‹ Blanche et MargueriteChapitre 24 sur 27 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

Marguerite passait la soirée chez madame de Marcilly. Les jeunes sœurs de Raoul l’aimaient et l’accueillaient toujours avec joie.

Ce soir-là; le salon était dans un charmant désordre : des parures étaient éparses sur tous les meubles; à la lumière d’une lampe d’albâtre, la femme de chambre travaillait à la robe de la mariée.

— C’est donc bien vrai ! dit Marguerite comme en sortant d’un songe, je me marie!

Madame de Marcilly elle-même finissait de broder

le voile de la fiancée de son fils. Les sœurs de Raoul avaient bien assez des soins de leurs parures : l’une faisait un nœud de ruban, l’autre achevait un bouquet artificiel ; toutes deux étaient animées d’une folle gaieté; elles ne pressentaient que le plaisir. C’était au plus beau temps du règne de la Terreur. Dans les prisons, en face de l’échafaud, des femmes rêvaient d’amour et de fêtes, et plus d’une tête adorable tombait toute parfumée et toute parée de roses : n’était-il pas bien naturel à ces deux jeunes filles, qui n’avaient vu qu’un éclair de révolution, d’être en proie à de joyeuses espérances à la veille des noces de leur frère?

Je l’ai dit déjà, madame de Marcilly avait sacrifié les débris de son orgueil aristocratique à son cœur de mère. Elle voulait le salut de son fils ; elle connaissait, d’ailleurs, l’amour, la vertu, la générosité de Marguerite.

Pendant que ses deux folâtres filles arrangeaient leurs parures, elle attira Marguerite dans un coin du salon et lui parla beaucoup du jour néfaste qui allait venir.

— Vous serez heureuse avec Raoul, lui disait-elle en passant avec amour ses mains émues sur les beaux cheveux de la pauvre fille. Vous êtes triste, mon enfant ! D’où vient cela? Avez- vous des regrets? Avez-vous des craintes? Vous êtes triste; mais Raoul vous aime, et bientôt...

— Raoul m’aime ! dit Marguerite avec amertume.

— Ne croyez-vous pas qu’il aime encore mademoiselle de la Chesnaye? Rassurez-vous, mon enfant, l’amour s’arrête devant un tombeau. ■*- Ne vous chagrinez pas à la pensée qu’il va souvent se promener au château : ce n’est point par un ancien culte, ce n’est point par la dévotion des souvenirs^ c’est tout simplement par distraction. — O ma fille ! tâche de le distraire dans ses noirs moments. — Il y a en lui une ardeur insensée de lutte et de gloire qui menace de le perdre ; mais cette ardeur s’éteindra dans ton amour.

Marguerite n’entendait point madame de Marcilly ; elle murmurait tout bas avec un sourire tristement ironique :

— Raoul m’aime!

Tout à coup la porte s’ouvrit bruyamment et, pâle comme la mort sous un grand chapeau de feutre, Raoul apparut dans le salon.

Sa plus jeune sœur, effrayée de le voir si sombre, jeta un cri aigu. Il s’avança vers elle et balaya d’une main convulsive tous les nœuds de rubans dispersés sur la table.

Puis se tournant vers la femme de chambre, il saisit la robe de sa fiancée et la déchira.

Madame de Marcilly était atterrée.

— Vous êtes fou ! cria-t-elle à son fds.

Raoul jeta la robe à ses pieds.

— Blanche n’est pas morte! dit-il en passant ses mains sur ses yeux.

Il se fit autour de lui un silence solennel ; tout le monde semblait Técouter encore.

Le silence fut suivi d’une rumeur sourde. Et tout à coup Marguerite alla se jeter dans ses bras.

— Dieu soit loué ! dit-elle avec un accent de cœur.

— Marguerite ! s’écria Raoul, qui n’avait pas vu la pauvre fille.

Et, comme il la regardait avec une tendre pitié en maudissant son délire, Marguerite ramassa la robe de satin et voulut aussi la déchirer; mais ses mains défaillantes retombèrent sans force.

— Ob ! non ! dit Raoul en la pressant dans ses bras. Pardonnez à mon égarement ! Dieu m’est témoin que je ne voulais point vous offenser. Je n’ai pu voir sans m’irriter ces parures de fête quand Blanche est vivante au fond d’une tombe.

La mère et les deux sœurs de Raoul l’entouraient alors et se regardaient avec terreur.

Il raconta d’une voix haletante comment il avait vu Blanche au château.

Marguerite regarda encore une fois sa robe de mariée et sortit en silence.

LES EPOUSAILLES.

Pâle et brisée, Marguerite alla se ‘jeter aux pieds de son père, qui soupait avec Pluviôse.

— Mademoiselle de la Ghesnaye n’est pas morte ! dit-elle en levant ses yeux hagards.

Le septembriseur s’anima soudain ; Maiilefer s’imagina que sa bile était folle.

— Elle n’est pas morte! s’écria Pluviôse tout épei*du.

— Raoul a vu Blanche, reprit-elle d’une voix étouffée, elle n’est pas morte !

— Blanche! Je l’ai vue mourir, dit Pluviôse.

— J’ai prié Dieu sur son cercueil, dit Maiilefer.

— Elle dormait; elle est sortie du cercueil ; Raoul l’a vue et l’a touchée.

— Raoul I Raoul ! murmura Pluviôse en agitant les mains comme pour le renverser à ses pieds.

— Pourquoi t’agenouilles-tu ainsi devant moi? dit Maiilefer à sa fille en voulant la relever.

— J’ai une grâce à vous demander, mon père ; puisque mademoiselle de la Ghesnaye n’est pas morte, dispensez Raoul de m’épouser.

Marguerite voulait dire : Dispensez-moi d’épouser Raoul.

La figure du cabareliei- s’attrista. Marguerite regardait son père avec angoisse; sur les traits rembrunis de Maillefer, elle cherchait le mot qu’il allait répondre. Ce silence de quelques secondes fut un siècle pour sa pensée.

Quand Pluviôse arriva au château, la vieille gouvernante finissait de souper. La pauvre femme, voyant sa mine sauvage et son costume étrange, s’imagina tes choses les plus lugubres. Malgi-é son . épouvante, elle le pria de s’asseoir.

— Où est Blanche î demanda Pluviôse d’une voix sombre.

— Blanche! Hélas! mon cher monsieur, vous ne savez donc pas que nous avons eu le malheur de la perdre ?

— Où est Blanche ! reprit Pluviôse en frappant du pied et en jetant à la vieille un regard terrible.

— Dans la tombe.

— Où est-elle cette tombe ?

La vieille voulut ne pas répondre, mais Pluviôse ayant saisi, sur la cheminée, un vieux chandelier de

fer, comme pour le lui lancer à la face, elle murmura :

— Sous la chapelle... dans les caveaux...

— Prends cette lampe, vieille sorcière, et pasçe devant moi pour m’éclairer.

— Jamais je n’aurai la force. — D’ailleurs je n’ai pas les clefs.

Pluviôse, inité, traîna loin du feu le fauteuil où était la vieille, revint à la cheminée, prit une grande bûche qui flambait bruyamment, et sortit du côté du parc en s’éclairant de cette torche redoutable.

