‹ Blanche MortimerChapitre 31 sur 96 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

A qtfoi nous répondons que Ceni-pour-Gent s'était engagé à ëtouffier, juridiquement parlant, l'affaire de San-Carlo moyennant trente mille roubles ; que , Matthëus mort , le payement de cette somme pouvait devenir problématique, et que nous ne voyons pas pourquoi Thumanitë n'aurait pas suffi à inspirer Bamberg... alors surtout que cette humanité devait lui rapporter trente mille roubles.

Lorsque le prince entra dans le salon où l'attendait Bamberg, il trouva ce dernier carrément assis dans une bergère, avec l'insolence et l'aplonb d'un créancier qui se croit à moitié chez lui, sinon tout à fait. C'est un peu la traite des blancs que l'usure. Aussi longtemps qu'il y aura des débiteurs eit des usuriers, l'abolition de l'esclavage ne sera qu'imparfaite.

— Je n'ai que cinq minutes à vous donner, dit le prince au baron.

— Rien ne presse, reprit ce dernier; nous avons à eauser. • •

— Gomment, rien ne presse! Monsieur de Cent-pour-Cent sauraitr-il, par hasard, mieux que moi ce que j'ai à faire?

— Lorsque j'ai mon abat-jour vert, reprit le baron, et que je suis à ma caisse...

— A votre coupe-gorge, voulez- vous dire?

—...Et que je suis à ma caisse, répéta Bamberg sans s'émouvoir de cette variante, il m'importe assez peu que l'on m'appelle Cent-pour-Cent; mais aujourd'hui c'est le baron de Bamberg qui a l'honneur de se présenter chez le prince Ivan Isaakoff, et je serais charmé qu'on ne l'oubliât pas.

— Diable I alors ce n'est donc pas pour me réclamer de l'argent, et à titre de... comment dirai-je cela?... de... de Cent-pour-Cent?

— C'est à titre d'attaché à la chancellerie russe.

— Yotre chancellerie, très-cher, me fait Tefitet de ressembler un peu à ce que l'on appelle ici, à Naples, la vicaria.

et à Rome le saintr-ofiBce. A ce compte, les sbirfes, les alguazils et les nadziratells ne seraient rien moins que des diplomates.

— Allons au fait. Vous rappelez-vous 'la conspiration de 1825?

— A quel propos?

— Je vous demande si vous vous la rappelez.

— Je me rappelle que l'heure se passe et que Ton m'attend, reprii le prince en se dirigeant vers la porte.

— Pour v^us battre, n'est-ce pas?

— Que vous .importe?

— Comment, que m '^vnyjorte !

£t le baron lui barra résoiQhixnnt le passage.

— Voilà qui est inouï! s'écria le p*-ince.

— Vous ne vous battrez pas.

— Il n'y a pas de puissance au monde q-yj puisse m'en empêcher.

— Sauf moi.

— Vous!... Ne croyez-vous pas bonnement qntu y^: sacrifier mon honneur à la sûreté d'une centaine de miji^ écus que je vous dois, ou plutôt que je suis censé Q^g devoir, car Dieu sait si j'en ai reçu le quart! Je voûtai souscrit des lettres de change, mais vous n'avez pas d't^ pothèque sur ma peau, que je sache.

— Qui vous parle de* cela? demanda Bamberg.

— Mais il me semble...

— Il vous semble mal. Ne vous ai-je pas dit que c'était, baron de Bamberg, et non le banquier, qui se présents chez vous?

— Le banquier est joli.

— Raillez, cher ami, raillez. Vous avez raison de prof ter du moment, car il ne durera guère... Et tenez, pei dant que vous êtes en train de rire, parlons un peu de v amis Khaowski, Mourawieff et Pestel.

PRKMIKUK PAHTIi:. f.O

— Mes amis! s'écria le prince qui faisait de \aiiis elVorts pour cacher son trouble.

— Tiens, voilà que vous ne riez plus!... Je sais bien qu'il est d'usage de renier des amis qui ont été pendus comme conspirateurs. •

— Vous perdez la tête, reprit le prince ; au revoir. Et il fit un pas pour sortir.

— Eh bien ! répliqua le baron en ouvrant lui-môme la porte, partez ! Seulement rappelez-vous que vous avez écrit deux lettres à Mourawieff, et une autre à Pestol...

— Hien? fit le prince, cloué au parquet par cette simple phrase.

— Que ces lettres sont en ma possession, poursuivit Bamberg; qu'elles contiennent de quoi vous faire cravater de chanvre vingt fois pour une, et que, si vous vous battez, elles seront expédiées ce soir mémo au czar.

— Tout ce que je possède pour la restitution de ces lettres! dit le prince qui frémissait de rage et de peur à la fois.

— Vous êtes ruiné, ou peu s'en faut.

— Insolent 1

— A bas les mauvaises paroles, ou je vous fais pendre haut et court ; rien que cela I

Ivan bondissait dans l'appartement comme un tigre dont l'impuissance se heurte de toutes parts à d'infranchissables barreaux.

—'Et je supporterais cela ! . . . moi 1 . . .

— Cela et tout ce qu'il me plaira do vous imposer, prince Isaakoff.

— Et si je vous tuais? demanda ce dernier.

— Je vous en crois parfaitement c-apable... à cela près que je suis armé et que. vous ne l'êtes pas.

— Damnation !

— D'ailleurs, vous me tueriez que vos lettres n'en iraient

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que plus sûrement au czar... Je crains même qu'elles ne soient déjà parties. Le baron tira sa montre et ajouta : — Non; elles ne doivent être expédiées qu'à neuf heures... si je ne suis pas rentré d'ici là.

— Cent mille roubles, dit leiprince, non plus pour mes lettres, mais pour que vous me laissiez me battre. — Le baron tendit la main. — Vous savez bien que je ne les ai pas, mais que je les aurai, bourreau que vous êtes l

— Des héritages, n'est-ce pas?..* Du sable, des nuages, du vent, une chimère bâtie sur une hypothèse, un si doublé d'un peut-être j moins que rienl... Que vous mouriez avant le prince votre père, je suppose?

Ivan eut un étrange mouvement d'épaules; peut-être n'exprimait^il que son désappointement, mais on pouvait s'y tromper.

— Je sais bien, reprit Bamberg, que l'on s'étrangle trèsproprement en Russie, surtout dans les grandes fomiUes ; mais cela ne me semble pas une garantie suffisante... Ainsi, vous ne vous battrez pas, c'est entendu.

— Mais avez-vous réfléchi que je suis dans l'impossibilité de reculer?

— Bahl

— Et que si j'évite cette rencontre, le déshonneur., «

— Comment dites-vous cela?

~ Le déshonneur... ,

— Bagatelle, cher amil

— Et ma vengeance?

— • Ne saveaHTOus pas que la vengeance se mange trèsbien froide 1... Tenez, il y a mille moyens, aussi adroits que charmants, de vous tirer de là.

~ Je n'en demande qu'un,

— Si à l'instant même je vous faisais arrêter pour dettes?

— Autre chose, je vous prie.

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