PREMIERE PARTIE
Mais les voyageurs étaient à peine installés dans leur nouvelle résidence, que sir Mortimer commençait à sentir que Matthéus lui manquait, d'autant que la mélancolie de sa nièce contribuait encore à rendre leur intérieur plus triste.
Alors Matthéus arrivait par aventure; on se retrouvait comme par hasard, et je vous laisse à juger s'il était bien accueilli.
Comme on le pense, sir Ralph n'était pas sans s'apercevoir qu'O y avait de l'amour sous roche; mais peu lui importait. Matthéus était assurément un homme comme il faut ; il avait toutes les apparences de la richesse. Qu'exiger de plus? S'il demandait la main de Blanche, on la lui accorderait, et voilà tout. S'il ne la demandait pas, c'était encore bien ; c'était mieux même, en ce sens que sa chère garde-malade ne le quitterait pas pour suivre un mari; et, après tout, les principes et la fierté de Blanche devaient la garantir, et cela était vrai, de ces faiblesses vulgaires qui tuent souvent à tout jamais l'avenir d'une jeune fille.
De toute façon, la tranquillité et les digestions de sir Ralph étaient assurées; et pour un homme qui avait ainsi défini les conditions d'un bonheur parfait : « un mauvais cœur et un bon estomac, » ce devait être la chose essentielle.
Ajoutons qu'il avait besoin de Matthéus pour jouer au trictrac, pour le molester, pour n'être jamais de son avis et le ramener au sien par les chemins ardus et saccagés d'une discussion véhémente, sorte d'exutoire quotidien qu'il fallait à son humeur quftiteuse pour le maintenir en santé. Or, il se rendait assez justice pour ne pas mettre sur le compte de ses beaux yeux, à lui, la déférence du patient, et n'ignorait pas qu'il faut à une potion maussade le palliatif d'une friandise.
Ne voilà-t-il pas une jeune fille bien gardée, bien chaperonnée? Et ne trouvez-vous pas que Dieu aurait mieux fait d'enlever du même coup la mère et l'enfant, que de lais-
ser l'une sans l'autre, au milieu de ce guet-apens qu'on appelle le monde?
Mais sir Ralph avait compte avec les glaces de l'âge et non avec les ardeurs de la jeunesse. Il ne savait pas ou plutôt il avait oublié que l'amour comprimé acquiert en ressort et en force, comme la vapeur, tout ce qu'on lui ôté eti expansion, et que la lave a bientôt fait de ronger le cratèrp, à moins qu'elle n'éclate.
Blanche s'alanguissait à vue d'œil ; ses yeux, cerclés de bistre, avaient cette expression profonde, ardente et maladive qui accuse les ravages intérieurs. Matthéus ne s'y trompait pas : vingt fois il s'était dit que ce qu'il faisait là était lâche ; vingt fois il l'avait laissée partir en jurant de ne plus la revoir et d'étouffer cet amour impossible ; mais le sable seul prenait note de tels serments, c'est le calepin ordinaire de ces sortes de choses, et le lendemain le veht les avait balayés.
Parfois, Blanche, surtout depuis qu'elle avait surpris la couronne princière et l'inscription de la montre, se prenait à penser que l'orgueil du rang l'empêchait peut-être de Se déclarer; mais sa fierté de race reprenant le dessus, elle allait de ce doute à un autre, comme le voyageur égaré dans une nuit profonde, qui va et revient sans cesse sur ses pas.
Souvent elle dardait sur Matthéus ses grand» yeux caves, et semblait lui dire :
« Mais qui êtes- vous donc?... quel est ce mystère impénétrable et sombre qui vous enveloppe de toutes parts ?... Ne voyez- vous pas que je meurs?... »
Alors, étreignant sa poitrine comme pour y enfouir plus avant le secret qui allait s'en échapper, il prenait son chapeau, sortait avec une effrayante précipitation, et allait demander à l'âpre brise des falaises un peu de fraîcheur pour son front brûlant.
Mais tout a un terme en ce monde ; il y a une culbute au