‹ Blanche MortimerChapitre 30 sur 96 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

la poitrine des braves, le témoignage vivant de votre honneur, au lieu d'être votre réhabilitation et votre appui, au lieu d'être la main secourable qui panse vos blessures , dois-je donc ajouter aux coups qu'on vous porte ?

Dieu sait qui allait l'emporter de ce roseau qui ploie mais se redresse, et qu'on appelle femme, ou de ce chêne qui se brise et tombe, et qu'on appelle un homme, lorsque des voix tumultueuses éclatèrent à la porte dé l'antichambre.

C'étaient les gens de l'hôtel qu'avait alarmés l'explosion d'une arme à feu.

Ifatthéus fit ouvrir, et coupa court aux interprétations en prétextant la décharge accidentelle d'un pistolet.

Et Matthéus profita de la circonstance pour sortir.

Le baron de Bambcrg, dit Cent-poaisCent.

Quelques jalons sont ici nécessaires pour poursuivre noire route avec plus de sûreté.

Le matin même de ce jour marqué par l'échec diplomatique de sir Blunt et l'héroïque folie de Matthéus, le comte Horace se trouvait chez le prince Ivan.

Celui-ci pensait se battre, et le comte devait lui servir de témoin.

Le cabinet du prince ressemblait à un arsenal ; et si la vaillance, qui ne se mesure pas au nombre! des années, se mesure à la grande mine des panoplies, ce' devait être uu formidable adversaire que ce Russe, allant des pistolets de

José Manton à ceux de Christophe Kuchenreiter de Ravensbnrg, et des canons niellés de Lepage à ceux tout unis du vieux Wogdon, comme ces coquettes qui froissent vingt robes avant d*en choisir une, et demandent à leur femme de chambre ou à leur psyché :

« Mettrai-je celle-ci ou mettrai-je celle-là ? » Seulement le prince se demandait, en visant le couvercle d'une terrine de Nérac :

« Le tueral-je avec celui-ci ou avec celui-là ? »

— Mon cher, disait le comte, ni vos pistolets ni votre habileté ne vous feront défaut ; le tout est d'en faire usage avec sang-froid, et je vous garantis qu*à la première balle vous lui raserez le nez au niveau du visage. Ce sera la peine du talion.

Le prince ut la grimace qui lui était habituelle chaque fois qu'il était question de cette partie endommagée de sa physionomie.

— Ce coup est trop incertain, reprit-il, car si la peur le faisait seulement vaciller d'un demi-pouce, adieu ma vengeance I C'est en plein cœur au à la tête que je veux le frapper, à votre choix.

— Je n'ai pas de préférence à ce sujet, cher ami.

— Il n'y a pas moyen de vous faire une galanterie, reprit le prince, dont un sourire blafard vint crisper les traits.

Il achevait ces mots, lorsqu'on annonça le baron de Bamberg.

— Vous ne pouvez recevoir personne en ce moment, dit le comte.

— Pardonnez-moi, très-cher ; la porte Capena est à cent pas, et nous avons encore une heure et demie à nous.

Et le prince Isaakoff, visiblement ému, passa dans une autre pièce de son appartement où l'attondail le baron.

Ce baron n'était autre que Cent-pour-Cent, sa visière verte en moins et une brochette à la boutonnière en plus.

Remontons un peu à son origine, sans &ire du d'Hozier pour cela.

Valet d'un officier tué à Leipzig en 1843, et dont il s'était approprié l'équipage, croupier de tripot sur les bords du Rhin, pick-pocket à Londres, grec à Paris, rufien à Naples, sbire à Venise, Bamberg avait fini par persuader à quelques gens crédules qu'il était le bâtard d'un noble suédois, moyennant quoi il était parvenu à être élevé aux fonctions d'espion de la police secrète de Saint-Pétersbourg, tant en Russie qu'à l'étranger, selon le cas.

Une fois là, le baron apocryphe s'était trouvé dans son élément, comme le poisson dans l'eau, et n'avait pas tardé à donner des preuves de sa turpitude, d'autres diraient d6 son habileté, tant une même chose a souvent plusieurs noms. Ainsi le premiec écu de sa fortune, rapidement ac* crue, datait d'une caisse remplie de papiers qu'il était parvenu à soustraire à l'un des conspirateurs fugitifs de 48S&. De cette caisse miraculeuse étaient successivement sorties toutes les muscades qui l'avaient aidé à faire ses tours de passe-passe. Il n'en avait d'abord livré au tribunal secret que juste ce qu'il fallait pour peupler la Sibérie de quelques victimes de plus et se placer haut dans les bonnes grâces du gouvernement. Le reste lui avait servi à tenir dans sa dépendance un certain nombre de personnes qu'il rançonnait ou dénonçait tour à tour, aujourd'hui celui-ci, denuiia celui-là, selon qu'il éprouvait le besoin de raviver sa bourse ou de feire du zèle pour entretenir son crédit. Le malheur d'autrui était, en un mot, le capital sur lequel il s'était créé d'affreuses renteâ.

Que de rentiers comme cela 1

Une fois riche, quand il eut bien entassé la trahison sur l'exaction, le dol sur la fraude, et que de l'engrais de toutes ces boues furent sortis beaucoup de roubles, le baron de Bamberg voulut cumuler et enta l'usure sur ses autres in-

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dustries. Une fortune faite ainsi ne pouvait avoir un plus digne emploi : l'impur remontait à sa source.

De là le surnom de Gent-pour-Gent que lui donnaient ses victimes, en manière de petite vengeance, et qu'il acceptait de son rire jaune, en le cotant au bordereau.

