‹ Blanche et MargueriteChapitre 7 sur 27 · PROLOG U K · texte numérisé non relu

PROLOG U K

— Moi ! s’écrie Jeanne radieuse^ mais c’est comme un coup de soleil, me voilà tout éblouie.

— Vous l’épousez ? balbutie Blanche en pâlissant et en s’appuyant à la chaise.

— Il n’y a pas un moment à perdre, répond Mi-ré. — Passez toutes deux dans ce cabinet et échangez vos vêtements. Écoute, Jeanne.

Jeanne se rapproche avec empressement du ménétrier. Il lui parle à voix basse. Blanche se sent défaillir; elle tombe sur la chaise :

— Mademoiselle Blanche, lui ditle ménétrier, un peu de dévouement à vous-même... Voyons, que diable ! je me marie bien pour vous sauver I

— Pour me sauver! soupire Blancluî. — Pour aujourd’hui, peut-être, mais demain !

— Eh bien, demain, vous resterez avec nous. Vous serez encore Jeanne-aux-Bluets, et tant que durera le danger, tant durera la métamorphose de la noble demoiselle en faneuse de foin.

— Mais, monsieur Mi-ré!... dites-moi... est-ce qu’elle vous aime, Jeanne-aux-Bluets?

Mi-ré sourit :

— Elle aime sa jeunesse, répond-il, elle aime ma gaieté, elle aime mon violon, — Je crois que c’est là tout, car elle n’est passionnée que pour la danse.

— Et vous... l’aimez-vous? demande Blanche,

— Moi ! je n’y avais pas encore songé. — Mais la question n’est pas là : je l’é|)ouse sous vos habits.

voilà! cela me rappelle im conte de fées qui nous vient de l’Orient, ou de ma grand’mère. — Vous savez ce sultan Achmet qui poursuit une belle femme revêtue d’or, de tleurs, de perles et de diamants? Il finit par l’atteindre. 11 l’épouse comme une fille du paradis de Mahomet. Le soir, quand elle est devant le lit nuptial, elle laisse tomber à ses pieds l’or, les fleurs, les perles et les diamants. Le sultan veut lui donner la main pour l’aider à monter dans le lit, mais elle s’envole en fumée en lui disant : a Je suis l’Espérance; sous mes habits, il n’y a rien.»

— Je comprends, dit Blanche. Quoi ! vous allez vous marier sans vous aimer ! mais je ne veu.x pas !

Mi-ré la pousse vers le cabinet en disant :

— Remarquez qu’il n’y a pas deux partis à prendre. Ces enragés sont presque à la porte.

Blanche revient vivement :

—Il n’y a pas deux partis... à moins que...

— A moins que? .. répète Mi-ré en la regaixlant avec espoir.

— A moins (jue... je n’aille me jeter dans la rivière... ou que je me livre à leur fureur pour la sainteté de notre cause.

Mi-ré fait un geste de désappointement.

— Ce serait là deux bêtises, dit-il. On ne revient ni de la rivière, ni du tribunal révolutionnaire. On revient quelquefois du mariage. — Après tout, si, vous dégageant des préjugés qui enchaînent votre

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vie, VOUS iiccoidiez fVanchen)ent voire main à un pauvre diable de rien qui vaille comme moi, croyezvous que votre cause serait moins bonne?

— Monsieur Mi-ré, répond Blanche avec fierté, venant ici j’avais compté....

— Et vous avez eu raison, mademoiselle. A la vie, à la mort ! Mais bâtez-vous, les voici (jui apparaissent à la lisière du bois, et nos gardes s’approchent un peu trop près de la porte.

Blanche hésite encore, mais Jeanne, à nmitié déshabillée, l’attire par le bras et referme la’ porte du cabinet. Il était temps, car le sans-culotte de garde dont Mi-ré vient de parler entre en disant :

— Il me s<‘inble qu’on vient de conspirer ? Qu’estce qu’on a dit, s’il te plaît, citoyen?

— Tu es ici pour veiller, et non j)as pour écouler aux jiortes, répond Mi-ré.

— Ah 1 Mi-ré-fa-sql, tu feras si bien qu’on te conduira dans un certain lieu où il n’y a plus de porte ! A propos, tu n’as donc rien à boire ici?

— Rien à boire ! et la rivière donc?

— Si tu en fais ta boisson, je ne m’étonne plus que tu sois un si triste musicien !

Mi-ré n’a pas le temps de répondre ii cette raillerie, car Curtius, cerclé de son écharpe. Bonjour armé du registre des mariages, et tout le chœur des sansculottes font irruption dans la chambre du ménétrier.

