PROLOGUE
de but en blanc comme les bétes. On ne se met pas à table sans dire son bénédicité l—B\Anche , pardonnez-moi et n’écoutez pas : je ne sais plus ce que je dis, ajoute le musicien en s’adressant à la jeune fille.
Blanche est restée au bras de Mi-ré, elle regarde, elle écoute, comme si tout cela ne la concernait pas. Seulement, de temps en temps, tout son corps est agité et frissonne. Gurtius a fait quelques pas en grommelant; il se pose devant Mi-ré et lui dit avec colère ;
— Est-elle ta femme, oui ou non?
— Oui et non, répond Mi-ré. Oui, si j’écoute mon cœur...
— 11 s’agit bien de ton cœur! — Le notaire a-t-il passé par là?
— Non, pas le notaire, mais le bon Dieu. C’est un notaire qui en vaut bien un autre.
— Mi-ré-fa-sol, tu as l’art de parler et de ne rien dire. Tu devrais chanter. Mais écoute, citoyen, il y a un moyen bien simple d’éclaircir la question. Je représente Dieu et les hommes, puisque je suis le délégué du peuple souverain.
— La voix du peuple est la voix de Dieu! murmure l’ex-sacristain. Le ci-devant curé a dit cela une fois au prône, en latin.
— Il avait du bon, remarque sentencieusement un des patriotes.
— Voici mon moyen, continue Curiius je vais aller chercher mon écharpe tricolore, et je vous donnerai ma bénédiction à la face de Dieu et des hommes...
— Mais... dit Mi-ré.
— Pas de mais ! Si vous êtes déjà mariés, eh bien, vous serez remariés. Je suppose que la ci-devant n’a pas peur des sacrements, — un de plus ou de moins! — Voilà tout à propos le citoyen maître d’école qui écrira le compliment et recevra nos paraphes sur le livre de la mai-re-rie.
— Voilà qui est sérieux, murmure Mi-ré. — Mais dit-il à Curtius, cela ne presse pas tant. Vous avez bien autre chose à faire.
— Je comprends, répond Curtius en ricanant. Tu as voulu me jouer, mais je prends ma revanche et j’aurai la belle. Tu t’es dit le mari de la ci-devant pour la soustraire à notre justice. Eh bien, Mi-réfa-sol, tu seras son mari pour tout de bon. Sinon, nous ferons le petit voyage de Paris, et après, gare au grand voyage ! — Je vous donne le quart d’heure de réflexion. Je vais chercher mon écharpe; le citoyen Bonjour va chercher le livre de la mairie, et tous ceux qui sont ici vont monter la garde à la porte et garder les issues. — Réfléchissez, mes amours.
En terminant cette petite harangue, le grand Curtius sort avec dignité; il est immédiatement suivi
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de tous les sans-culoües, qui se placent en faction, les uns à la porte, les autres à la fenêtre. Quelquesuns cherchent dans le jardin la belle faneuse, Jeanneaux-Bluets.
Mi-ré fa sol est seul avec Blanche; il la conduit jus(|u’à la chaise qui a servi de siège présidentiel au farouche Curtius. ftlanehe s’est remise un peu de ses terreurs. Elle regarde souvent le musicien à la dérobée. Mi-ré la contemple avidement; il cherche à deviner les pensées de la jeune fdle. Enfin, il rompt le silence :
— Combien je suis désolé, mademoiselle ' Mais il fallait vous sauver à tout prix. — Cent contre un!
Blanche a tressailli; elle tend sa main à Mi-ré en disant :
— J’ai tout compris. Je vous ai laissé dire, Mi-ré, comme si j’avais écouté mon frère. D’ailleurs je suis résignée, — non pas cependant à la mort qu’ils me préparent . .. la mort sur la guillotine. . . C’est odieux ! . . La mort a sa pudeur; elle aime le mystère et les voiles. Ah! si je pouvais m’enterrer moi-même !... Écoutez, Mi-lé, tout à l’heure, quand ils vont revenir... votre jardin est presque sur la rivière..., vous ne m’empêcherez pas, car- vous comprenez qu’il ne me reste que cette porte ouverte.