Il rencontra la chapelle. Suivant l’ancienne coutume du château, la clef pendait au-dessus de la porte afln que tout le monde pût aller prier sans obstacle le jour et la nuit, la Notre-Dame de bon secours qui dominait l’autel.

Dans la chapelle, en cherchant la porte des caveaux, Pluviôse trébucha aux débris du confessionnal. Il fut pris d’une horrible colère, gravit les marches de l’autel, et d’une main irritée renversa tous les saints ornements.

Après avoir commis cette profanation, il tomba agenouillé sur le marbi’e et demanda pardon au ciel.

Et, comme il levait les yeux, il vit, aux lueurs changeantes de sa bûche de chêne, deux candélabres de chaque côté de l’autel. 11 en alluma les cierges, et,s’avançantverslaporte des caveaux, ils’écria :

— Morte ou vivante, je vais l’apporter dans cette chapelle; vivante, je l’épouse à la face de ces divines images ; morte, je m’attache à sa dépouille et je me laisse mourir sur ses ossements!

Ne pouvant ouvrir la porte des caveaux, il la brisa.

Pareillement il brisa la grille séparant les morts des vivants. D’abord il perdit la tête à la vue de tant de tombeaux, une soudaine terreur le saisit ; cet homme plein d’audace, qui se fût lancé sans crainte contre toute une armée, eut peur des morts.

Pour un instant, il lui sembla que tous les tombeaux rangés devant ses yeux renfermaient ses illustres victimes; — il se détourna, puis se détourna encore. — Toujours des tombeaux.

Il lui semblait qu’un linceul de glace tombait et retombait sur lui; il était défaillant, la lumière tremblait dans ses mains, une sombre pâleur altérait sa figure.

— Suis-je emprisonné parmi ces tombes? se demanda-t-il en repoussant ses cheveux qui l’aveuglaient.

Son imagination égarée lui retraça les scènes sanglantes qui avaient souillé sa vie, et il s’agita comme un criminel qui lutte avec ses remords.

Tout à coup il recula de quelques pas.

— Non ! non ! s’écria-t-il, je ne veux pas mourir!

Il avait vu le cercueil vide de mademoiselle de la Chesnaye.

LES ÉPOL’SAILLRS. 313

Et, la raison lui revenant :

— Elle n’est donc pas morte ! cria-t-il avec une joie sauvage.

11 détourna le linceul à diverses reprises, le pressa amoureusement de ses mains et de ses lèvres. Il sortit enfin de la chapelle pour aller à la rechei-che de Blanche. La petite chambre où avait soupe la vieille était déserte à son tour. Il s’arrêta indécis devant la fenêtre, et leva les yeux, comme pour demander au ciel où était-maderaoiselle de la Chesnaye. Il vit alors glisser une lumière dans une aile du château qui, depuis tantôt un siècle, n’avait pour habitants que les oiseaux de proie.

Dans sa chambre, Marguerite versa d’abondantes larmes ; l’orage de la douleur éclatait en son âme ; elle était tombée agenouillée devant une grossière image coloriée représentant Jésus crucifié.

— O mon Dieu ! dit-elle en sanglotant, il faut donc que je meure aussi !

Et elle regardait d’un œil désolé l’armoire de chêne qui renfermait ses robes et ses parures, elle regardait le lit où tant de fois elle s’était endormie

et réveillée toute palpitante d’amour, et la fenêtre où le matin elle s’appuyait en essayant de ressaisir ses songes envolés.

— Hélas ! reprit-elle dans un moment de désespoir^ que ne sois-je morte avec Raoul !

Et die maudit Camille Desinoolins d’avoir sauvé son amant. Mais bientôt elle eut un éclair de joie en pensant que sa moi*t serait une délivrance pour Raoul.

— Pauvre folle que j’étais! comment ai-je pu me bercer un seul instant de l’espcar de devenir sa femme? — Mais le jour du mariage je serais morte de joie ! — Non, il est écrit au ciel que ma vie se passera dans la douleur ; j’ai vingt ans, et déjà je suis lasse de souffrir ; je vais me reposer dans la mort.

Elle écrivit à Raoul; en écrivant elle pleurait. Les lettres d’adieu sont des lettres semées de larmes, et je regrette de ne pouvoir dire : durant deux heures Marguerite pleura à Raoul.

« Raoul, quand vous lirez cette lettre, Marguerite a sera morte ; ma destinée l’a voulu, on se débat vai- « nement contre sa destinée. Accordez-moi une « larme, mais ne me plaignez pas; j’étais mal à « l’aise dans ce monde, je pars sans regret. S’il y « avait encore des couvents, j’irais m’enfermer dans « quelque eelhile bien sombre, et je passerais k

« reste de ma vie dans ma douleur, qui m’est « douce, dans mes souvenirs et dans l’amour de a Dieu. Depuis une heure je rêve cette volupté « amère d’user mon pauvre corps dans la seuf- « fiance, d’apaiser mon cœur par le cilice, d’amora tir mon front sur le marbre d’un autel solitaire. « Mais il n’y a plus de couvents, et je n’ai de refuge O que dans la mort; ce sera plus tôt fini. Encore, a si j’étais bien sûre que ma mort fût une délia vrance pour vous, si j’étais bien sûre d’emporter a dans mon triste voyage un regret, une larme !... O Ma vie a été mauvaise : quand j’ai commencé à a bégayer le nom de ma mère, ma mère est morte ; a durant mes jeunes années, j’ai été toute seule, a malgré l’amour de mon pauvre père; j’étais gaie, a vive, folâtre, je riais, je chantais, je dansais; U mais, au fond de moi-mème, je ressentais déjà les « premières atteintes du malheur; c’était comme un « pressentiment. Souvent, après un clair éclat de a rire, je soupirais sans savoir pourquoi; plus d’une a fois je me suis enfuie dans un coin pour cacher a mes larmes ; je trouvais déjà un charme étrange a à pleurer. Mon pauvre père ne voyait pas que je « souffrais au milieu de ce cabaret, tout retentis a sant de mauvaises paroles. D’abord j’écoutais avec a une grande curiosité; peu à peu mon cœur s’est « révolté, et toutes les mauvaises paroles ont été « pour moi autant de flèches empoisonnées. Je

« n’osais le dire à mon père, et je souffrais toute « seule. Quand on souffre à deux, on ne souffre pas. « Enfin, un dimanche, c’était un beau jour! votre « amour est venu me consoler ; mais à peine étais- « je à votre cœur, car j’ai été jusque-là, que made- « moiselle de la Chesnaye vous est apparue pour « m’en chasser. Elle a pris ma place; je me suis « vengée d’elle en prenant la sienne dans la prison « et dans le tombeau. Pardonnez-moi cet orgueil, a Raoul. »

Ces quatre dernières lignes étaient à demi effacées par un trait de plume.

« Je vous dis que ma vie a été mauvaise, Raoul : « quel mensonge ! — O mon Dieu, pardonnez-moi ! « N’ai-je pas eu sur la terre les joies du ciel ? Ne a vous ai-je pas aimé, Raoul?

