‹ Blanche MortimerChapitre 17 sur 96 · PREMIERE PARTIE. 3i · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. 3i

les encouragements ne lui avaient cependant pas manqué.

— Or, poursuivit sir Ralph, bien que Matthëus pût croire que sa recherche nous serait agréable à tous deux... à tous deux, n'est-ce pas, mon enfant?... — Blanche baissa les yeux, ce qui était répondre ; — bien que son rang fût probablement élevé ; quoiqu'il ne fût pas sans fortune, et qu'enfin il s'0ntourât de cette apparence de mystère et de singularité si bien faite pour provoquer votre jeune enthousiasme, je dois avouer que, instruit par l'expérience, connaissant le monde en ^néral et les étrangers en particulier, je n'ai pu m'empècher de soupçonner que ma réputation d'homme riche avait eu tout autant, sinon plus d'influence sur ses sentiments que le mérite et la beauté de ma chère Blanche. A cette supposition, qui la blessait à la fois dans son amourpropre de femme et dans son culte pour Matthéus, Blanche eut toutes les peines du ; monde à maîtriser son indignation.

— Il y a une chose que vous ne savez pas, et que vous ne pouvez pas savoir, reprit sir Ralph : c'est qu'il y a beaucoup de jeunes hommes, les uns sans fortune, les autres minés, qui partent, à une certaine époque, pour la pêche aux femmes, de même que les vrais pêcheurs vont à la pèche du hareng, de la sardine ou de la baleine ; les parages qu'ils affectionnent sont les bords du Rhin, les salons de conversation ; leurs filets consistent en quelques habits bien coupés, qu'ils payeront plus tard, si le hasard le permet ; en regards byroniens qu'ils étudient Je matin, dans leur miroir, en se faisant la barbé. Ils ont un jargon, dos frisures, des airs de tête, je ne sais quels filtres et quels nœuds de cravate qui séduisent tout de suite le cœur des pauvres femmes, et alors...

— Mon oncle, interrompit Blanche (mais si bas, que Ralph la devina plutôt qu'il ne la comprit), vous ne confondez certainement pas M. Matthéus avec de pareils aventuriers?

— J'avoue, mon enfant, qu'il m'a semblé reconnaître en lui quelque chose de plus digne, de plus loyal et de plus sérieux que dans les muguets dont je viens de vous faire en deux mots la triste ethnographie. Remarquez toutefois que nous sommes toujours enclins à faire exception en faveur de ceux qui ont su nous plaire. Nous disons : « Ah! quelle différence ! » Chacun en dit autant de l'oiseleur qui l'a apprivoisé, et il en résulte que, lorsque nous avons laissé tomber à terre notre fromage, comme le corbeau de la fable, nous avons presque toujours eu affaire à un renard qui prend la fuite et l'emporte. — Blanche hochait la tête et molestait le parquet de son pied mignon, comme ces cavales impatientes qui piochent le sol, faute de pouvoir le franchir. — Cette fois, reprit Ralph, c'est moi qui ai tâché d'être le renard. Suivez bien ceci : Vous êtes-vous jamais rendu compte de la différence qu'il y a entre a'ooir de la fortune et n'en avoir 'pas?

— Mon Dieu! non, mon cher oncle.

— Les femmes de votre naissance sont si habituées à trouver leur bien-être tout fait, sans travail, sans efforts, sans frais, qu'elles croiraient volontiers que leurs robes poussent toutes seules aux branches de n'importe quoi, que les côte-

, lettes naissent cuites et panées, et que les bijoux tombent du firmament, comme les œufs de Pâques le jour où Ton I fait accroire aux enfants que les cloches reviennent de Rome,

— Mon oncle, je ne comprends pas...

