‹ Blanche et MargueriteChapitre 26 sur 27 · MI-RÉ-FA-SOL · texte numérisé non relu

MI-RÉ-FA-SOL

serait bien morte sans cela, il le regretta amèrement; il voyait tomber avec lui la gloire de la France. Dans Armagny, quelques vieillards demeurés fidèles au culte de la liberté, quelques jeunes enthousiastes s’inclinaient en voyant passer Maillefer en cheveux blancs dans la majesté du malheur.

Mais les nobles et les bourgeois voyaient avec horreur passer le jacobin.

— C’est un homme rouge, se disaient-ils à la sortie de la messe : que vient-il faire ici?

Maillefer allait à la messe prier Dieu pour ses ennemis.

— Mes enfants, disaient certaines mères. Dieu vous garde du jacobin! C’est un ogre qui mangerait de la chair fraîche, et qui vous mangerait s’il pouvait ramener la Révolution.

Et dans leur prière les enfants disaient :

— 0 Seigneur Dieu ! préservez-nous de riionirae rouge !

Maillefer mourut vers la fin de février 1830. Dieu ne lui fit point la grâce de réchautlér son front au coup de soleil révolutionnaire de Juillet. Il mourut après avoir légué aux pauvres ce qui lui restait.

En vain ses ennemis voulurent priver son corps de la sépulture des chrétiens. Le jour de son enterrement fut un grand jour pour Armagny.

Les royalistes espéraient que, hormis sa servante et son chien, nul ne suivrait sa dépouille au cime-

tière; mais le peuple, soudainement ranimé au feu sacré qui avait soulevé ses aïeux pour la gloire {le peuple aussi peut dire maintenant mes aïeux), abandonna son travail et forma un glorieux convoi à ce grand cœur.

Le cercueil était, suivant la coutume, porté par les fossoyeurs; mais, à la porte de l’église, des vieillards sortirent de la foule et se disputèrent l’honneur de porter Jacques Maillefer au cimetière.

Le silence fut profond et solennel. Arrivé à la fosse, un de ses vieux amis voulut parler, mais toute son éloquence se borna è ces quatre mots :

— C’était un brave homue.

Maillefer est enterré auprès de sa femme dans un coin du cimetière d’Armagny; rien ne distingue sa fosse cachée sous les grandes herbes, tout étoilées, quand vient le mois de mai, de ces belles marguerites, — ci-devant reines, — comme il disait gaiement en les comparant à sa fille, la Marguerite plébéienne.

L’ancien cabaret est en ruine comme le château de laChesnaye; les deux puissances rivales sont abattues par cette toute-puissance qui s’appelle le Temps ou la Mort.

M I - UIM- A - Sn I..

Kt Mi-ié-fa-sol? Quand j’avais seize ans, ce fut lui qui m’apprit à jouer du violon.

C’était alors un beau vieillard un peu penché par le temps, — comme les arbres qui ont subi beaucoup de secousses, — un peu penché aussi par l'babitude de jouer du violon.

Tout en m’enseignant l’éloquence de la gamme, il m’apprit l’histoire que je viens d’écrire.

Déjà, d’ailleurs, la tradition toute vivante m’avait révélé les scènes les plus tragiques de ce drame révolutionnaire.

A Armagny, c’est encore le journal du jour.

— Mais vous? demandais-je à Mi-ré-fa-sol, que devîntes-vous alors?

— Ce que je devins? Écoutez ceci : J’arrivais de Paris, je croyais que Blanche était morte, et je la pleurais depuis longtemps, quand on vint me dire, — c’était Jeanne-aux-Bluels, — qu’elle était ressuscitée par miracle.

« Je courus au château.

« C’était le jour de sa vraie mort. Il n’y avait pas cinq minutes que Pluviôse avait, le sacrilège! coupé, comme avec la guillotine, cette adorable tête, qui était le chef-d’œuvre de la création.

BLANCHE ET MAROUERITE.

« Je m’agenouillai dans la cour du château devant cette chère tête, et, dans l’égarement de ma douleur, j’y posai un baiser avec l'espect.

« Ce fut le second baiser de cet étrange amour; ce fut le baiser de la mort après le baiser du mariage.

O Je voulais venger Blanche, mais déjà Raoul avait tué Pluviôse d’une main vaillante.

Et , en me disant cela, le musicien se mit à pleurer.

— Et après? lui demandai-je.

— Après? je voulus mourir. Je revins me coucher avec une horrible fièvre, mais cette fois encore Dieu veillait sur moi par les beaux yeux de Jeanne-aux- Bluets.

— Et après ?

— Tenez, voyez-vous là-bas cette bonne vieille en bonnet gothique qui joue avec ses petits-enfants au bord de la haie où ils cherchent des nids d’oiseaux? c’est Jeanne-aux-BIuets. Vous voyez bien ce que nous sommes, mais vous ne voyez pas ce que nous fûmes. Elle était bien jolie dans son temps!

— Donc, lui dis-je, vous l’avez épousée ?

— Oui, et sans savoir qu’elle me consolerait de tout. Je ne l’épousais que pour elle, et ce fut mon

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