« Je n’ai été vraiment malheureuse que depuis « votre promesse de mariage. Je savais bien que a cela était impossible, je pressentais que votre sa- « crifice ne serait point consommé, et pourtant vo- « tre sacrifice m’accablait.

« Je me suis préparée pour la mort comme pour « un jour de fête. C’est, en effet, un jour de fête « que j’attendais depuis longtemps. D’abord, c’était « sur la guillotine que je voulais mourir; ensuite, c'était le jour du mariage, en descendant de l’aii- « tel; enfin, je vais mourir dans un tombeau..

a Hélas î si vous n’aviez déchiré ma robe de ma. « riée, je l’eusse mise pour la mort... De tristes « épousailles'.... Vous m’avez fait bien du mal, « Raoul, en déchirant cette robe ! Était-ce ma faute? U Mon père voulait ce fatal mariage, il voulait que « la réputation de notre famille fût préservée des « mauvaises langues. Ce vœu n’a pu être accompli. O Plaignez mon père et consolez-le jusqu’à sa der- « nière heure.

« Je voulais ne vous écrire que deux lignes, et « voilà que j’oublie de m’arrêter. Pardonnez-moi « tout ce bavardage : je suis une femme ; et puis je « vous parle pour la dernière fois. Peut-être nous a verrons-nous au ciel.

a Vous vous souvenez de ce petit flacon d'opium « que j’ai découvert à l’Abbaye ; j’ai bien fait de le O garder. Au fond du cœur je pressentais que c’é- « tait une bonne nouvelle ; c’était l’héritage d’une a mourante, c’était un don de malheur : pour moi <s n’était-ce pas la meilleure chose du monde?

a Adieu, Raoul, que ne puis-je dire : Au revoir! a Blanche n’a que vous au monde, aimez-la tou- « jours. Dans vos longues soirées d’hiver, parlez c< quelquefois ensemble de moi.

a Au printemps, quand refleuriront les mara guérites, allez en cueillir dans le jardin de mon a père.

a Adieu, adieu. Marguerite Maiixefer. »

is.

Après avoir écrit ainsi, Marguerite pria Dieu et se coucha, elle dormit quelques heures.

— Je me croyais déjà morte, dit-elle en rouvrant ses beaux yeux ; pourquoi me réveiller encore ?

Elle mit une robe de mariée, elle empoila sa couronne, et se prit à tresser ses cheveux.

— Cette fois c’est pour la mort, dit-elle avec un triste sourire.

Elle cacha sa tête dans une cape de soie brune, elle couvrit ses frileuses épaules d’un manteau de drap, et s’avança vers la porte de sa chambre.

— Hélas I dit-elle, si le Seigneur daignait me laisser revenir ici par quelque belle nuit d’été, quand le vent apporte par la fenêtre le doux parfum des roses l...

Comme elle descendait l’escalier, elle s’arrêta tout d’un coup et revint sur ses pas. Elle avait déposé dans une vieille chilfonnière son petit flacon d’opium :

— J’avais un pressentiment que cela me servirait.

En ouvrant la chiffonnière, une douce odeur de fleurs fanées la fit renaître à ses beaux jours.

— Ah ! dit-elle, avec un triste sourire; et les bras lui tombèrent.

Elle retourna à la porte, jeta un dernier regard dans sa chambre, et redescendit l’escalier en soupirant. Jacques Maillefer dormait ; malgré sa crainte

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de réveiller, elle alla jusque devant ton lit. U'abord la nuit l’empêcha de voir son père ; peu à peu la première lueur du matin déchira l’ombre comme par une grâce de Dieu : elle entrevit la tête de Maillefer paisiblement renversée sur l’oreiller.

Elle eut un déchirement de cœur et chancela dans son triste dessein.

— 11 va rester seul, pensa-t-elle; Dieu me punira de l’avoir abandonné.

Et en réfléchissant :

— Non, non ! il faut mourir ou épouser Raoul ; mon pauvre père l’a dit lui-même; il faut donc mourir.

Et elle embrassa doucement le front paternel.

— Vous ne serez pas seul, père; la vertu vous demeurera.

Maillefer s’agita : une larme brûlante venait de tomber sur son front.

Marguerite s’enfuit. En déverrouillant la porte de la maison, elle ne put arrêter un sanglot.

Elle s’enfuit au château de la Chesnaye. Le château fut la dernière chose qu’elle vit sur son chemin : durant toute sa course ses regards poursuivirent dans l’ombre les images confuses de Raoul et de Blanche ; elle se croyait déjà dans la nuit éternelle.

Elle arriva au château toute, haletante et tout éperdue.

Comme elle allait vers le perron, elle vit par la fenêtre de l’oratoire, à la lumière pâlissante d’un candélabre, Blanche, et aux pieds de Blanche, à demi voilé par l’ombre du prie-Dieu, un homme agenouillé avec amour. C’était Pluviôse. Marguerite crut que c’était Raoul.

— Toujours Raoul et Blanche! dit-elle douloureusement.

Elle passa dans le parc.

— Elle n’est pas morte ! C’est donc bien vrai ! La voilà revenue pour me chasser !

La pauvre fille faillit maudire sa rivale.

— La maudire ! où avais-je donc le cœur ?

Elle aiTivait devant la chapelle, dont la porte était ouverte à deux battants.

— Voyez, dit-elle, en souriant avec amertume, la mort m’attend, la porte de ma tombe est déjà ouverte.

Avant de franchir le seuil, elle regarda une derrière fois avec avidité le ciel et la nature.

Le ciel était clair, la nature était morne ; le sojeil allumait l’orient, la neige blanchissait la tête des montagnes.

Elle entra dans la chapelle. Tout y était en désordre, les ornements de l’autel gisaient éparpillés sur les dalles de marbre. Comme elle se demandait d’où venait cette nouvelle profanation, elle s’aperçut avec une triste joie que la porte de l’escalier des caveaux était renversée sur le seuil.

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Elle rejeta sa cape et son manteau, et descendit avidement. L^’humidité la saisit et la glaça ; l'obscurité des voûtes lui sembla un ample linceul.

— O mon Dieu ! dit-elle en frissonnant, descendre vivante dans le tombeau !

Elle eut peur et voulut remonter; mais en cet instant elle vit, en dépassant une arcade, la lumière des deux lampes qui brûlaient éternellement dans cette grande sépulture : elle avança.

Comme la porte de la chapelle, , la porte du mausolée était ouverte à deux battants.

— Oui, Dieu permet que je meure, puisque je ne rencontre aucun obstacle.

Elle s’avança vers les deux lampes. En approchant, elle découvrit le cercueil de mademoiselle de la Chesnaye à demi caché sous le linceul larmé d’argent.

— C’est là qu’elle dormait, et c’est là que je vais me coucher. 0 Seigneur ! faites que mon sommeil soit long ! — Une horrible sépulture ! reprit-elle en voyant des tombes de tous cotés. Que ne suis je allée mourir dans le cimetière d’Armagny ! mes yeux se fussent fermés en voyant le ciel. Ici les morts sont emprisonnés; là-bas ils sont libres, ils sont plus près des vivants, ils entendent le bruit des pas, des orages, du vent et de la pluie ; ils sentent l’hiver et l’été ; ils ont un jardin au-dessus d’eux; ils se métamorphosent en herbes et en fleurs; ici, au-dessus des

morts, il y a des pierres. — J’étouffe ! Il faut que je revoie le soleil.