— Non, ditMi-ré vivement . c’est une porte fermée. Moui’ir à vingt ans! cela est impossible. Vive la république plutôt ! car, sous la république, il n’y aura
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plus ni grands seigneurs, ni pauvres diables. — On s’épousera, parce qu’on sera jeune, et non parce qu’on sera riche. — Après tout, il vousreste uneautre porte qui me semble un peu moins sombre...
Blanche regarde Mi-ré avec émotion. Le musicien pâlit et rougit, il fait un pas en arrière, il s’écrie :
— Qu’ai-je dit? Est-ce que les oies ont jamais barboté sur le lac. où voguent les cygnes? Si on ne s’épousait qu’avec le cœur, je serais là à ma place, car j’apporterais une belle dot!
En disant ces mots. Mi-ré se frappe le cœurj Blanche paraît en proie à un grand trouble. Si Mi-ré était observateur, il verrait que la jeune fille est toute prête à trouver que cette dot est la meilleure, mais le ménétrier a plus de passion dans les regards que de pénétration. Il continue avec emportement :
— Mais non ! on s’épouse avec la main !
11 prend la main de Blanche dans les siennes, et il dit avec un sourire amer ;
— Vous voyez, du rouge et du blanc ’ cela ne se marie pas !
— Mais... dit Blanche avec eft’ort...
Mi-ré ne l’écoute pas, et il continue avec tristesse :
— On s’épouse avec le nom : madame Mi-ré-fa-sol ! comme cela irait bien à mademoiselle Blanche de la Gbesnaye! Et puis il faut un château pour épouser un château !... Quand on a vécu sous des plafonds
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dorés, on ne peut pas respirer dans un nid d’iiirondelles comme le mien... Ah! si vous saviez, comme moi, bâtir des châteaux en Espagne !
Blanche sourit ; Mi-i é voit ce sourire :
— Oui, dit-il, je vous comprends. Vous vous dites que c’est l’histoire d’Oi phée, en rêve. 11 chantait, lui, et les pierres s’élevaient à sa voix ; je joue du violon, moi, et mes châteaux ne s’élèvent que sur le sable dema folie !
— Mi-ré, vous êtes injuste, dit Blanche à demivoix.
Mais il n’a pas entendu. Il se promène de long en large, puis tout à coup il revient se placer devant Blanche, et il dit avec un accent d’ironie et de colère :
— Après tout, comme vous l’avez dit, mademoiselle, il vous reste la rivière !
Blanche jette un cri et se cache la figure dans ses mains. Jeaniie-aux-Bluets apparaît sur le seuil. La faneuse tient un bouquet.
— Voilà mon bouquet de mariage, dit-elle en essuyant une larme.
— Tu te maries donc, ieanne aux-Bluets? demande Blanche avec un soupir.
Jeanne la regarde avec colère :
— Ne cachez donc pas votre jeu, mademoiselle. Tout le monde ne peut pas épouser M. Mi-ré-fa-sol.
— Que voulez-vous dire, Jeanne V
— C’est bien clair. Vous épousez M. Mi-ré, donc je ne l’épouse plus.
— Jeanne, s’écrie le musicien, je ne vous ai jamais parlé de mariage.
— Quoi ! vous ne m’avez pas chanté que vous m’aimiez ?
— Qu’est-ce (jue cela prouve ? dit Mi-ré. — Je vous aime parce que vous ôtes belle, parce que je vous vois passer toujours fraîche et joyeuse comme un air de printemps. Mais j’aime aussi le soleil, la lune et les étoiles; j’aime aussi le \in quand j’entre au cabaret. Je n’ai jamais songé à vous épouser, le mariage n’est pas dans mes habitudes. Le mariage est un pays attrayant, mais malsain ; les étrangers y veulent toujours entrer, tandis que les habitants veulent toujours en sortir.
Jeanne s’apprête à donner son cours au tlot de paroles qu’elle a amassées pendant cette dure explication de Mi-ré, mais Blanche, (jui s’est penchée vers la fenêtre, l’en empêche.
— Oh! mon Dieu, les voici qui reviennent, s’écrie-t-elle en se jetant entre Jeanne et le ménétrier.
Mi-ré regarde les deux jeunes filles d’un air égaré; puis il s’avance vers Jeanne en disant :
— Une idée ! — Après tout, on peut bien se marier une fois dans sa pauvre vie, surtout pour sauver quelqu’un. — Jeanne, je t’épouse !