— Aussi, ne vous ai-je jamais dit, poursuivit Ralph, car vous n'eussiez pas compris ces sortes de choses, que, depuis plusieurs années, ma fortune est réduite à ce point de ne plus même se trouver au niveau de ces dépenses de pure nécessité auxquelles vous voyez que je me suis borné. —On sait ce que c'était que le pur nécessaire pour sir Ralph, qui résumait à lui seul tous les chanoines du Lutrin, —

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J'ai donc été forcé, reprit sir Ralph, d'aliéner toutes mes propriétés pour en obtenir un revenu suffisant, et ce revenu meurt naturellement avec moi.— Ici la voix de M. Mortiraer s'altéra légèrement ; quelque chose comme de Témotion remplaça un instant l'expression de malignité qui s'était cachée jusque-là sous ses paupières à demi fermées , et il ajouta : — Vous savez, ma chère nièce, que, tant que je l'aurai, ce revenu, mon bonheur sera de le partager avec vous ; mais une fois mort. . .— Blanche, perdue dans ce chaos de calculs sinistres et de déductions sépulcrales, regardait sans voir, écoutait sans entendre. — J'ai en conséiquence pensé, reprit sir Ralph, que si je feisais connaître directement à Matthéus la véritable situation des choses, une fausse honte ou la vanité l'empêcherait peut-être de rétracter une offre qu'il aurait ensuite regrettée , et qui serait devenue pour toute votre vie une source de déceptions et do chagrins. Si au contraire il n'apprenait ces détails qu'à distance, et avec tout le temps devant lui de les mûrir et de les peser, j'étais parfaitement sûr, moi qui sais ce que vaut le désintéressement chez les hommes^ que nous serions à tout jamais débarrassés de sa poursuite.

— A tout jamais ! s'écria Blanche, que ce mot frappa au cœur comme un coup de poignard.

— A tout jamais, répéta sir Ralph avec la lenteur impassible d'un glas de mort. C'est dans cette vue que je l'ai prié d'aller régler pour moi quelques affaires à Londres avec mon homme d'affaires; car il ne pouvait manquer d'apprendre, pendant le cours de cette négociation, que vous n'avez pour toute fortune que la beauté et la vertu. C'est cependant un bel apport, ajouta sir Ralph avec un étrange sourire.— Ici M. Mortimer sonna, demanda un grog, et, après l'avoir bu méthodiquement, à petites gorgées, comme l'orateur qui, cherchant une péroraison réfractaire, déguise sa stérilité sous les apparences de la soif, il reprit :

— M. Matihéus, ou quelque soit son véritable nom, car j'étais trop certain du résultat de l'épreuve pour prendre la peine de m'en informer, devait revenir au bout de quinze jours... pa$un jourplm tard, te le rappelles-tuj petite Blanche?— Blanche, fit de bas en haut, un lent signe de tête, daus lequel il y avait une désolation si profonde, que c'était à fendre le ccpur du plus indifférent. — Il n'y a pas une seule jeune fille, reprit Ralph, pas une seule pensionnaire qui n'eût bravement aventuré ses vacances de Noël ou son premier bracelet pour répondre d'un résultat aussi infaillible ; et cependant... Mais voua le voyez, ma chère, tous les rêves dorés de l'imagination viennent se briser contre la prosaïque réalité ; c'est la fleur éclatante qui se courbe sous e sombre ouragan : il n'en reste bientôt plus que les pétales flétris et la tige mutilée. D'où je conclus que M. Matthéus le poëte, que M. Matthéus le ténébreux, que M. Matthéus l'enthousiaste, est absolument un homme comme les autres.

Blanche, jusqu'à ce jour, avait imaginé mille excuses au retard de Matthéus : les maladies, les accidents, les obstacles, que sais-je 1 Elle avait ipéme été jusqu'à croire pos- 8il)l0 qu'une autre femme l'eàt remplacée dans le cœur de l'absent. Mais jamais elle n'avait songé qu'un si indigne motif pût déterminer son abandon... Il lui sembla que ses larmes, qui ne pouvaient s'ouvrir un. passage, pliaient retomber sur son cœur et la suffoquer. Ht en efl'et, lorsque sir Ralph eut cessé de parler, elle avait entièrement perdu l'usage de ses sens. — Ah I s'écria le vieillard avec impatience, les scènes sont inévitables partout où il y a des femmes... Que le diable les emp*orte I

Il tira violemment la sonnette, prit son cure-dent, et se rassit de l'air le plus paisible.