Marguerite prit une des lampes, d’une main émue, et retourna vers l’escalier. En marchant, son pied rencontra la tombe en pierre destinée par Jacques Maillefer à mademoiselle de la Chesnaye.

— 'O mon père! dit-elle en passant la main sur l’épitaphe, c’est mon nom qu’il fallait inscrire là.

Elle tomba plus avant dans sa douleur, et, oubliant son désir de revoir le soleil, elle mit sa couronne de mariée sur son front, saisit son flacon, en arracha le couvercle d’une main convulsive, et but l’opium avec de la joie et de la frayeur.

— Tout est fini ! dit-elle en chancelant.

L’écho des voûtes, qui ne s’éveillait qu’à de longs intervalles, répéta tristement ces dernières paroles des moribonds : Tout est fini ’

Elle retourna devant le cercueil. En la voyant si blanche dans cette sombre solitude, on eût dit le spectre d’une vierge.

Elle déposa la lampe sur le piédestal, et respira comme après une longue course !

Hélas ! une longue course !

S’étant agenouillée , elle pria. — Alors , l’écho redisant ses prières, elle s’imagina qu’elle assistait à son enterrement. Elle eut horreur de la mort et voulut s’enfuir, mais la mort ne lâche point sa proie, la mort était là devant elle, et déjà sur ses épaules

LES EPOUSAILLES.

die sentait les mains glaciales qui ne se réchauffent jamais.

Elle eut à peine le temps de se coucher dans le cercueil.

En vain elle tendit la main pour attirer le linceul sur son corps tout frissonnant.

— Adieu! dit-elle d’une voix éteinte.

Une voix éteinte dit comme elle :

— Adieu !

Après avoir reperdu la trace de Blanche^ Raoul avait vainement supplié le vieillard, à son arrivée dans l’oratoire, de lui dévoiler le mystère qu’il cherchait vainement à violer. Après les prières , il avait sans plus de succès essayé de la violence. Le vieillard s’était élevé au ciel, dans une pieuse extase, et rien ne pouvait alors le ramener sur la terre. La colère, l’effroi, la douleur avaient encore une fois égaré Raoul, et il s’était enfui vers Armagny, dans le vague dessein d’ouvrir son cœur à Maillefer, et d e l’appeler au secours de Blanche, mais auparavant il voulut embrasser sa mère encore une fois.

Dans le salon de sa mère, aussitôt que Marguerite

fut sortie, il tomba dans un spasme des plus violents, il fallut le porter dans son lit. Madame de Marcilly passa la nuit à le veiller.

Il avait le délire jusque dans son sommeil ; il se débattait avec les plus mauvais songes : tantôt il poursuivait le fantôme de Blanche, tantôt il se croyait enfermé dans une tombe de pierre ; il voyait la mort dans toute sa hideur : les vers venaient le visiter en son dernier gîte; il voulait les arracher de son cœur et de ses yeu.v : la mort enchaînait ses mains.

Durant toute la nuit, il fut en proie à ces terreurs.

Aux premières clartés du matin, il s’imagina d’abord qu’il sortait de la nuit du tombeau. Peu à peu, à la vue de sa mère, qui dormait depuis une demiheure, il redevint presque raisonnable ; il pensa à ses songes, il pensa à Blanche ; et tout à coup se ressouvenant confusément des choses étranges de la veille, il se jeta hors de son lit, s’habilla en toute hôte et partit pour la Ghesnaye.

En s’éveillant, la pauvre mère s’en alla, sur les indices d’une servante, prier Maillefer de courir au château.

Le cabaretier s’empressa de se lever. 11 était désolé, soit qu’il eût un pressentiment des malheurs de ce mauvais jour, soit qu’il se souvînt des peines de Marguerite. Il suivait tristement le chemin du château, en homme compatissant qui va assister à

LES Ël'ÜCSAlLl.ES. 325

une scène de deuil. Il marchait, sans le savoir, plus vite que de coutume; il était entraîné parles fascinations du malheur, il était chassé par le mauvais souffle du destin.

En descendant la montagne d’Armagny, il regretta de ne point avoir embrassé sa fille avant de partir, En arrivant au bois de la, Chesnaye, il lui vint la pensée que Marguerite était au château ; et quand il vit dans le brouillard les tours massives du portail, son cœur fut oppressé, de sinistres idées traversèrent son âme.

Quand Raoul arriva devant le donjon, son regard avide erra partout r d’abord il vit les arbres de la cour, les colonnades du perron, et, tout à coup, dans un coin désert , le cheval blanc de Pluviôse, ou plutôt le cheval de l’infortuné comte de la Chesnaye.

Le noble animal, encore tout harnaché, avait vainement henni et frappé du pied durant toute la nuit, pour demander son ancien gîte; il arrachait, d’une dent distraite, l’herbe encadrant les pavés.

Comme Raoul le regardait avec compassion, il vint à sa rencontre, et le salua par un hennissement lugubre. Raoul, touché jusqu’aux larmes, le flatta de la main, et lui parla comme à un ami.

Mais, au même instant, il pensa à Pluviôse.

— Le septembriseur ! dit-il en grinçant des dents.

Il s’élança vers le perron; dans sa course, ses yeux,

BLANCHE ET MAKGLEUITK.

qui voyaient tout, s’arrêtèrent effarés sur la fenêtre de l’oratoire.

C’était une fenêtre ogivale, chargée d’ornements. Les vitraux représentaient une scène de la Passion. Dans le ravage du donjon, l’un des battants du vitrage avait été fort endommagé; ce fut par là que Raoul vit Pluviôse. 11 courut sous la fenêtre et s’aperçut avec désespoir qu’elle était à douze pieds du sol. Il tendit les bras, comme pour s’envoler; il essaya de grimper à la muraille, il voulut jeter des pierres pour attirer le septembriseur; enfin il lui vint le dessein plus sage d’aller à l’oratoire par le véritable chemin. En trois bonds, il fut dans le vestibule, dans la grande salle des portraits, à la porte de l’oratoire. Cette porte était fermée à l’intérieur, et il s’épuisa en vaines secousses pour l’ouvrir ; il eut beau frapper des pieds, s’arracher les mains, appeler le ciel à son secours, la porte resta close. .

De guerre lasse, il se mit à écouter avec angoisse : il entendit le rire moqueur de Pluviôse, et, au travers des éclats de ce rire qui le jetait dans une démence furieuse, il crut entendre des gémissements étouffés.

Alors ne se possédant plus, il se remit à frapper.

— Qui est-ce qui s’amuse à faire tant de tapage? cria Pluviôse.

— Ce n’est point un lâche comme toi, cria Raoul d’une voix brisée; c’est un homme qui veut punir un monstre !

LKS EPOUSAILLES. 327

— Tout beau, mon mignon! prends un peu de patience ; dans quelques heures, le monstre accueillera mieux tes fanfaronnades. Pour le moment, il est retenu dans la chambre du bon Dieu par un devoir suprême. Va te promener plus loin.

