à chaque pas elle semblait prendre son vol.
Raoul la suivit et, lui saisissant la main :
— Blanche, je vous en supplie, dévoilez-moi donc ce mystère de la mort.
— Vous êtes comme les enfants, dit-elle avec un doux sourire : vous voulez briser le miroir où vous me voyez. Prenez garde : le miroir brisé, vous ne me verrez plus.
Raoul frissonna.
— Ne soyez pas si fou, ne perdez pas en vaines curiosités un temps si précieux que Dieu m’accorde après tant de prières ; hâtons-nous de nous aimer. Le temps passe; il passe, tout à l’heure il sera passé.
Blanche pencha mollement sa tête sur l’épaule de son amant.
Elle avait un charme funèbre et adorable avec ses yeux allanguis, son abandon, ses cheveux épars; une de ses mains retombait négligemment, l’autre se perdait dans celle de Raoul.
— Ah ! dit-elle en soupirant, il y a bien longtemps que je n’ai si doucement reposé ma tête I
Elle tressaillit et ferma les yeux.
Raoul avait le délire : tantôt son cœur cessait de battre, tantôt son cœur battait avec violence. Il chassait de son souvenir la dernière année de sa vie, comme on chasse un rêve importun; il effaçait du tableau de sa jeunesse la figure du septembriseur, les tristes scènes du château, l’odieux Marat, les murs sanglants de la prison ; il se croyait revenu à ces jours d’autrefois, où il aimait Blanche avec tant de joyeuses espérances ; il se revoyait errant aux abords du donjon, se cachant sous les haies pour* voir passer Blanche ; mais bientôt ces images enchantées se couvraient d’un crêpe sanglant : il entendait encore les hurlements des ennemis du comte de la Chesnaye, il voyait le meurtre et l’incendie; et
tout d’un coup il se détachait de Blanche en murmurant: — Elle e$t morlef — Pourtant, en la voyant si belle, il la retrouvait dans ses bras, et, les yeux égarés, il semblait attendre avec anxiété le dénoûment du mystère.
Une vieille horloge du château sonna quatre heures : Blanche tressaillit, s’échappa des bras de Raoul, et se jeta devant le prie-Dieu.
Elle avait pâli, sa bouche était morne dans son sourire, ses yeux amoureux s’éteignaient.
Raoul voulut lui reprendre la main, il fut épouvanté de la sentir froide.
— Raoul, lui dit-elle d’une voix singulièrement sombre, Raoul, laissez en paix les morts.
Le soleil se couchait, et déjà les ombres tombaient dans la vallée avec de légers flocons de neige ; sur le ciel pâle, le vent chassait lentement les nuages vers le sud. Déjà le fond de l’oratoire se perddt dans la nuit, et Raoul ne voyait plus que la robe de |a jeune tille dont l’éclatante blancheur se détachait des noires sculptures du prie-Dieu. Un morne silence régnait dans le château; on entendait à peine les mugissements affaiblis de la bise.
Blanche détacha lentement de son cou lu croix de Saint-Jacques de Gompostelle.
— Raoul, dit-elle à son amant, reprenez ce g^e d’amour qui glace mon cœur depuis que vous ne m’aimez plus.
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Raoul tomba agenouillé devant Blanche.
— Je vous aime ! je vous aime ! je Voua aime ! dit-il d’une voix brisée.
Mais Blanche poursuivit sans l’entendre :
— Dieu soit loué ! Fidèle à votre serment, vous êtes venu à mon cercueil pour reprendre cette croix qui troublait mon sommeil. Maintenant je vais dormir avec calme; peut-être ne m’éveillerai-je plus.
— Blanche! vous n’êtes pas morte, et je vous aime !
— Je suis morte ; mon âme est au ciel, mais Dieu lui permet quelquefois, à cette pauvre âme désolée, de redescendre en mon corps, c’est la joie mélancolique des voyageurs qui reviennent dans leur pays. — Oui, je suis morte, et c’est du haut du ciel que je vous voyais dans votre prison, c’est du haut du ciel que je vois se préparer votre mariage avec Marguerite, la plus digne et la pins belle fdle du monde. — Vous aurez un ange sur la terre. — Adieu, Raoul. Mon âme s’envole, mon cœur défaille; j’ai à peine le temps d’aller me recoucher dans la tombe. Ce n’est plus là que je vous attends, c’est au-ciel. Si je reviens encore, priez pour le repos de mon âme et de mon corps.
Raoul, à demi mort de surprise, de frayeur et d’amour , tendit des bras avides pour ressaisir Blanche.
Un bruit sec retentit dans l’oratoire; on eût dit un spectre qui s’enfuyait.
Raoul referma ses bras dans le vide.
— Blanche ! Blanche !
La morte s’était évanouie.
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