Mais personne ne répondit à cet appel, et Blanche tomba comme une forme inerte du sofa çur le tapis.

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Cette fois^ Ralph sonna à réveiller un mort, et, se baissant vers sa nièce, il eut la charitable pensée de la prendre dans ses bras et de la relever. Mais en faisant ca suprême effort, il sentit que son sang se portait vers la tète ; des atomes noirs se prirent à danser une ronde infernale devant ses yeux troublés ; il lui sembla qu'il tournait, attaché aux ailes d'un moulin... C'est que son diner avait été excellent ce jour-là, comme toujours, et que son appétit avait été meilleur encore que son dîner.

Yoltaire était, d'aventure, incognito dans un couvent de capucins. Les révérends pères, reconnaissant en lui l'étoffe d'un prédicateur, voulaient absolument se l'attacher. Gela amusait beaucoup Voltaire, qui faisait çà et là quelques objections, entre autres celles-ci : a Mais je ne pourrai jamais m'habituer à être réveillé là nuit par vos cloches. — Bah I reprenait le révérend, nous y sommes si habitués que- nous ne les entendons plus. »

II paraît que les domestiques de l'hôtel étaient un peu, quant aux coups de sonnettes, comme les capucins quant au son de leurs cloches; ajoutez qu'une mouche volait dans la rue, et que, baguenaudant à la porte, ils étaient en train de jaser sur cette chose non moins nouvelle que bizarre, à ce qu'il semble.

Heureusement que le majordome laissa tomber ces mots :

— Il me semble que l'Anglais a sonné deux fois.

— Vous croyez? demanda le valet de chambre de sir Ralph.

— Bah 1 reprit une chambrière accoutrée comme Lisette et Marlon ; s'il avait sonné, il carillonnerait maintenant, car il a tout juste assez de patience pour ne pas attendre une seconde.

— C'est ce qui vous trompe, mademoiselle, reprit le valet de chambre, mon maître ne sonne jamais trois fois.

— Pourquoi cela?

— Parce que la sonnette se trouve toujours arrachée dès la seconde.

Et comme il avait quelque teinte de littérature eta|issi la conscience de sa dignité, il se hâta lentement, selon le précepte de Boileau, de monter à l'appartement de sir Ralph.

Blanche fut bientôt rappelée à la vie ; mais on eut beaucoup de peine à la dégager de l'étreinte convulsive de M. Mortimer... car il était mort!

Orpheline, pauvre, trahie, sans appui, frêle roseau battu par le sort, Blanche se releva forte et courageuse après cette tempête. Elle était de ces natures qui supportent mieux les coups de hache que les coups d'épingle.

D'autres, grâce aux miettes laissées par sir Ralph, se fussent fait une indépendance de quelques mois, quitte à se mettre en face de l'avenir à la dernière bouchée du dernier morceau de pain. Miss Mortimer en jugea autrement : elle lut un jour, dans le Galignani's Messenger, que l'on demandait une sous-maîtresse anglaise pour un pensionnat de Versailles, et, les derniers devoirs rendus à son oncle, les comptes réglés, les domestiques partis, toutes choses en ordre, leste de bagages, mais du plomb sur le cœur, vouée aux débris et aux regrets du passé, elle était allée bravement, comme Denis à Syracuse, tendre son cou rond et satiné au collier de misères des sous-maitresses de pension.

Des deux seuls êtres qu'elle eût jamais aimés, l'un avait cessé de vivre, et l'autre, s'il vivait, ne vivait plus pour elle.

Un jour cependant un étranger se présenta ; sa carte le nommait, mais son nom était inconnu. Il demandait miss Mortimer.

Ce fut naturellement l'institutrice qui se présenta.

— Monsieur, dit-elle à ce loup présumé qui faisait irruption dans la bergerie, je n'ai pas l'honneur de vous connaî-

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