Raoul tiichail de saisir, parmi ces paroles, une plainte, un soupir, un souflle de Blanche; mais il n’entendait pas, soit que la voix sonore de Pluviôse couvrît tous les autres bruits, soit que mademoiselle de la Chesnaye fût évanouie.

— C’est qu’elle n’est pas là, dit Raoul.

Il s’éloigna comme un fou, de la porte fatale de l’oratoire. 11 avait les yeux hagards, la figure violette, les cheveux hérissés, les mains sanglantes; la fièvre, la colère, la douleur et l’amour le dévoraient.

— O mon Dieu ! s’écria-t-il en se retournant vers l’oratoire, si Blanche est dans cet oratoire ouvrez-moi cette porte, ou abimez-moi.

Il eut envie de se briser la tête sur une des colonnes de la grande salle; mais il lui vint l’idée d’arriver dans l’oratoire par la porte cachée qui s’ouvrait dans les caveaux. Et, sans songer au détour qu’il lui fallait prendre, aux obstacles qu’il devait rencontrer, il saisit ardemment cette idée, comme le naufragé sa dernière planche de salut.

11 s’élança avec une rapidité surhumaine, et ne s’arrêta qu’à la vue du cercueil de Blanche. Les

liLANCHE ET MARaUERITE.

lampes y jetaient leurs rellets mourants comme de tristes adieux.

Il voulut passer outre, mais il tomba involontairement agenouillé devant le cercueil.

Ayant vu la pâle figure de Marguerite, à demi voilée par ses cheveux noirs, il jeta un cri déchirant.

— Où suis-jeV ù mon Dieu ! dit-il en se frappant le front.

Il écarta les cheveux d’une main convulsive, et sa tète égarée tomba sur le front de Marguerite.

— Blanche ! — Réveillez -vous, ma Blanche adorée ! réveillez-vous encore, et je ne vous laisserai plus dormir que sur mon cœur. — Blanche, réveillez-vous I

Raoul releva la tète et regarda la morte d’un ceil hagard.

— Marguerite ' s’écria-t-il en éclatant de douleur.

Il souleva le linceul :

— Marguerite à la place de Blanche!

A peine eut-il dit ces mots, qu’il entrevit dans une des mains de Marguerite la lettre qu’elle lui avait écrite durant sa dernière nuit.

Raoul arracha cette lettre et la dévora du regard, à la morne clarté des lampes.

Puis, se penchant encore au-dessus de Marguerite :

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LKS KPOrSAII. I.KS.

;lî!)

— Hélas', elle a été l’ange gardien de Blanche; elle n’est venue en ce inonde que pour la proléger; sa pauvre vie s’est usée en sacrifices pour l’orpheline. 0 Marguerite, vous é'ies la plus généreuse et la plus noble des femmes ! Vous vous (Mes dévouée jusque dans la mort. Blanche avait pris votre place dans mon cfeur, et pour vous venger vous avez pris en ce monde toutes les mauvaises places de Blanche ; elle a pris votre vie et vous avez pris sa mort. Dieu vous bénisse et vous garde en son sein comme je garderai votre chiîre souvenance en mon cœur !

Toutes ces pensées s’agitaient confusément dans l’Ame de Raoul pendant qu’il contemplait en silence la face blanche de la morte.

Malgré l’efiét du poison, malgré les débats de la vie contre la mort, Marguerite s’était doucement endormie dans l’éternel sommeil. Sa bouche décolorée était souriante à demi; il semblait qu’elle vit le ciel à travers ses paupières closes.

Le dernier moment de la vie est doux aux pieux ; ils se défont des chaînes terrestres, ils entrevoient déjà la terre promise, ils ont la joie de l’oiseau captif qui s’échappe de sa prison, la joie du naufragé qui touche au rivage. C’est un solennel moment; ils rayonnent de la lumière divine, ils s’élèvent de la forêt touffue des mauvaises passions, ils foulent du pied les misérables vanités de ce monde ; ils ont enfin

la science de la vie, car Dieu a déjà parlé à leurs

âmes.

Marguerite était morte en songeant qu’elle ne senit point exilée de la terre promise : sa vie était sans taches, et elle n’avait qu’nn pardon à demander à Dieu, le pardon de sa mort.

— La pauvre fille! dit Raoul en l’embrassant avec enthousiasme, comme sa route a été semée de larmes !

Un sourd gémissement s’éleva sous ces voûtes.

Raoul se retourna, et ses paroles retentirent dans son âme :

« Bienheureux ceux qui passent leur vie dans les larmes ! »

Et, se ressouvenant tout à coup de Blanche, qui était peut-être la proie du septembriseur, il courut enfin à la porte de l’oratoire ; mais, comme la bête affamée qui s’enferme avec sa victime. Pluviôse s’était enfermé avec mademoiselle de la Chesnaye.

Raoul retourna sur ses pas, plus désolé et plus éperdu. En repassant devant le cercueil il se sentit

LES EPOUSAII.LES.

mourir; sans une confuse espérance, il tombait à côté (le Marguerite. Tout à coup il s’arrêta : son regard errant avait suivi le reflet lointain des lampes sépidcrales; il avait vu le vieux prêtre agenouillé dans un coin devant la tombe de mademoiselle de la (lhesnaye.

11 alla vers lui.

— O mon Dieu! c’est vous! dit-il sans savoir ce (|u’il disait.

— Oui, mon enfant, c’est votre vieux curé qui est k l’heure de sa mort ; encore quehpies instants de soulfranccs, et tout sera fini. Ce matin, j’ai pressenti ma fin, j’ai vu la mort k mon lit. J’ai voulu revoir Blanche, que je croyais ici, et je suis venu tomber dans ce lit mortuaire d’où je ne sortirai point.

Le vi('illard reprit son souffle.

— Je n’ai pu revoir Blanche; j’ai vu .Marguerite, qui s’est sacrifiée. En vain, j’ai voulu la secourir, j’ai voulu l’empêcher d’accomplir son mauvais dessein; l’heure était venue pour elle, car Dieu ne m’a rendu ni force ni parole pour lui commander de vivre.

Comme le vieillard essayait de relever la tête, Haoul lui tendait les mains.

Et, pensant toujours k délivrer mademoiselle de la Chesnaye, il voulut s’élancer hors des caveaux, mais le vieillard qui se ranimait :

BLANCHE f;T MABOUERITE.

— Écoule-moi, mon enfant ; il faut que tu m’écoutes; dans (juelques minutes, il serait trop tard: Blanche n’est point morte. Le lendemain de son enterrement, comme je priais ici pour le repos de son Ame, j’ai entendu un gémissement; tout à coup le cercueil s’est ému, les planches ont résonné, enfin le couvercle s’e^t levé, et la ressucitée, toute pleine d’épouvante, est sortie comme par un divin miracle.

Le vieillard laissa retomber sa tête.

