PREMIERE PARTIE
paraissez si bien remis de voire chute, je serais charme d'entendre la relation des faits qui ont amené cet horrible attentat.
— Ah ! oui, dit le prince avec une expression presque sauvage. Combien de morts allons-nous lui infliger, à ce brigand?
— Mais, reprit le commissaire, si malheureusement vous en réchappez, je ne vois pas qu'on puisse le comdamner à autre chose qu'à une amende et à l'emprisonnement.
— Et si heureusement je n'en réchappe pas ?
— Oh! alors...
— Docteur, reprit le prince, j'ai bien envie de n'en pas réchapper ; cela vous regarde. Seulement, je voudrais assister au supplice du coupable; je m'engage à mourir ensuite.
— Cher prince, reprit le comte Horace, à sérieusement parler, je ne vois que deux partis à prendre qui soient dignes d'un galant homme.
— Lesquels, cher comte?
— L'un est de pardonner.
— Et l'autre?
— De vous venger personnellement.
— C'est bien ce que je compte Xaire tôt ou t«rd, reprit le prince en regardant son nez dans un miroir de poche. Mais, en attendant, œil pour œil, mortification pour mortification. Aussi veux-je poursuivre à outrance ce misérable assassin. Allons, monsieur le commissaire^ écrivez.
— J'v suis.
— Moi, prince Ivan Ivanowich, sujet russe...
— Pardon, monsieur ; mais ce n'est pas là la formule des procès-verbaux.
Et le commissaire écrivit :
« Le troisième jour de janvier de l'année 4828, entre dix
et onze heures du soir...
46 BLANCHE HORTIMER.
« — - Etant au théâtre de San-Carlo, poursuivit Ivan, en la » ville do Naples...
« — Dans la loge no 19, » ajouta le commissaire...
Sur ces entrefaites, Cent-pour-Cent, à qui les trente mille roubles de Matthëus ne suffisaient sans doute pas, 8*était imperceptiblement rapproché du blessé.
— Prince, lui dit-il en langue russe, un mot, je vous prie.
Et, allongeant son cou de cigogne, il lui siffla je rie sais quoi dans l'oreille. Toujours est-il que le prince bondit comme s'il eût été mordu par une vipère.
« — Dans la loge no 19, reprit le prince, ayant eu Timpru- « dence de m' asseoir sur le bourrelet [de ladite loge, j*ai, « conformément aux lois de la gravitation... »
— Les lois de la gravitation? demanda le commissaire ; je me permettrai de vous faire observer que ce code-là n*est pas reconnu dans le royaume.
— C'est égal, dit le prince, écrivez toujours : « J'ai, con- « formément aux lois de la gravitation, perdu l'équilibre, « et me suis laissé tomber comme un imbécile que je suis. »
Le commissaire, stupéfait, promena autour de lui le plus comique des regards.
— Ajoutez, poursuivit Ivan avec un flegme parfait, que je suis infiniment redevable au dévouement d'un étranger que j'ai failli entraîner dans ma chute, et qui s'est donné toutes les peines du monde pour me retenir, service que je me propose de reconnaître convenablement en temps et lieu.
— Très-bien! dit le comte Horace.
— Very well! dit sir Thomas Blunt.
— Mais cependant, monsieur, reprit le commissaire en se campant, la plume derrière l'oreille, tout à l'heure vous disiez... vous prétendiez...
— C'était le délire, dit le prince.