Il résultait, de ces deux cordes qu'il avait à son arc, que ceux qui échappaient aux filets de l'espion tombaient dans les nasses de l'usurier, et que, de façon ou d'autre, presque tous les jeunes nobles russes, en général conspirateurs ou joueurs, quand ils ne sont pas tous les deux, étaient à sa merci.

C'est ainsi que Matthéus, absent depuis fort longtemps de la Russie, avait en quelque sorte été surveillé par lui jour par jour, et que note était prise des opinions libérales fréquemment émises par l'amant de Blanche. Un mot du terrible baron, et le malheureux n'avait plus qu'à opter entre l'expatriation perpétuelle ou les mines de Sibérie. • C'est peut-être ici le lieu de dire sommairement ce qu'es,t la police secrète en Russie, dont pas une au monde, depuis l'inquisition jusqu'à ce conseil des dix qui, avant qu'une serrure fût faite, en avait la clef dans sa poche, ne saurait donner une idée.

Ainsi chaque Russe, à moins qu'il ne soit esclave ou militaire, et dans ce cas c'est mille fois pire encore, a sa biographie à la police, non pas quelque note sommaire, comme on pourrait le croire, mais sa biographie complète, où sont consignés ses démarches, ses relations, ses affaires, ses déplacements, et jusqu'aux choses les plus insignifiantes de sa vie intime. Ce que nos chroniqueurs font ici pour les célébrités, qu'ils épluchent volontiers, contenant et contenu, de la tète aux pieds, la police russe a la délicate attention de le faire pour le plus humble des Moscovites.

Ces notes, secrètes analysées d'une certaine façon, donnent toujours le moyen de perdre le malheureux qui gêne

OU offusque ; il suffit de laisser là le miel et d'en extraire le venin. En sorte que, à l'exception d'une dizaine de hauts personnages , dix tout au plus , la population entière de l'empire vit avec cette épée do Damoctès suspendue sur la tête.

Ceux qui espionnent sont eux-mêmes espionnés ; et le rédacteur de ces dangereuses annales, auxquelles des milliers de plumes sont nuit et jour employées, ignore si son voisin de droite ou de gauche n'est pas en train d'écrire sur son compte, pendant qu'il écrit lui-même sur le sien.

Si la malignité, le mensonge, la haine, la vengeance, les faux rapports, n'étaient pas inévitablement la base de cet e^ionnage, du moins la morale publique y gagnerait peutêtre quelque chose ; mais pratiqué comme il l'est , pour mettre chacun à la merci d'un supérieur, il n'engendre, do l'un à l'autre, que la servilité la plus abjecte, ou les complaisances les plus coupables, ou la résignation passive en face des oppressions les plus inouïes.

' Qu'un individu disparaisse, personne, pas même la police, pas même la &mille, à moins qu'elle ne soit très-^Duissante, n'ose s'en occuper. Diable l si l'absent avait été conduit en Sibérie, je suppose ; si la justice mystérieuse du czar ou la vengeance particulière de quelque boyard y était pour quelque chose, on vous trouverait fort curieux de vous en informer, et vous pourriez payer très-cher les frasques de votre langue.

Un cadavre flotte sur l'eau ; il vient on ne sait d'où. Pendant, huit, dix, quinze jours, tout le monde l'a vu, et personne n'a eu l'idée de lui donner une sépulture et de rechercher sa famille. Poussé par la vague, il a battu pendant des jours entiers sur le aable de la grève, et tout le monde s'est éloigné de lui en se si^ant trois fois ; il s'arrête parmi les ronces ou les roseaux qui bordent les berges, et i' y pourrit, il y est dévoré par les animaux de proie ; nul

ne 8'en inquiète. Que si la police daigne enfin s'en apercevoir et venir sur les lieux, ce n'est ni pour constater ridentitë ni pour verbaliser, c'est surtout pour le dépouiller, et subsidiairement le faire jeter dans quelque trou creusé au hasard, là, ici, n'importe où, sans plus de céré" roonies ni d'ihformations<

La police ne s'occupe sérieusement que d'une chose : savoir ce qui se passe dans l'intérieur des &milles, ce qm s'y dit, ce qui s'y fait, ce qui s'y pense ; elle étend ses oreilles partout, et partout où il y a trois personnes réu*' nies, disent les Russes eux-mêmes, il y a deux espioûs, souvent davantage. Ce n'est que par cette terreur universelle que, tel qu'il est, le gouvernement du czar est possible. Telles sont l'exactitude et la minutie des renseignements qui lui parviennent, qu'il envoya un jour un de ses aides de camp chez une dame de la cour pour l'engager à ne plus recevoir à l'avenir son amant avant que son mari fût endormi. Ce mari était un homme brutal, et n'eût peutêtre pas supporté doucement cette mésaventure. Or, le gouvernement tolère la licence, mais non pas le scandale.

Que Von juge maintenant de la valeur des considérations que, pour l'empêcher de se battre, Bamberg avait fait valoir auprès de Matthéus, de chez qui il sortait, et qu'il avait en ef* fet laissé s'arracher les cheveut d'impuissance et derage, ainsi que l'avait rapporté sir Blunt à miss Mortimerl Hâtons-nouâ cependant d'ajouter que, si graves qu'elles fussent, ces considérations n'eussent pas un instant -arrêté Matthéus, si un obstacle plus impérieux mille fois, et que nous ne pourrions dévoiler ici sans anticiper sur le développement de cette histoire, n'était venu corroborer les arguments du ba^on.

Maintenant quel intérêt pouvait avoir ce dernier à empêcher Matthéus de se battre? Que lui importait cette mort ou cette vie? La seule humanité pouvait-elle guider un tel hoinme?

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