— Mais elle avait perdu son Ame, reprit-il d’une voix plus faible ; elle était tout à la fois morte et vivante; pauvre folle, elle était transportée d’un esprit céleste. Elle gardait toujours ses vêtements funèbres, elle dormait souvent dans son cercueil. Mais si elle était folle, c’était une noble et sainte folie : la pauvre fille se croyait dans le ciel, elle racontait ses joies parmi les anges, elle s’imaginait qu’elle ne reparaissait sur la terre que comme les revenants... Pourquoi ne t’ai-je pas tout dit, à toi...

Le vieillard baissa son front sous le repentir.

— Pour la sauver des républicains, la pauvre fille noble, j’ai dit à tous qu’elle était morte. J’espère en l’inépuisable miséricorde de J3ieu...

, Le prêtre tendit les bras vers Raoul, qui déjà avait dépassé la porte massive des caveaux.

— Raoul, mon enfant, je n’ai point tout dit...

Raoul n’entendait plus.

LES KPOI'SATLI.KS. 333

Quand on descendit plus lard sons les voûtes sépulcrales le vieillard était mort.

Haoul arriva dans la cour, en traînant une échelle d’une main défaillante. Il vit un groupe agité sous la fenêtre de l’oratoire. C’était Maillefer, c’étaient quelques bûcherons attirés au château par la curiosité. Un grand nombre d’hommes et de femmes d’Armagny s’avançaient en désordre dans l’avenue. Le bruit s’était répandu que mademoiselle de la Chefinaye n’était point morte, et chacun voulait la voir, chacun voulait descendi’e en ce mystère; d’ailleurs Pluviûse était là, et les fanatiques et les vagabonds espéraient encore une heure de pillage.

En entendant leurs sauvages claineure, l’horrible amoureux de Blanche se mit à la fenêtre comme un homme qui vient d’entendre un éclat de tonnerre et qui pressent un orage.

VH

On se souvient peut-être que Pluviûse, allant à la recherche de Blanche, avait vu briller une lumière dans une aile délaissée du manoir. 11 était minuit, le

silence de la mort régnait en cette vaste solitude. Plu-

334 BLANCHE ET MARGUERITE, viôsfi traversa plusieurs salles désertes, monta un escalier en spirale, et surprit la vieille gouvernante au moment où elle fermait la porte d’une petite chambre. 11 repoussa la pauvre vieille dans cette chambre, et à peine eut-il franchi le seuil qu’il vit un lit caduc encapuchonné dans des lambeaux de damas jaune. Il se jeta contre le lit, arracha violemment le rideau, et laissa tomber ses mains à la vue de Blanche qui sommeillait.

— La voilà, dit-il en soupirant.

Son regard de tigre s’adoucissait dans l’amour; sa figure brutale se voilait de tendresse ; la vieille n’avait plus peur de lui.

— Tu vois qu’elle n’est pas morte, vieille harpie! reprit-il en regardant la gouvernante. Tu la dérobais au monde : que l’enfer le possède !

— Oh ! non, ma bonne vieille ; soyez bénie du ciel ! vous avez préservé Blanche des brigands.

Il se pencha au-dessus de l'orpheline :

— Elle dort du sommeil des anges! Aurai-je la barbarie de l’éveiller, moi qui suis son épouvante ! Quelle est belle ainsi! O mon Dieu! apaisez mon cœur, et ma bouche, et mes mains !

11 y avait tant de candeur sur la figure endormie de Blanche que cet homme souillé de débauche fut saisi d’une radieuse extase en la contemplant ; dans son âme, ravagée par d’impures amours, il retrouva une verte savane où il se reposa de ses crimes avec

l’image de Blanche; il retrouva un lac paisible où il vit se rélléchir le beau ciel sans nuage de sa première jeunesse. Il ne ressentait aucune bouffée de volupté. En voyant mademoiselle de la Chesnaye il n’avait que le désir de la voir encore et de la voir toujours. 11 passa à la contempler le reste de la nuit, debout et immobile, distrait par le jeu fantasque des rêveries, égaré dans les ténèbres infinies de son amour.

La vieille avait allumé du feu, et elle priait devant latre. De temps en temps Pluviôse allait se cbauttér les pieds et les mains; puis il s’en revenait en silence devant le lit.

Blanche, ensevelie dans un sommeil {)rofoml, ne .s’éveilla qu’aux premières clartés de l’aui’ore ; elle murmura deux fois le nom de Baoul. comme si Raoul s’envolait avec ses songes. .Mors Pluviôse, ranimé à la colère par ses noires jalousies, ne fut plus maître de ses actions : il se jeta avidement sur Blanche, la saisit, l’enlaça, l’étreignit et s’enfuit avec elle tout éperdu.

11 courait comme un insensé par les salles désertes du château; Blanche jetait un cri mourant et semblait ignorer qui l’emportait ainsi. Dans l’oratoire elle s’échappa des bras du septembriseur, s’élança sur le prie-Dieu, et s’attacha de toutes ses forces à un des anges sculptés.

Pluviôse, calmé par la vue du christ et des saintes

âfflitized by Googte

53C BLANCIIF, ET MARGUERITE.

imagos, toinl)a agenouillé devant Blanche, et lui demanda grâce d’un regard suppliant.

Elle détourna sa blonde tête avec épouvante.

— N’ayez pas peur, Blanche, ne craignez ni mon amour ni ma colère.

Blanche était défaillante.

— Si vous saviez tout ce que j’ai soutfrt depuis un an ! J’ai traîné après moi toutes les misères de la vie. Je vous croyais morte, et mille fois j’ai voulu mourir J mais la mort m’effrayait ! Pour vous la mort est le ciel, pour moi c’est un abîme plein de sang et de feu. Je suis déjà la proie des furies de l’enfer, j’entends leurs cris, je les vois qui m’environnent et qui me menacent; quand je sommeille la nuit, elles m’arrachent le cœur. Ma vie est un supplice infini, dont la mort ne me délivrera point. Souvent, pour échapper à cette noire ceinture des furies, je m’élance sur mon cheval, et je m’enfuis à travers champs; mais je ne vois ni les arbres ni les ruisseaux; je vois sans cesse sur mon chemin, se dresser la hideuse guillotine, qui me tend ses bras rouges; je vois mon sang qui coule, je vois ma tète et mon corps qui tombent dans un cercle de feu, et je ne puis détourner mes regards. — Blanche, Blanche, ayez pitié de moi! je suis bien misérable !

Blanche étreignait toujours l’ange sculpté du prie- Dieu; ses lèvres pâles s’agitaient pour prier, mais elle ne priait pas.

LES ÊPOirsAILLES. W

— Blanche! Blanche! reprit Pluviôse, de grâce, un peu de compassion ! N’ayez pas peur devant moi : je vous aime; je vous aime! un de vos doux regards, un de vos chastes sourires, une seule plainte de votre bouche, et je m’enfuis la joie dans le cœur pour toute ma vie.

Blanche se retourna tout à coup et lui jeta un regard méprisant.

— Je ne vous crains pas, lui dit-elle. Dieu veille sur moi. Dieu me préservera de vous.

Pluviôse bondit furieux.

— Je t’ai dit tout ce qu’il y a d'amour en moi, mais tu ne sais pas tout ce qu'il y a de colère!

— C’est votre colère que je veux, dit Blanche; soyez un tigre pour moi, déchirez mon corps en lambeaux, qu’importe mon âme est au ciel !

