‹ Blanche MortimerChapitre 14 sur 96 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

L'homme fort et éprouvé excite leur attention d'abord et ensuite leUr curiosité. .

Les unes se disent :

« Il a dû bien souflFrir 1 Si je pouvais être le baume dé cette douleur, l'Antigone de cet Œdipe, la Gaëtana de ce Mme! »

Celles^à sont bonnes.

Les autres pensent :

. Pour captiver un homme (Jui a tant vu, tant comparé, tant éprouvé, il faut être nécessairement une femme supérieure, et... je suis cette femme.

Celles-ci ne sont que vaines.

D'autres enfin, comme van Hamburg et Carter, veulent un homme fort, dans la pensée de le dompter, un lion pour en faire un carlin. La question est de savoir qui l'emportera de l'oiigle rose ou de la main velue, de la voix flùtée ou de l'organe sonore, de la force d'inertie ou de la force d'impulsion, des coups d'épingle ou des coups de boutoir. Ces dernières sont despotes et méchantes.

H n'y a que les femmes parvenues â leur automne qui préfèrent aux cœurs chevronnés les cœurs conscrits qui entrent en campagne.

Pour en revenir à Matthéus, il y avait entre lui et Blanche de grandes affinités sympathiques ; elle admirait d'instinct tout ce qu'il admirait par raisonnement et conviction. Versé dans la lecture de ses poètes favoris, il les relisait avec elle elles lui faisait apprécier sous un jour tout nouveau, car il y a, dans l'ânie qui s'éveille à l'amour, des mystères de seconde vue, des puissances d'intuition que l'âme endormie ne sotipçonnera jamais. Le vrai poëte, ce n'était ni Pope, ni I^ryden, ni Byron... c'était Matthéus.

Et puis comme il chantait 1 comme sa voix de basse, vibrante et harmonieuse, mordait, à l'égal d'un acide, dans le cœur de Blanche 1 Ballades des ' palikares ou des pêcheurs

de la mer Ionienne, chants plaintifs des mauresques, airs d'Ecosse, cavatines d'Italie, boléros d'Espagne, chants si mélodieusement monotones des serfs russes , il avait tout retenu , et savait conserver à tout l'accent , la grâce, la couleur, le rhythme.

Qu'il y avait loin de lui à ces messieurs noirs outrageusement frisés, les bras arrondis, la bouche en cœur, le torse en arrêt, roucoulant au piano l'éternelle et plaintive romance î Voyez- vous un homme tel que Matthéus tombant comme du ciel au milieu de l'existence vide, monotone, inoccupée d'une jeune fille vouée à la tâche ingrate de soigner un vieil oncle podagre, égoïste et gourmand ? Voyez- vous soudain le désert de cette jeune fille se peupler, sa tige étiolée se redresser souple et vivace, son âme s'illuminer comme lorsque Dieu dit : Que la lumière se fasse !

Et, une fois la passion éclose dans ces conditions, dans cette serre chaude de l'isolement, de l'inaction, de l'ennui, connaissez-vous au monde une épidémie qui fasse plus vite et plus sûrement son chemin?

Mais si tout dans les regards de Blanche et de Matthéus, dans leur maintien, dans le son de leur voix, parlait d'amour, la réserve en arrêtait naturellement l'expression sur les lèvres de la jeune fille, et pour Matthéus, au moment où il allait se déclarer, quelque sombre réflexion, venant toujours appesantir sur lui sa main de glace, semblait éteindre l'élan de son cœur en une morne apathie.

Au bout de deux mois de pérégrinations, sir Ralph avait quitté l'Allemagne, puis il avait été successivement de Naples à Rome, de Rome à Florence, de Florence à Nice. A chaque départ, Matthéus prenait tristement congé de l'oncle et de la nièce; ils semblaient se dire adieu pour toujours, et Blanche retombait de l'espoir dans le doute, du rêve enchanteur dans la triste réalité, des joies du ciel dans les anf2;oisses du martvre.

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