‹ Blanche et MargueriteChapitre 3 sur 27 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Blanche regarde son maître de musique avec effroi :

— ce château vous a-t-il fait? demandel-elle vivement. Vous y êtes souvent venu, et...

Mi -ré l’interrompt avec douceur :

— Oui, dit-il, mon violon a eu quelquefois l’honneur de faire danser vos nobles amis. Je passais la nuit à jouer ; on me donnait un petit écu le maün en me disant de passer à la cuisine avec les gens et les chiens. Et on croyait que j’étais bien payé ! — Bien payé! — Quand je rencontre un pauvre sunna route et que je n’ai rien à lui donner, je lui joue un air. Il comprend, et rit de l’aventure, tout en battant des mains. Ab! c’est alors que je suis bien payé ! Ne croyez pas que j’allais jouer au château pour un petit écu. Si vous n’étiez pas là, je dirais tout haut pourquoi j’y allais avant ce jour terrible et charmant où je faillis être tué d’un coup de fusil.

Blanche, jusque-là, avait tenu ses yeux baissés ; son front avait rougi aux dernières paroles de Mi-ré; elle lève les yeux, elle ouvre la bouche pour répondre.

Tout à coup elle tressaille, elle se jette dans les bras du musicien.

— Entendez-vous?... balbutie-t-elle. — Entendezvous leurs cris... Ils me poursuivent... On dirait d’une tempête... Je suis morte!, .. Écoutez, monsieur

btAnche et marguerite.

Mk'é, écoutez-moi ! vous ôtes bon, quoi que vous disiez... Ne me laissez pas vivante entre leurs mains infâmes toutes tachées de sang et de vin... Tuez-moi vous-même, — ou plutôt, aidez-moi à me précipiter là-bas dans la rivière.

Mi-ré la soutient dans ses bras; il se sent des larmes : cette chaste frayeur lui fait oublier tous ses griefs.

— Pourquoi tant de craintes? lui dit-il doucement. Vous êtes une femme, et ils sont des hommes.

— Des hommes ! s’écrie Blanche en riant du rire des fous, des hommes ces bêtes féroces !... les voici . . . O mon père, mon père!

Mi-ré, éperdu, cherche à calmer Blanche, lorsqu’un bruit de pas sur le seuil de sa porte, lui fait lever la tête. Il voit entrer chez lui Curtius, le fils du tonnelier du Tremblay.

Ce Marat au petit pied est suivi d’un groupe de sans-culottes, ivres et furieux, dont les éclats de voix l’accompagnent comme le chœur antique des furies accompagnait les imprécations des héros abandonnés des dieux.

— Enfin, dit-il en avançant la main sur Blanche à demi évanouie, voici la ci-devant, c’est bien à propos que nous la trouvons chez le citoyen Mi-ré-fa-sol, puisqu’il nous les faut tous les deux.

Une voix de sans-culotte : — A la lanterne ! la ci-devant ! à la lanterne son maître de musique !

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PROLOO U E.

Chœur des sans culottes :

— A la lanterne ! à la lanterne !

Mi-ré repousse la main de Curlius, et d’une voix assurée :

— Silence ! on ne cuve pas son vin ici. — Que me veut-on? Ne suis-je pas le premier sans-culotte d’Armagny ?

Le chœur fait entendre un gi-ondement de colère. Curtius s’écrie :

— Le premier sans-culotte, c’est moi !

— C’est moi ! c’est moi ! c’est moi ! crie chacun de ses compagnons.

Mi-ré hausse les épaules :

— Voyons, dit-il, point de royauté ici !

— Pourquoi, reprend Curtius, t’appelles-tu le premier sans-culotte du pays ? Tu n’es pas venu jeter le château parles fenêtres; tu n’as pas même mis le feu au confessionnal...

— Non, interrompt Mi-ré, mais je suis allé jouer du violon devant les moissonneurs. Je voudrais bien savoir pourquoi, vous tous qui êtes du Tremblay, vous faites les bons apôtres à Ai-magny. Vous n’étes pas de la paroisse.

— C’est un fou, dit Curtius.

— Si vous voulez. Je ne tiens pas à passer pour un sage, car ici-bas c’est toujours la folie qui a raison.

— Sage ou fou, point de réflexions ! dit Curtius avec autorité. — En vertu de mon civisme, je te

somme de me livrer la ci-devaiite, et de me suivie avec accompagnement de violon.

— En vertu de ma volonté d’homme libre, répond Mi-ré, je t’ordonne de t’aller promener, loi et les tiens. La ci-devant est ici chez elle, parce qu’elle est chez moi.

— Qu’est-ce que cela veut dire? s’écrie Curtius avec fureur. — Tu outrages un représentant de la volonté du peuple ! tu envoies promener la loi !

— Ce n’est pas la loi que j’envoie promener, c’est le citoyen Curtius et les gens ivres qui l’accompagnent.

Curtius se jette sur Mi-ré, en criant :

— Citoyens! au nom de la loi, je vous ordonne de vous saisir de ces deux aristocrates.

Blanche s’était levée. Mi-ré a saisi son violon :

— Monsieur Mi-ré, tuez-moi ! dit Blanche en s’avançant vers le musicien.

— Je brise mon violon sur le premier coquin qui.. .

Mais Mi-ré n’achève pas ; Blanche est entourée

par les sans-culottes; Curtius rit au nez du ménétrier, en lui disant :

— La raison du plus fort est toujours la meilleure, citoyen Mi-ré-fa-sol !

Blanche chancelle au milieu de ses gardiens ; Mi-ré se frappe le front avec son violon :

— Est-il possible, mnrmura-t-il, que je ne puisse la sauver?

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