Alors Raoul secouait de toutes ses forces la porte de l’oratoire. Blanche jeta un cri d’espérance; mais, voyant Pluviôse saisir le sabre appendu à sa ceinture, elle gémit douloureusement. Le cri d’espérance s’était perdu dans les retentissements de la porte, le gémissement se brisa au cœur de Raoul.

Un morne silence suivit sa fuite dans les caveaux.

— Nul ne vous préservera de mon amour ou de ma colère, dit Pluviôse en lâchant son sabre; votre amant vient de venir, il s’en est allé comme il était venu. Les portes sont bien verrouillées; la fenêtre seule est à claire-voie, mais je suis là.

Le brigand était irrité : la colère éloulfait l’amour en lui; mais, s’étant remis en contemplation devant Blanche, sa fureur se calma tout d’un coup dans l’extase de son cœur.

Et, durant quelques minutes, le front penché, les bras tombants, le regard adouci dans une larme, il demeura silencieux devant Blanche.

Blanche le regardait avec égarement.

— Qui . êtes-vous donc ? lui demanda-t-elle en le voyant pleurer.

Et elle lui tendit la main en signe de compassion.

Il n’osait toucher cette blanche main.

— Vous pleurez, lui dit-elle d’une voix attristée, vous pleurez! qu’avez-vous donc?

Pluviôse tomba {igenouillé :

— Je pleure parce que je vous aime.

Cependant les curieux se répandaient dans la cour et dans les salles du donjon ; le plus grand nombre s’attroupait sous 1a fenêtre de l’oratoire, autour de Raoul et de Maillefer.

En vain Raoul avait essayé de dresser l’échelle sur

r.KS KPOUSAILLES. 339

la balustrade, Pluviôse était survenu à propos pour repousser lëchelle.

Raoul n’osait parler à Maillefer dans la crainte de lui révéler la mort de Marguerite, et d'ailleurs il était si égaré par sa colère et par sa douleur qu’il ne pouvait que gémir.

— Oii est Rlanclie ? dit un des an-ivants en .secouant sa houppelande neigeuse.

— Il faut la voir, dit un autre d’un air décidé.

— La sournoise qui s’est fait enterrer ! murmura le jeune maître d’école. Il ne faut jamais se fier à ces gens-là; ils vous disent : Je suis mort; et un beau jour les voilà qui reviennent comme midi à quatorze heures, sans tambour ni trompette.

— Je t’avais bien dit, citoyen Jean, qu’il y avait des revenants au château, dit un petit homme joufflu et jovial. Ces ci-devant ont tous les privilèges dans ce monde-ci et dans l’autre.

Pluviôse se pencha de nouveau sur la balustrade :

— En vertu de mes pouvoirs, je vous ordonne à tous de décamper au plus tôt. Je coupe la mâchoire au premier chenapan qui fera la grimace !

Raoul tendit les bras avec rage.

— Lâche ! brigand ! cria-t-il.

Ce cri fut étouffé dans une sourde rumeur.

— Nous chasser comme des enfants! murmurait la foule avec indignation.

— Jacques Maillefer avait levé la tête pour parler

340 nLANOHK ET MARGUERITE.

à Pluviôse, quand tout à coup, à demi morte de terreur, la vieille senante, qui sortait de la chapelle, vint tomber au milieu des curieux.

— Je suis morte! dit-elle d’une voix éteinte; tout le monde est mort, M. le curé, Marguerite...

— Marguerite'! s’écria Maillefer tout chancelant, morte !

— Oui, reprit la vieille, là-bas... sous les voûtes... Le cabaretier traversa la foule comme à la nage et

s’élança vers la chapelle.

Pluviôse avait disparu de la fenêtre.

— O mes amis! dit Raoul en se tournant vers le peuple, ayez pitié de Blanche ! ce brigand s’est enfermé avec elle dans l’oratoire ; souffrirez- vous qu’il la profane lâchement? Arrachez-la de ses griffes de bête fauve.

Comme il parlait ainsi, mademoiselle de la Chesnaye, à peine vêtue d’un grand déshabillé de mousseline, à demi voilée par ses cheveux, apparut à la fenêtre et tendit ses bras avec égarement.

Raoul, soulevé par la colère et par l’amour, grimpa sur les épaules d’un bûcheron, saisit d’une main la

balii.strade rl tendit l’autre à Blanche; mais l’infortunée ne voyait rien, pîis même Raoul.

Elle avait voulu se jeter par la fenêtre pour échapper à Pluviôse.

— Blanche! Blanche ! lui criait Raoul avec délire.

Pluviôse, ([ui l’avait suivie à la fenêtre, la saisit

par sa rohe et voulut l’entraîner, mais la main de Blanche rencontra celle de son amant.

— Sauvez-moi ! lui dit-elle, arrachez-moi de ces • hras qui me flétrissent !

Le septembriseur voulut repousser Raoul.

— Au moins, s’écria Blanche en saisissant la petite croix d’argent, le démon ne profanera point ce scapulaire.

Elle cassa le ruban, et la croix tomba sur la poitrine de Raoul.

Au même instant. Pluviôse asséna sur le bras de son ennemi un violent coup de poing qui le renversa sur le sol.

Blanche essaya encore, mais vainement, de s’élancer dans la cour; Pluviôse l’emporta jusqu’au fond de l’oratoire.

— Tu as fait de moi une bête féroee ! dit-il en ta dévorant des yeux; jette-moi un mot, un seul mot de pitié, un seul regard de sœur, et toute ma fureur va tomber.

Blanche ne lui jeta qu’un cri d’horreur.

Des voix bruyantes retentirent dans la salle voi-

342 BLAXCHE ET AJARGUERITE.

sine de l'oratoire. Un grand nombre de paysans, émus par la vue de Blanche se débattant avec Pluviôse, s’étaient précipités dans le donjon à la .«iiite (le Raoul et assiégeaient l’oratoire pour délivier l’orpheline.

Le monstre, qui pressentait que la porte ne le défendrait pas longtemps , se mit à rugir, maudissant les hommes, maudissant sa m(>re, maudissant Dieu.

— Tu ne veux donc pas fléchir? dit-il à Blanche, tu ne veux donc pas jeter un peu de compassion à mon cœur, qui demande de l’amour? — Sois maudite !

— Il vient ! je l’entends ! dit Blanche qui ne voyait plus le septembriseur. — Voilà Raoul ! il va me sauver ! — Raoul que j’aime tant.

Alors un éclat de porte tomba dans l’oratoire.

— Eh bien , dit Pluviôse en se levant, tu ne seras pas plus à celui que lu aimes qu’à celui que tu méprises! — A genoux! tu vas mourir!

— Raoul ! Raoul ! s’écria l’orpheline épouvantée.

— A genoux ! reprit le monstre en la saisissant par les cheveux et en la renversant sur les dalles.

De grands cris retentirent par tout le château.

— Au secours ! il va la tuer ! au secoui’s ! criaient les assiégeants de la grande salle, qui ne pouvaient abattre la porte de l’oratoire.