— Eh bien, a-t-on rétléehi? Oîi est la inaiiée? demande Curtius en goguenardant.

— Elle est là, dans ce cabinet, répond Mi-ré. Jeanne-aux-Bluets lui attcnche son voile.

— Eh! mais, et toi? Tu n’as pas seulement un bouquet î II nous faut pourtant une vraie noce, et j’espère que tu vas faire danser les filles tout à l’heure.

Jeanne entre; elle est revêtue dos habits de Blanche, et un voile blanc lui cache la figure. Blanche la suit, portant les vêtements de la faneuse; elle dérobe la moitié de son visage avec son mouchoir.

Curtius s’avance galamment vers Jeanneaii.v- Bluets, et lui dit :

— Madame la mariée, j’ai la satisfaction de pouvoir vous donner des nouvelles de votre père.

— Vous l’avez vu? demande Blanche, placée der-' rière Jeanne-aux-Bluets.

— Oui, votre père a l’avantage d’être provisoirement notre prisonnier. Il roucoule dans le pigeonnier du ci-devant curé, mais il n’y roucoulera pas longtemps ; je lui ai promis de le mettre en liberté aussitôt après votre mariage, s’il y consentait.

— Voilà qui est bien, citoyen, dit Jeanne en se retournant du côté de Blanche, qui contient à peine son émotion.

— Je veux être dans le cortège qui ira délivrer le ci-devant ; ce sera Jeanne la faneuse qui lui ouvrira

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la porte et (|ui lui donnera la première des nouvelles de sa lilie.

— Mais qu’a t-il dit du mariage ?

— 11 a dit, répond Curtius en riant, que Mi-ré-fasol était un coquin, mais qu’après tout, si sa fille tombait de si haut sans regrets, il s’en lavait les mains. Il a même ajouté, ce qui prouve que le séjour d’un colombier a une bonne inlluence sur les vautours, que si ce mariage pouvait ramener la paix dans le pays, il s’y résignerait, faute de mieux. Il n’en aurait pas autant dit, 5’il avait été encore dans son château.

Blanche a tressailli, et elle a répété tout bas ces mots ; « Tomber de si haut ! » Puis elle a regardé Jeanne-aux-Bluets, qui ne |)Ciit cacher sa joie, etelle soupire.

— Jeanne, prends garde ! dit tout bas Mi-ré à la faneuse triomphante. Sois triste, et parais à peine résignée, sans cela on va le reconnaître.

— Je n’ai pourtant pas envie de pleurer, murmure Jeanne. J’aurai le temps quand je serai mariée.

Curtius s’est assis gravement sur la chaise; le maître d’école s’est augenouillé après de lui et va griffonner sur son livre, dans la |K)sture d’un procureur de théâtre dressant procès-verbal.

— Allons, approchez, dit Curtius avec autorité. — Par-devant nous, Brutns-Agricola-Égalité Curtius, représentant délégué du peuple souverain, maire de

BLANCHE ET MARRUERITE.

la commune du Tremblay, en présence de témoins, avons ouvert le registre de l’état civil pour y inscrire le mariage du citoyen Mi-ré-fa-sol, né de parents inconnus, avec la citoyenne Blanche, ci-devant de la Chesnaye.

Le citoyen Bonjour a commencé à écrire les noms; Curtius se lève et continue, de sa voix ofticielle :

— Citoyen Mirré-fa-sol acceptes-tu pour épouse et femme légitime la citoyenne Blanche la Chesnaye?

— Oui, répond Mi-ré.^

— Citoyenne Blanche la Chesnaye , acceptes-tu pour époux et mari légitime le citoyen Mi-ré-fa-sol ?

— Oui, oui, dit Jeanne-aux-Bluets.

Mais on ne l’entend pas; Blanche s’est jetée audevant d’elle, et, toute jalouse, elle s’écrie :

— Citoyens, on vous trompe ! Ce n’est pas elle qui est Blanche de la Chesnaye, c’est moi... Je ne veux pas assistera une pareille abnégation... Je reprends ma place, et je déclare hautement que je donne ma main à Mi-ré.

— Mais moi, je ne l’accepte pas! dit vivement le ménétrier. Ce sacrifice est au-dessus de vos forces, mademoiselle.

— Vous ne savez donc pas que je vous aime ! dit Blanche dans un transport.

— Et moi donc? s’écrie Jeanne-aux-Bluets.

Et elle se met à pleurer.

— Allons, dit Curtius en retirant son écharpe, je

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