PROLOGUE
Un sans-culotte le menace du poing , de loin, en disant :
— Mi-ré-fa-sol est un traître; il a trahi la patrie!
— Oui, crie un autre, il était l’esclave du château.
— C’est un agent de Pitt, crie un troisième, c’est pour cela qu’il donnait des leçons de musique à la ci-devant.
— Il conspirait, dit Curtius; quand le tocsin a sonné, on ne l’a pas vu parmi les exterminateurs.
— C’est un traître à la patrie ! conclurent dix voix.
Pendant toutes ces excla?nations. Mi-ré a parcouru du regard le cercle qui se resserre autour de lui. Tout a coup, il pousse un cri de joie, il s’avance vers Curtius, il dit :
— Citoyens, je suis toujours un pur et fidèle patriote!— Mais je ne suis pas allé au château, parce que je ne pouvais pas me battre avec moi-méme.
— Qu’est-ce que cela veut dire? demande Curtius.
Mi-ré étend la nmin vers Blanche :
— Cette femme... que vous voyez là... c’est ma femme !...
— Sa femme ! s’écrient tous les sans-culottes.
—Est-ce vrai, citoyenne? demande l’un d’eux à
Blanche.
— Puisqu’il vous l’a dit! répond la, jeune fille en pâlissant.
Les sans-culottes ont rompu le cercle; Blanche se rapproche de Mi-ré.
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— Ta femme ! s’écrie Curlius d’un air de doute, mais depuis quel temps?
— Depuis tantôt six semaines, — au temps des primevères, — u’est-ce pas. Blanche? dit Mi-ré, en prenant la main de la jeune fille.
— Raconte-nous cela, demanda Curtius en s’asseyant sur la chaise.
Et il frappe la terre du pied en disant :
— Voilà une histoire !
— C’est bien simple, répond tranquillement Mi-ré.
Mais il sent Blanche tressaillir, il la regarde, et il
ajoute avec embarras :
— Et pourtant, c’est bien compliqué... Il y a... un an... vous savez tous que j’allais jouer du violon au château...
— Oui, interrompt brusquement Curtius, mais depuis, on t’a mis à la porte...
Mi-ré sourit :
■— J’y suis rentré par la fenêtre.
En ce moment, Jeanne-aux-Bluets se précipite tout effarée dans la maison du musicien. Elle repousse les sans-culottes, et vient se jeter dans les bras de Mi-ré, en disant d’une voix suffoquée :
— Ah! mon Dieu! Mi-ré, sauvez-moi!
Le musicien soutient Blanche d’un bras, il offre
l’autre à Jeanne, en disant :
— Qu’as-tu, Jeanne? A ton âge on n’a peur que des loups.
P RO 1,0 r. UE.
— Ne sont-ce pas des loups enragés? répond la faneuse en regardant autour d’elle avec effroi... Ils reviennent du château; ils se sont jetés sur moi... ils sont tous soûls comme des grives à la vendange. Ils ont dit qu’ils m’embrasseraient tous... J’ai répondu que cela vous regardait...
— Ah ça ! que chantes-tu, Jeanne-aux~Bluets?
s’écrie Curtius, qui s’est levé et qui se rapproche des deux jeunes filles. — Est-ce que le citoyen Mi-réfa-sol serait bigame?II ne lui manque plus que cela !
— Mi-ré n’a épousé ni l’une ni l’autre, cela se voit bien, dit un sans-culotte, l’ex-sacristain de la paroisse.
— A quoi vois-tu cela, toi?
— Parbleu, à sa tranquillité... Un homme qui a deux femmes sur les bras n’est pas aussi calme que cela.
— Je veux savoir la vérité! s’écrie Curtius. Il n’y a ni folie, ni calme, ni violon qui tienne! Au nom de la loi. Mi-ré, je t’ordonne de parler. Si tu nous trompes, nous vous conduirons tous les trois à Paris, toi comme traître et conspirateur, la cidevant comme suspecte, et la belle Jeanne comme une aristocrate qui a refusé l’accolade de cinquante sans-culottes bien intentionnés. Allons, parle !
Et le grand Curtius se rassoit avec dignité, en faisant signe de se taire aux sans-culottes qui murmurent.
— La vérité, la voilà, dit gravement le musicien en se rapprochant.
Il dégage son bras de la taillede Jeanne, et il lui dit :
— Toi, Jeanne, va cueillir des roses dans mon jardin.
— Je ne vous quitte pas, répond la faneuse en voulant reprendre le bras de Mi-ré.
— Je te l’ordonne, dit-il impérieusement.
Jeanne-aux-Bluets jette un regard sur Blanche,
baisse la tête et obéit. Les sans-culottes, surpris, ouvrent leurs rangs pour la laisser passer. La faneuse sort lentement, et vient au-dessous de la fenêtre, d’où elle peut tout entendre.
— 11 y a un an, dit Mi-ré d’une voix mal assurée, il y a un an que...
Mais il s’interrompt, il porte sa main à sa poitrine comme pour apaiser les battements de son cœur, et il dit d’une voix presque inintelligible :
— Oh! citoyens, ne condamnez pas la ci-devant à écouter ce que je vais dire. C’est un secret entre Dieu et elle. Vous êtes maîtres d’enchaîner ses mains, mais non de dévoiler son cœur. Vous ne pouvez la condamner au supplice de ma confession, qui est la sienne. Laissez-la aller aus.si cueillir des roses...
Curtius, impatienté, se lève :
— Veux-tu me pousser à bout? dit-il à Mi-ré.
Et s’adressant au chœur des sans-culottes :