Raoul dépensait en vain le reste de son ardeur;

LES EPOUSAILLES. 343

il était au môme instant dans la cour et dans la salle, assiégeant l’oratoire par la porte et par la fenêtre. A la tin la douleur, la colère, l’amour, l’avaient égaré; il perdait le senliment des choses présentes; il agitait les bras, il croyait ainsi préserver Blanche.

Tout à couj) Pluviôse reparaît à la fenêtre, la tète de Blanche à la main.

Et comme Raoul appelait toujours Blanche, il lui cria en rugissant :

— La voilà !

Raoul s’évanouit sur la neige.

Pluviôse était retombé dans la démence du crime; il écumait, il secouait sa crinière, il riait comme un démon.

Bientôt .son œil s’anima d'une joie épouvantable, il leva au-dessus de lui la tète qu’il venait de couper, et s’épanouit dans une volupté infernale en recevant sur son front une rosée de sang.

Jamais figure humaine ne fut plus hideuse à voir.

La foule, restée sous la fenêtre, reculait en frémissant d’horreur.

Cette épouvantable orgie du crime dura plus d’une minute.

Quand Pluviôse eut atteint le délire du sang, il jeta à Raoul la tête de Blanche, pencha son front avec abattement, laissa tomber ses bras' rougis, ferma ses yeux éteints et parut s’endormir.

A cet instant, un homme arriva de Paris et demanda Blanche.

— La voilà! lui répondit-on, en lui montrant la tête de la jeune fdle.

Cet homme — c’était Mi-ré-fa-sol — se jeta à genoux et baisa avec adoration cette tête toute baignée de sang et de larmes.

Dans les caveaux, Jacques Maillefer demeura deux heures sans voix et sans larmes.

Il voulait en vain répandre sa douleur par les pleurs et par la parole : ses yeux étaient secs, et à peine si par intervalles quelques sanglots coupaient le morne silence de la sépulture.

Enfin il voulut s’arracher à ce triste et déchirant spectacle d’une fille adorée descendue si jeune au cercueil ; il toucha pour la dernière fois de ses lèvres de père le chaste front de Marguerite.

— Oh ! llarguerite, Marguerite ! dit-il en se relevant, je n’avais que toi, et tu m’as abandonné.

Et quand il s’éloigna :

— Tout seul ! reprit-il, tout seul ! Mon Dieu ! faitesmoi donc mourir !

A la porte de la chapelle, en revoyant le ciel et le

LES EPOUSAILLES. 345

soleil, en revoyant les grands arbres du bois et la montagne d’Armagny, il murmura :

— Tout est mort j)Our moi !

Et il retomba soudainement au fond de sa peine.

Comme il entendait des bruits confus venant du donjon, il s’enfon(;a dans le parc pour traîner solitairement sa douleur.

En sortant par une petite poterne en ruines, il entendit les rugissements du septembriseur; et bientôt il vit le brigand qui se débattait comme un lion blessé sous la colère vengeresse de Raoul.

Il s’approcha involontairement. — La neige touillait en larges flocons sur les arbres dépouillés. — Un vent amer mugissait dans les branches tremblantes. — Il s’appuya contre un tronc d’arbre à demi renversé et contempla les deux terribles combattants avec une joie farouche. Pour toute arme Pluviôse n’avait que la poignée de son sabre, Raoul n’avait qu’une crosse de fusil; mais tous deux étaient animés par ces fureurs ardentes qui ne s'apaisent que dans le sang. Les yeux mélancoliques de Raoul lançaient des regards de feu, le septembriseur avait des yeux d’hyène; Raoul pleurait, il était beau dans sa colère; le septembriseur rugissait, il était hideux.

Maillefer, loin d’arrêter le combat, semblait par ses regards encourager ces adversaires échevelés.

Tout à coup Raoul, qui avait déjà cassé le sabre

34ü BLANCHE ET MARGUERITE.

de Pluviôse, asséna au front du brigand un violent coup de crosse qui le renversa à ses pieds.

Il pensa que sa vengeance était finie, il regarda le septembriseur en respirant.

Mais au même instant le monstre se releva tout couvert d’écume, de sang et de neige, et il se précipita sur Raoul comme pour le dévorer.

Maillefer regardait toujours.

— Allez, allez, murmurait-il amèrement. Quand vous vous serez déchirés lambeaux par lambeaux, vous n’aurez point tant souHért que moi. 0 Marguerite ! qu’as-tu fait?

Cependant Raoul se défendait avec une bravoure surhumaine. Au choc du septembriseur il avait chancelé; mais bientôt, ressaisissant toute sa force, il lutta encore.

Maillefer, qui les suivait toujours du regard, vit tomber sur la neige une rosée de sang.

C'était une chose terrible et solennelle que ce combat au milieu d’une nature morte, au milieu de ces bois déserts et dévastés par l'hiver.

Les deux redoutables champions luttaient en silence : quelle lutte et quel silence! par intervalles, la brise passait en gémissant.

Pluviôse avait renversé Raoul, et dans ses bras d’athlète il essayait de le briser; mais Raoul, l’ayant saisi par la chevelure, se débarrassa tout d’un coup.

LES EPOUSAILI.ES. .S47

El, s’étaiit relevé avec son adversaire, il le foula du pied avec une joie d’enfer.

Raoul fit un bond, ramassa son arme funèbre, et s’élança à son tour sur le septembriseur.

— Blancbe ! vous êtes vengée ! s’écria Raoul vic torieusement appuyé sur la poitrine baletante du brigand.

Et il regardait le ciel comme pour l’emercier Dieu.

Mais tout n’était point tini : de sa main dure comme une main d’acier, de ses ongles aigus comme des griffés de bête sauvage, Pluviôse étranglait Raoul et lui déchirait la gorge.

Le malheureux enfant eut peur de succomber sans entraîner le monstre qui avait jeté à la tille la tête de son père et à l'amant la tète de son amante ; il asséna avec tonte la force du désespoir un nouveau coup au front de Pluviôse.

Après une agonie de quelques secondes, le septembriseur poussa son dernier rugissement.

Maillefer s’approcha enfin de ces deux ennemis acharnés qui avaient fait son malheur.

Raoul était tombé inanimé à côté de Pluviôse.

Le septembriseur, qui avait rugi pour la dei nière fois, qui était mort comme toutes ses victimes, retenait encore Raoul par scs griffés sanglantes.

— Méchant jusque dans la mort! murmura Maillefer.

BLANCHE ET .MAUGÜERITE.

Il s’arrêta quelques minutes à contempler les deux amants de Blanche.

— Je suis plus malheureux que vous ! dit-il d’une voix sombre.

Ilaoul rouvrit ses yeux éteints et sourit avec pitié.

— Plus malheureux ! murinura-t-il en se dégageant de la dernière étreinte de son ennemi.

En ce moment, le bras de Pluviôse tomba dans son linceul de neige, et sembla dire à Raoul et à Meillefer :

— Le septembriseur a été dans ce monde et sera dans l’éternité le plus malheureux des trois ! ^

Il y a une justice au ciel qui s’annonce déjà sur la terre.

Mi-ré-fa-sül survint alors armé de toutes les saintes colères.

— Ici encore!... Il est trop tard! dit-il, en prenant doucement la main de Raoul.

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